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LA GRADATION

Gradation n’est pas tout à fait synonyme de progression. Le premier de ces deux mots exprime toujours, ce qui n’est pas toujours exprimé par l’autre, une suite de transitions doucement ménagées. La progression peut être vive et même saccadée, la gradation ne l’est jamais.

De même qu’on distingue dans la science des nombres les progressions arithmétiques et les progressions géométriques, de même il faut distinguer, en parlant des dessins et des couleurs, ce qui est gradué de ce qui est progressif. Les termes 1, 3, fi, 7, 9, qui conservent entre eux une distance constamment égale, ne ressemblent pas aux termes 2, 4, 8, 16, 32, qui sont

séparés par des intervalles de plus en plus grands. C’est précisément la différence qui peut exister en fait d’art entre la gradation et la progression. . L’une se rapporte à une marche lente, presque insensible, l’autre à une suite de degrés qui peuvent rapidement diminuer ou grandir. Celle-ci est une succession régulière de changements, celle-là est un enchaînement de nuances.

En montant ou en descendant la gamme des couleurs comme celle des notes de la musique, si l’on passe du violet au jaune par toutes les couleurs intermédiaires, grenat, rouge, capucine, orangé, safran, et si l’on descend du jaune au violet par les tons soufre, vert, turquoise, bleu, campanule, on aura une progression croissante et une progression décroissante. Mais si vous supposez tous ces tons légèrement modifiés par le clairobscur, c’est-à-dire par leur combinaison avec le blanc et le noir, vous obtiendrez pour chacun d’eux une demi-teinte sombre, qui, faisant vibrer la couleur sur elle-même, rendra plus suave le passage de l’une à l’autre. Le vert clair précédera le vert pur, qui, suivi du vert foncé, ira se fondre plus facilement dans les variantes du bleu. Ce qui était une disposition progressive deviendra une gradation nuancée, comme celle qui nous conduit, par l’aurore, à la lumière et, par le crépuscule, à la nuit.

De nos jours, les Anglais, dans les enduits colorés dont ils décorent l’intérieur de leurs appartements, lorsqu’ils substituent la peinture ou le stuc à l’effet du papier peint, les Anglais, dis-je, associent des couleurs très finement rompues et ne trouvent jamais la transition trop délicate. Il n’est pas temps encore d’apprécier dans ses détails cet emploi de la gradation, mais il est aisé déjà de pressentir que tous les modes de l’ornement ont leur raison d’être ; que, selon les sentiments ou les sensations que l’on veut procurer au spectateur, on usera des brusqueries du contraste, ou des ménagements de la progression, ou des douceurs de la nuance.

Le décorateur peut sans doute se permettre exceptionnellement un début éclatant et inopiné, à l’exemple de l’orateur qui ose quelquefois un exode ex abrupto ; mais il est plus naturel de marcher que de bondir, et si l’imprévu frappe plus fort, les impressions graduées sont toujours plus désirables et plus grandes. Il y a des personnes qui déploient toutes leurs richesses dans le vestibule de leur maison, et il est assez de mode aujourd’hui d’en faire un musée, de manière qu’en passant des antichambres aux appartements de parade, le visiteur, promptement refroidi, finit par trouver insuffisant et mince le luxe des salons où il est reçu.

Semblable à la nature qui, suivant le mot de Linné, n’avance qu’à pas mesurés, non facit saltus , l’âme humaine prend plus de plaisir aux gradations qu’aux secousses. Le poète qui, errant à l’aventure par la campagne, voit passer près de lui une noce de village et subit en souriant l’aigre musique des ménétriers, éprouve un certain charme à entendre cette musique,

LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT

graduellement apaisée par la distance, et à recouvrer la paix de ses rêveri-es à mesure que le bruit diminue dans l’éloignement, et se perd jusqu’à devenir le silence.

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