LE RAYONNEMENT
Lorsqu’on entre dans Saint-Pierre de Rome, on aperçoit tout au fond de la basilique une lumière d’or qui rayonne en tous sens et qui éclate au sein d’une gloire d’anges. C’est une invention du Bernin pour illuminer par la transparence d’un cristal la chaire de Saint-Pierre qui est au-dessous de la Gloire et pour décorer magnifiquement la tribune de l’église. Voilà un exemple du rayonnement appliqué à la décoration monumentale d’une manière qui rappelle un peu le théâtral sans doute, mais qui ne laisse pas d’être grandiose et imposante.
Dans le règne animal, le rayonnement est une forme de la symétrie, et il en diffère en ce qu’il n’engendre que des parties semblables, tandis que la symétrie comporte à la fois la similitude des membres bilatéraux et la
disparité entre les organes supérieurs et les organes inférieurs. Ce qui dans un corps symétrique est disposé le long d’une ligne médiane est rangé dans la forme rayonnante autour d’un point central ; mais comme il est facile de concevoir un axe passant par le centre, on peut ramener ainsi la forme rayonnante au moins à la symétrie bilatérale.
Si les animaux symétriques sont supérieurs aux animaux rayonnés, si la symétrie — on peut dire ici l’eurythmie de la figure humaine — correspond à ce qu’il y -a de plus élevé, de plus grand, de plus noble, la pensée, il faut reconnaître aussi que le rayonnement, par cela même qu’il caractérise les créations rudimentaires, antérieures à l’arrivée de l’homme sur
notre planète, appartient aux époques où le monde ne présentait que des spectacles sublimes. C’est par des rayons que se manifeste la splendeur du soleil. C’est en rayonnant que tous les astres briller!
dans les cieux et que Ici aurores boréales projettent au sein de la nuit, leurs colorations lumineuses. Enfin, quand l’homme lui-même lève ses regards vers les constellations ou les promène autour de lui, c’est encore par rayonnement que son âme se met en communication avec l’univers, et le contemple du fond de cette chambre obscure qui est l’œil humain.
Mais le rayonnement reparaît dans les plus petit? ouvrages de la nature comme dans les plus grands. La toile d’araignée est un tissu dont les lils rayonnent; l’Océan est peuplé de zoophytes rayonnés, tels que les astéries, les alcyons, les anémones de mer. Partout sur la terre nous voyons fleurir le pissenlit aux rayons d’or, et, avant de figurer avec honneur dans nos jardins, la pâquerette, le bluct, la pervenche, ornaient les champs et les bois de leurs corolles étoilées.
Comment donc l’artiste décorateur pourrait-il ne pas compter la forme rayonnée parmi les éléments de son art ? Le jardinier travaille-t-il en grand, il se plaît à faire converger ses allées d’arbres vers un point central, remarquable par une colonne, un monument, une cascade, une gerbe d’eau. En perçant plusieurs avenues autour d’un rond-point, il décore magnifiquement une grande ville, et il en accuse l’importance. Il sait quelle
Bassin du xvie siècle. Travail allemand.
LOIS GENERALES DE L’ÔRN KMENT.
impression ressent un voyageur qui, arrivé dans une forêt, au centre d’une étoile, voit fuir en tous sens des routes à perle de vue et se trouve entouré de tableaux pleins de profondeur et de poésie. Souvent, sur un théâtre plus modeste, ses bassins affectent la forme d’une coquille, souvent aussi le fond de ses berceaux de treillage s’épanouit en éventail.
Et combien de fois le rayonnement ne trouve-t-il pas sa place dans les décorations intérieures, soit qu’il s’agisse d’orner une voûte sphérique ou d’embellir une abside, soit qu’on veuille donner une forme heureuse au bénitier d’une église, ou disposer avec art le pavement d’une salle ronde, elliptique, semi-circulaire ! Au Panthéon de Rome, l’intrados de la coupole est orné de caissons qui vont diminuant de largeur à mesure qu’ils s’approchent de V œil, c’est-à-dire de l’ouverture percée au sommet de la voûte, et par cela même suivent des courbes convergentes, de manière à former une décoration qui réunisse la grâce d’un rayonnement curviligne au charme d’une progression décroissante. Sous le dôme des Invalides, à Paris, avant qu’on eût creusé la crypte qui devait renfermer le tombeau de Napoléon, il y avait un pavement de marbre dessiné par Mansart et dont les configurations rayonnées correspondaient aux dispositions de la voûte, et rappelaient par leurs contours les saillants et les rentrants de la construction supérieure.
Lorsqu’un oiseau vole ou plane dans les airs, ses ailes étendues forment un rayonnement que les Egyptiens ont imité avec bonheur en sculptant un globe ailé, tantôt dans le renforcement de la corniche en cavet qui couronne les portes de leurs temples, tantôt sur le parement lisse qui les surmonte. Tous les jours, nous voyons les grands vases qui ornent les jardins ou le vestibule d’un palais, ornés eux-mêmes d’oves allongés, de godrons, qui, partant du pivot, se plient aux courbures de la panse, soit dans le sens vertical, soit en dessinant des spirales élégantes. Enfin, c’est par rayonnement que procèdent quelquefois l’orfèvre en façonnant la vaisselle plate, et l’horloger en traçant des rayons courbes sur la cuvette d’une montre.