DE LA VARIÉTÉ ET DE LA PONDÉRATION
Une autre branche de la serrurerie décorative est celle qui touche la confection des grilles, rampes, balustrades et bal-
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cons. Les grilles richement ouvragées ne s'emploient guère qu'aux monuments, aux églises et aux palais; c'est pourquoi nous nous réserverons d'en parler dans la troisième partie de cette Grammaire , qui concernera l'édilité et la décoration des édifices publics. Cependant, il n'est pas rare que les portes des maisons privées et des hôtels aient une partie en clairevoie, au-dessus d'une porte pleine, et le plus souvent, cette claire-voie est en fer. Quelquefois aussi un ou deux œils-debœufs ménagés dans l'imposte laissent passer la vue à travers une clôture en fer contourné et roulé. Ce genre de clôture comporte quelques observations qui ne seront pas lues sans intérêt par un homme de goût.
Pour peu qu'une grille ou une partie de grille dans le haut d'une porte ne soit pas composée de simples barres montantes assemblées avec un sommier, pour peu qu'elle soit forgée d'après un dessin du serrurier ou de l'architecte, il importe que ce dessin ait un sens, je veux dire une dimension dominante, et de plus que les motifs en soient inégaux. Une grille, par exemple, a toujours mauvaise grâce si elle n'a pas plus d'élévation que de largeur ou plus de largeur que d'élévation. Si le grillage se compose de deux parties distinctes, il convient qu'une de ces parties soit sensiblement plus haute ou plus large que l'autre. Si la seconde n'est que la répétition exacte de la première, la forme n'a pas de sens, le dessin peut être retourné; les deux parties se disputant l'attention, le spectateur demeure indifférent, il reste neutre, pour ainsi dire. Au contraire, l'inégalité de grandeur dans les formes fait sentir qu'il y en a une principale et une accessoire, et la première, celle qui a eu la préférence du dessinateur, aura plus de prise sur le regard. On peut s'en convaincre en regardant au chemin de fer du Nord, dans les salles d'attente, les grillages qui surmontent les lambris de séparation. Ces grillages ne présentent qu'un dessin courant, divisé par des
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châssis de même hauteur. Il en résulte qu'ils ont l'air d'avoir été pris au hasard parmi les panneaux tout faits d'une usine métallurgique. Ils paraissent coulés dans un moule uniforme au lieu de se rapporter à l'unité d'une pensée décorative, unité qui suppose une forme dominante et des formes secondaires.
A plus forte raison faut-il éviter la monotonie qu'engendrent la répétition du même motif et l'emploi constant des mêmes lignes, surtout des lignes courbes. Comme l'ont fort bien senti les Egyptiens, la répétition, simple ou alternée, convient à l'ornement d'une frise, parce que la frise ellemême offre une surface étroite et horizontale, dont le sens en longueur est très prononcé. En y répétant tel ou tel dessin, par exemple, des guillochis, des postes, des oves, séparés par des fers de lance, on fait de la frise un ornement tranquille qui encadre et fait valoir le dessin varié des panneaux. Mais dans les panneaux eux-mêmes, la répétition d'un grand nombre d'enroulements, de forme semblable et d'égale grandeur, est fastidieuse et semble n'avoir aucun rapport avec l'art. C'est dans la serrurerie surtout que l'abus des rouleaux est déplaisant, parce que l'idée de douceur qui s'attache aux lignes courbes est en contradiction avec l'idée de dureté et de résistance qui s'attache au fer. Veut-on corriger la mollesse des formes rondes, il suffit d'y mêler quelques lignes droites, rappelant les verticales et les horizontales des montants et des traverses, et il va de soi que, si la grille est rampante, les droites doivent être parallèles aux traverses et aux montants. Ces lignes droites feront ressortir ce qu'il a fallu d'industrie pour assouplir une matière qui de sa nature est inflexible. Les anciens serruriers ne manquaient point de racheter par des parties rigides la douceur des volutes, et c'est ainsi qu'en affirmant dans leurs dessins des lignes parallèles aux sommiers et des montants bien d'aplomb, ils ont associé tant de
fermeté à tant d'élégance dans leurs claires-voies, leurs impostes, leurs rampes d'escalier et leurs balcons.
