LE CONTRASTE
Si vous faites suivre, dans une étoffe, une raie rouge d’une raie orangée, vous n’aurez qu’une alternance; mais si les bandes juxtaposées sont des couleurs complémentaires l’une de l’autre, comme l’orangé et le bleu, le jaune et le violet, le rouge et le vert, vous aurez, dans toute sa vivacité, un contraste. De même, une suite de ronds et d’ovales ne présente que des formes alternées, tandis que le cercle et le rectangle, le cube et la sphère sont des formes décidément contrastées.
Le contraste est donc le plus haut degré de l’alternance. La nature s’en sert pour distinguer ses harmonies, pour mettre en saillie les différents caractères de ses ouvrages, pour donner à ses tableaux de la saveur, à sou coloris de l’éclat. En général, elle oppose la couleur de l’animal à celle du fond où il vit. La verdure des pâturages contraste avec la robe des ruminants tachée de tons blancs, fauves, brûlés et noirs, et le plumage ardoisé de la bergeronnette ressort sur le pelage des troupeaux qu’elle fréquente. Les plantes qui fleurissent ont des feuilles vertes sans doute, mais il n’est pas au monde une fleur naturelle qui ne soit d’une autre teinte que le vert, de sorte que le fond sur lequel se détache une fleur est à la fois rappelé par une consonance et nettement distingué par uu contraste, ou du moins par une différence qui fait suffisamment trancher les couleurs.
Sur l’écorce brune des arbres, les oiseaux grimpeurs, tels que la mésange, le pivert, le grimpereau, trahissent leur présence, celui-ci par un croupion jaune et une calotte rouge, celle-là par une tête bleue ou noire, l’autre par l’orangé rembruni de ses ailes. Les insectes diaprés des plus jolies cou-
leurs, comme les papillons, sont toujours, visibles, quel que soit le fond sur lequel ils vont se reposer. Néanmoins tout n’est pas contraste dans la nature, et bien souvent il arrive que les animaux se confondent par le ton de leur robe ou de leur plumage avec la terre sur laquelle ils doivent vivre, comme pour échapper ainsi à la vue des ennemis qui pourraient les attaquer. Le lièvre, l’alouette, la perdrix, sont d'un gris terreux qui les détache,
Étagère du Japon en laque incrustée.
il est vrai, sur l’herbe des champs, mais qui leur permet de se cacher entre deux mottes de terre, pour se rendre invisibles au chasseur. Le chameau est de la couleur du désert.
Au surplus, les animaux et les plantes qui ne possèdent ni la grâce des formes ni la beauté des couleurs n’ont pas besoin d’être mis en évidence par les ressources du contraste. Que l’utile nous soit connu : cela suffit. Le beau seul doit être vu et bien vu.
LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT
L’homme ne saurait donc imiter toujours la nature dans l’économie de ses ornements. Orner une personne ou un objet, ce n’est pas seulement les faire voir, c’est les faire admirer ; ce n’est pas seulement attirer sur eux l’attention, c’est amener le spectateur à regarder avec complaisance l’objet orné ou la personne embellie. S’il y faut un contraste, qu’on l’y mette, à la condition que le contraste soit toujours un moyen de rendre l'unité plus forte, plus brillante, plus saillante.
Si l’orangé doit éclater dans une décoration, que le bleu s’y mêle, mais à petites doses, de manière que la couleur complémentaire de l’orangé en soit l’auxiliaire et non la rivale. Un contraste de formes arrondies et de formes anguleuses serait déplaisant au possible si l’une de ces formes le disputait à l’autre tn importance, en volume ou en étendue. Voulez-vous qu’une salle profonde paraisse plus profonde encore, faites-la moins large, et le contraste obtenu par un tel sacrifice augmentera la profondeur.
Un tableau où la lumière et l’ombre seraient distribuées à quantités égales resterait froid et ne procurerait aux yeux aucun plaisir. Aussi les vrais maîtres ont-ils constamment employé le contraste au profit d’un sentiment unique. Chez Rubens, triomphe la gaieté du clair; chez Rembrandt, domine la poésie de l’obscur.
Comme toutes les autres créations de l’esprit humain, les arts décoratifs sont soumis à cette loi: que deux choses contrastantes, loin de rompre l’unité, doivent servir au contraire à l’affirmer avec énergie, en donnant plus de ressort à celle des deux choses que l’on veut mettre en lumière. En musique, l’accompagnement est une manière de contraste qui soutient le chant sans le couvrir, et se modère ou s’efface pour le faire valoir. Dans l’art dramatique, lorsque le poète mêle quelques traits comiques parmi les scènes navrantes, son but n’est pas sans doute de varier les impressions, mais de rendre la douleur plus douloureuse et la tragédie plus tragique.