LA CONSONANCE
Dans les arts qui font l’objet de ce livre, la consonance est un rappel de l’harmonie dominante. Lorsque les feuilles d’un végétal sont rangées autour de scs branches, dans le même ordre que les branches le sont ellesmêmes autour de la tige, il y a consonance, comme dans les pins. « Il est très remarquable, dit Bernardin de Saint-Pierre, que les plus belles harmonies sont celles qui ont le plus de consonances. Par exemple, rien, dans le monde, n’est plus beau que le soleil, et rien n’y est plus répété que sa forme et sa lumière. Il est réfléchi de mille manières par les réfractions de l’air, qui le montrent chaque jour sur tous les horizons de la terre, avant qu’il y soit et lorsqu’il n’y est plus; par les parhélies, qui réfléchissent quelquefois son disque deux ou trois fois dans les climats brumeux du Nord ; par les nuages pluvieux, où ses rayons réfrangés tracent un arc nuancé de mille couleurs, et par les eaux, dont les reflets le représentent en une infinité de lieux où il n’est pas, au sein des prairies parmi les fleurs couvertes de rosée, et dans l’ombre des vertes forêts. La terre sombre et brute les réfléchit encore dans les parties spéculaires des sables, des micas, des cristaux, des rochers. Elle nous présente la forme de son disque et de ses rayons dans le disque et les pétales d’une multitude de fleurs radiées. Enfin ce bel astre est multiplié lui-même à l’infini, avec des variétés qui nous sont inconnues, dans les étoiles innombrables du firmament, qu’il nous découvre dès qu’il abandonne notre horizon, comme s’il ne se refusait aux consonances de la terre que pour nous faire apercevoir celle des cieux. »
Ce passage de Bernardin de Saint-Pierre dit assez ce qu’il faut entendre par consonance, et comment peut en user l’artiste décorateur, à l’exemple de la nature. Dans la poésie antique, la consonance était personnifiée par cette nymphe, fille de l’Air, qui, sur les bords du Céphise, répétait les derniers mots qu’elle avait entendus. L’ornement a ses échos de forme et de couleur, comme la musique a des échos de son, comme la littérature a des échos de syllabes, et la peinture des échos de lumière.
Chacun sait que, clans le discours, la consonance, ou, si l’on veut, l’assonance donne du mordant à la parole. Elle imprime un cachet aux proverbes, qui sont les échos de l’expérience, et elle les grave plus profondément dans la mémoire. « Si jeunesse savait , si vieillesse 'pouvait — qui vivra verra — qui a vécu a vu » : ce sont là des consonances qui mettent la pensée en relief et la préservent de l'oubli.
La poésie, en redoublant ses rimes, produit des effets du même genre:
La voix grêle 3e$ cymbales Qui fait hennir les cavales Se mêlait par intervalles
Aux bruits de la grande mer. V. II.
L’architecte illustre qui a bâti Saint-Paul de Londres, Christophe W ren,
Plat émail de Limoges, xvi° siècle.
a rappelé la forme dominante du monument, la coupole, dans l'abside du chœur et dans les deux petits avant-corps circulaires en colonnes, qui servent de portiques aux entrées latérales.
Titien, Véronèse, llubens, les grands coloristes, ont fait consonner leurs tons par la répétition de leurs harmonies. Dans la fameuse Assomption de Titien comme dans les Noces de Caria de Véronèse, malgré la diversité apparente des tons employés, c’est sur l’opposition, renouvelée, d’un très petit nombre de couleurs, opposition tantôt ressentie, tantôt apaisée, qu’est fondée en grande partie la magnificence du spectacle.
LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT
Le coloris de Rubens, à y regarder bien, n’est si harmonieux, si vibrant, si entraînant que par l’habileté qu’il a mise à rappeler les couleurs chaudes parmi les tons froids et les couleurs froides parmi les tons chauds. Arrêtezvous devant une peinture de Rembrandt : la lumière, ou plutôt la lueur fantastique dont les principaux personnages sont éclairés, sera répercutée vaguement dans le fond par des demi-clairs plus doux, qui eux-mèmes se refléteront encore mystérieusement sur quelques figures indécises, jusqu’à ce qu’enfin le clair devienne l’ombre et que l’ombre devienne la nuit.
Pour peu qu’il ait de goût, le tapissier ménage toujours un écho à la couleur dominante d’un meuble dans les autres couleurs. Il encadre, par exemple, d’une bande verte les rideaux jaunes d’une chambre meublée en vert, et réciproquement, les glands et les galons du meuble vert, il les passemente de jaune ; c’est le principe de Rubens. S’il revêt les murailles d’une tenture ou d’un papier peint, il a soin de choisir une bordure qui tranche, et dans laquelle cependant reparaîtront les couleurs les plus voyantes de la tenture ou du papier, de manière à mitiger le contraste par une consonance.