Les grilles qu'on met aux portes des jardins et aux fenêtres du rez-de-chaussée et qui n'ont pour but que de résister à
l'effraction et celles qui tiennent lieu de murs dans la clôture d'un parc où l'on veut se ménager une échappée de vue, doivent être les plus simples de toutes pour ne pas obstruer le passage du regard. En pareil cas, les ornements peuvent se réduire à un mélange de barres droites et de rouleaux, c'est-à-dire de barres contournées en volutes.
Les balcons, les rampes d'escalier, les balustrades en fer, ce sont là surtout les ouvrages où la serrurerie décorative
Grille do fenêtre, à Éperies (Hongrie), xvi« siècle
peut se donner carrière. A ces matières s'appliquent encore quelques observations dictées par le sentiment. La première, c'est que dans le patron de ces ouvrages, la symétrie n'est point nécessaire pour peu qu'on la remplace par
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une sorte de pondération. Je veux dire que les vides et les fers, roulés ou droits, carrés ou aplatis, doivent être distribués de manière à se compenser partout. Si la grille est plate et formée de panneaux semblables ou symétriquement disposés, il convient de les séparer au moins par des pilastres différents. C'est ce que firent les serruriers du temps de Louis XIV, même lorsqu'ils travaillèrent pour ce roi majestueux, qui fut jaloux de la régularité en toute chose.
J'en pourrais citer plus d'un exemple, notamment un balcon forgé par Fordrin et Tijon, avec un écusson au chiffre de Louis XIV, surmonté d'une couronne royale. A droite et à gauche de cet écusson se développent d'élégants rinceaux assemblés à rivures ou par des liens ornés de moulures, diis liens à cordon. Les deux pilastres qui terminent le balcon sont forgés sur des dessins différents qui n'ont entre eux de commun que la largeur et la hauteur de leur cadre. A l'époque de Louis XVI, nous retrouvons encore des exemples de balcons et de rampes dont les panneaux se suivent sans se ressembler — bien qu'ils soient absolument dans le même style — et que séparent des pilastres divers. Toutefois, malgré la différence des patrons sur lesquels ont été contournés ces pilastres et ces panneaux, le dessinateur a pris soin que la somme des pleins et des vides fût toujours à peu près la même, et aussi qu'il n'y eût jamais entre les montants et les volutes assez de vide pour laisser passer un petit enfant, précaution qu'on oublie quelquefois de prendre et dont l'oubli constitue une malfaçon.
Une autre observation à faire, touchant les grilles, les balcons et les rampes, commandés pour les maisons particulières, c'est qu'il y faut éviter ces feuilles d'ornement en tôle découpée, dont on abusait au siècle dernier, et dont les bords aigus, contournés en tous sens et travaillés en relevage, ont l'inconvénient de déchirer au passage les robes elles habits.
DE LA SERRURERlIi:.
OU tout au moins d'en inspirer la crainte, ce qui revient au même, car il suffit qu'un ouvrage de serrurerie paraisse dangereux pour qu'il soit mal conçu, toutes les fois qu'il n'est pas forgé tout exprès en vue de menacer les malfaiteurs et d'empêcher les escalades. Mais cette pensée ne peut venir que lorsqu'il s'agit des clôtures extérieures, surtout des grilles de parcs et de jardins. L'on y adapte alors ces défenses en fer, hérissé de pointes, que les serruriers appellent chardons ou artichauts.
Ce n'est pas tout. Il faut encore, dans le dessin d'une grille ou d'une rampe, tenir compte de l'efFet qu'elle produira en exécution. Il est clair, par exemple, qu'une fois en place, la grille sera vue presque entièrement en perspective, l'œil du spectateur ne pouvant regarder à angle droit qu'un seul des barreaux de la grille; or, il peut arriver que l'architecte ou le serrurier qui dessine l'ouvrage soit trompé par le dessin géométral, cardans ce genre de dessin, qui est absolument conventionnel, les épaisseurs disparaissent, tandis que dans la réalité elles seront toujours vues. L'auteur du Dictionnaire raisonné de r architecture française , duquel nous empruntons cette remarque, l'appuie d'un double dessin qui la rend évidente, palpable. « Au douzième siècle, dit M. VioUet-le-Duc, quand on veut donner beaucoup de force aux grilles, les montants, comme les brindilles, se présentent de champ ; quand, au contraire, on prétend donner un aspect léger à ces grilles, les montants et les brindilles présentent à la vue leur côté large. Cela peut paraître étrange, car le tracé géométral produit précisémentl'efFet contraire. Mais les architectes du moyen âge ne se préoccupent pas de l'efTet géométral, purement de convention, toute grille se voyant obliquement dans la plus grande partie de sa surface. Si les fers sont posés de champ, leurs côtés larges se développent, ce qui donne un aspect robuste à l'ouvrage. Si les fers, au contraire, sont posés de plat,
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leurs faces larges diminuent par l'effet de la perspective et les surfaces étroites n'empiètent point sur les vides. »
Rampe d'escalier, style Louis XIV.
Les deux dessins qui accompagnent l'observation du savant architecte font loucher au doigt la différence singulière et imprévue qui existe entre une grille dont le côté large est vu de face, et une grille du même dessin dont les fers sont pré-
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sentes par leur côté mince, la seconde paraissant en perspective, c'est-à-dire en réalité, cette fois, beaucoup plus forte que la première.
Pour en revenir à ce qui concerne l'art décoratif dans la serrurerie, il est heureux que l'étude de nos monuments historiques ait amené en premier lieu les architectes, ensuite les artistes de toutes les industries soumises à l'empire du goiît, à remettre en honneur les travaux en fer forgé qu'on avait remplacés, il y a quelques trente ans, sous prétexte de bon marché, par des produits en fonte. Aujourd'hui que la puissance et le perfectionnement des moyens mécaniques permettent de fabriquer des ouvrages de forge, des grilles et des balcons, à des prix qui ne dépassent pas ceux de la fonte, on en viendra certainement et déjà l'on en vient à n'employer la fonte que là oi^i elle est vraiment à sa place, dans les constructions oii elle joue le rôle de support (1). Matière lourde, pâteuse, dépourvue d'élasticité et de souplesse, susceptible de se gercer facilement et de se casser, la fonte ne saurait se prêter aux formes délicates et légères, aux purs contours, aux pans vifs et aux vives arêtes qu'obtient le serrurier avec le marteau, avec le ciseau, avec la Ume et le burin, avec la tôle découpée et repoussée (2).
Si l'on eût persisté dans l'emploi de la fonte pour les grilles, les potences de puits, les balcons, les bannières de toits, les bouquets de lis ou de chardons à mettre au sommet des tourelles, on peut dire que l'art de la ferronnerie forgée se-
(1) La ténacité des fontes est environ le quart de celle du fer forgé et le huitième de celle de l'acier trempé et en partie recuit, mais leur résistance à l'écrasement est beaucoup plus considérable ; elle est double pour la fonte grise, et triple pour la fonte blanchie par un refroissement brusque.
(2) L'industrie des tôles repoussées, remise en honneur, promet une grande variété dans la décoration de la ferronnerie. Viollet-le-Duc cite une usine montée par madame Delong, « où l'on découpe des feuilles de tôle et même d'acier avec une promptitude et une pureté fort appréciées par les serruriers qui déjà ont recours à cette industrie naissante ».
rait mort dans notre pays, où il a créé autrefois tant de merveilles, et que bientôt il n'y aurait plus eu de maître forgeron en France, alors qu'il en existe encore, et des plus habiles, en Angleterre, en Allemagne, chez les Basques espagnols et dans cette Catalogne où l'art de produire et de travailler le fer remonte à la plus haute antiquité.
De grands changements ont été opérés dans le monde de l'industrie par l'introduction des machines qui ont abrégé partout la besogne de l'ouvrier en le dispensant des gros ouvrages. A l'aide des forces mécaniques, rendues si puissantes par le génie moderne, on peut aujourd'hui fabriquer de la ferronnerie forgée à bon compte, et fournir à l'architecture des balcons et des grilles à des prix qui ne dépassent pas ceux de la fonte. 3Iais, si les machines ont diminué le travail de l'homme, c'est afin de rendre ce travail plus facile dans un ordre plus élevé. La mécanique n'est pas pour venir en aide à la paresse, mais pour profiter à l'art de telle sorte que le travailleur, nanti de l'utile, n'ait plus à s'occuper que du beau.
A Moissac (Tani-ct-Garonne)
Lie PAPIER PEINT CONVIENT A L ORNEMENT DES MLHS PARCE QUE L APPARENCE SUFFIT POUR CE QU'ON NE DOIT PAS TOCCnER.
Parmi les belles inventions de notre temps, il en est bien peu qui n'aient été inspirées par la pensée de diminuer les privilèges de la fortune, en faisant participer le grand nombre aux bienfaits de l'industrie humaine et aux jouissances que procure le beau. 11 était naturel au surplus que l'avènement de la démocratie coïncidât avec un désir presque universel d'augmenter le bien-être de la classe la plus nombreuse, et d'inventer pour elle, sinon l'équivalent du luxe, au moins ce qui pourrait lui en donner le mirage.
Ce fut, en effet, à la veille et au lendemain de la Révolution française, en 1785 et en 1792, qu'un fabricant de Paris, Réveillon, et un industriel de Mulhouse, Zùber, donnèrent une impulsion nouvelle et un considérable développement à l'industrie du papier peint qu'ils avaient l'un et l'autre améliorée.
Sans être une invention moderne, puisqu'elle est originaire de la Chine, où elle est fort anciennement connue, la fabrication du papier peint peut être considérée comme une créa-
tion française, ou plutôt comme une création parisienne, car c'est à Paris, au faubourg Saint-Antoine qu'elle est née pour la seconde fois, et il lui a fallu moins d'un siècle pour enfanter des merveilles !
Ouel autre nom donner aux étonnants produits de nos manufactures, soit qu'on les ait imprimés à la planche, c'est-àdire à la main, soit qu'on les ait obtenus par une impression à la machine, au moyen de cylindres gravés on relief? Les tissus les plus précieux de la Chine, du Japon, de la Perse, les soieries de Brousse, les brocarts de Lyon, les velours de Gênes, les damas, les lampas, les reps, les perses, les cuirs de Hongrie, de Portugal, de Flandre, le point des Gobelins et celui de la Savonnerie, les étoffes épinglées, chagrinées, gaufrées, pluchées, moirées, ouatées, lisses ou grenues, glacées ou mates, feutrées ou brillantes, enfin les rehauts d'or et d'argent, la nacre même et les laques fond noir, tout cela est imité à ravir et rendu dans la perfection par le mélange des anciens procédés du papier peint, combinés avec ceux de l'estampage, rendus chaque jour plus souples, plus fins, plus siîrs.
La beauté du résultat est telle que la matière première, absolument cachée aux yeux, devient une chose indifférente. Dès qu'on peut avoir le parfait aspect de la soie, du satin, du velours, de la laine tissue, du cuir repoussé, de la toile peinte, dès que la sensation que procurent ces belles productions de l'industrie, n'est troublée sur aucun point, n'est gâtée par aucune appréhension, par aucun scrupule du regard, il importe peu que la substance soit vraie, puisque la contrefaçon n'a pas été imaginée, cette fois, dans l'intention de rançonner l'acheteur, mais, au contraire, afin de multiplier ses plaisirs en ménageant ses ressources. Eh ! que de peines, que de soins pour en venir là! Que de manipulations successives! Que de précautions délicates et par combien de mains, par combien
de filières a dû passer un rouleau de papier peint, avant d'être collé ou tendu sur nos murailles !
Examinons un de ces rouleaux et cherchons à nous rendre compte de notre admiration en suivant pas à pas le fabricant dans la série des opérations ingénieuses par lesquelles il nous donne le change sans prétendre à nous tromper. Autrefois, pour composer une pièce de huit mètres et demi, on devait coller bout à bout vmgt-quatre feuilles de papier par leur côté le plus large; maintenant l'invention du papier sans fin dispense le fabricant de ce travail préalable. Sa première opération est de foncer le papier, c'est-à-dire d'y étendre avec des brosses un premier fond de couleur que l'ouvrier doit coucher tout d'une haleine, sans reprise apparente, sans la moindre inégalité de ton. Quelle que soit, en effet, la couleur de ce fond, il doit être parfaitement uniforme, parce que tout le dessin viendra s'y appliquer, aussi bien dans ses parties claires que dans ses parties brunes. Cependant, de même que l'artiste peignant a l'aquarelle peut réserver le blanc du papier pour en former ses clairs, de même l'imprimeur forme quelquefois les siens au moyen d'une planche ou d'un cylindre gravés en creux dans les parties où il veut réserver le tondu papier, c'est-à-dire en faisant ce qu'on appelle un réchampi.
La teinte plate du fond une fois donnée, et le rouleau séché à l'étendoir, le papier est satiné au moyen d'une brosse dure, à poils courts, qui en fait reluire la couleur; mais ce lustre, bien qu'on l'appelle satinage, est loin de suffire à donner au rouleau l'éclat du satin ou de la soie, il faut pour cela, au lieu de satiner le papier, le bronzer, ce qui consiste à y répandre une poussière métallique, non pas seulement de la couleur du bronze, mais de toutes les couleurs du prisme. Le cuivre, traité parle feu avec des mélanges chimiques, y prend des colorations qui varient sans cesse avec les différents degrés de la chaleur. En le surveillant de près, en le retirant du creu-
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set au moment où il passe par la teinte voulue, on lui laisse cette teinte, qui aura toute la beauté, toute l'intensité des couleurs minérales. Réduit en poudre, le cuivre est renfermé dans un moulin que le papier traverse, et couvrant toute la superficie de la feuille, il est happé et retenu par un mordant dont elle est imprégnée.
Ainsi bronzé^ le papier passe sous un petit cylindre d'acier, qui écrase, polit la poussière de cuivre, et agissant comme un brunissoir, la fait resplendir. Alors le papier devient de la soie ou du satin, et suivant le bronze qu'il a reçu, il revêt les teintes les plus riches : il est paille, maïs, safran, abricot orange, capucine, corail, vermillon, écarlate, pourpre, émeraude, malachite, azur, turquoise, céladon, soufre. Que si le papier, après le bronzage, a été soumis à la pression d'un cylindre finement cannelé, ce que l'on voit, ce que l'on touche, pour ainsidire, du regard, ce n'est plus du satin, c'est du reps, et soutenue alors par les petites ombres que produit la cannelure, la lumière vibre, étincelante et rayée, sur le papier changé en étoffe.
S'agit-il maintenant d'imprimer sur ce fond de soie ou de reps un beau ramage de fleurs, ou des ornements dans le style fastueux de Bérain, ou des rinceaux élégants dans le goût de Salembier? on y arrivera au moyen de planches semblables aux blocs des imprimeurs sur étoffes, c'est-à-dire gravées en relief sur bois de poirier, et ces planches devront être aussi nombreuses que les teintes dont se composera la décoration. Supposons que la fîeur que l'on veut peindre soit un simple bleuet; il faudra au moins trois planches pour poser les trois verts de la feuille : le ton géométral (qui signifie ici général), le ton d'ombre, et le ton de lumière; trois planches pour poser les bleus, deux planches pour enlever en blanc les pétales qui s'épanouissent sur la corolle bleue, une sixième planche et une septième pour l'aigrette purpurine qui occupe
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le centre de la fleur, enfin trois planches encore pour les tons plus ou moins bruns des écailles imbriquées qui forment l'enveloppe de la fleur, ce qu'on appelle l'imolucre. Mais l'on sent bien que, pour obtenir la parfaite concordance des formes colorées que superposent des planches successives, l'imprimeur a besoin de repères. On a donc placé aux quatre angles de chaque planche des pointes fines, des picots, qui assurent la régularité des rentrures. Nous A^errons tout à l'heure, par quels moyens étonnamment ingénieux, l'on est parvenu à l'impression simultanée de toutes les couleurs.
Ce n'est pas tout : s'il y a dans le dessin original des parties veloutées, voici comment on s'y prendra pour les rendre. On appliquera d'abord sur le papier un mordant à toutes les places où doit être fixé le velours. Dans une auge longue dont le fond est une peau tendue comme celle d'un tambour, on a déposé une quantité de laine provenant de la tonte des draps. Cette laine a été teinte, broyée dans un moulin, blutée comme de la farine et amenée à un tel degré de finesse qu'elle en est impalpable. La pièce à velouter étant couchée dans cette auge appelée drapoir, un enfant vient frapper en dessous la peau de tambour et il soulève ainsi une poussière de laine qui, retombant sur l'encaustique, va y pénétrer et y adhérer fortement jusqu'à la saturation. Ainsi se font les veloutés : il suffit de réitérer l'opération pour les avoir de difTérentes épaisseurs, de diverses nuances, les accompagner de demiteintes, les entourer de reflets.
Il est remarquable que l'invention du velouté ou papie?^ to7iiisse est plus ancienne que le papier peint, car elle remonte à 1620, et l'honneur en revient à un fabricant rouennais, nommé Lefrançois.Le papier peint, d'abord fabriqué pour les habitants des campagnes, était encore, au commencement du dix-huitième siècle, une industrie dans l'enfance. Aujourd'hui, cette industrie accomplit de véritables
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prodiges en imprimant, sur les dessins qu'elle exécute, tous les genres de relief au moyen de l'estampage. Oui, ce sont des effets prodigieux qu'elle produit en donnant à une simple feuille de papier ou de carton, non seulement l'éclat de la soie et du satin, l'apprêt de la moire, les tons étouffés du drap et du feutre, le poli des glaçures céramiques, mais le grain d'un tissu, le point même des tapisseries anciennes, l'épaisseur des broderies au crochet, le relief du velours de Gênes, les gaufrures profondes du cuir d'Espagne, les gonflements ponctués de la brocatelle, et jusqu'aux doux bombements d'une étoffe capitonnée.
Le génie industriel de nos fabricants a trouvé plusieurs manières d'accentuer ces divers genres de relief: la superposition, quand il s'agit de veloutés épais; le cylindrage, pour obtenir les surfaces côtelées, épinglées, moirées ; l'estampage au balancier, pour les repoussés de cuir, les gros points de tapisserie, le grenu des tissus d'or et d'argent, les velours enlevés sur satin, comme ceux de Gênes. En multipliant l'opération qui consiste à draper la pièce, c'est-à-dire à la velouter, l'imprimeur donne à son dessin l'épaisseur qu'il veut, soit qu'il l'enlève velours sur velours, soit qu'il le détache sur un autre fond. Les cannelures, les chatoiements de la moire, les divers grains à imprimer sur le papier, après le fonçage ou le bronzage, exigent l'emploi de deux cylindres : l'un en métal, qui portera gravés en creux les reliefs à imprimer, l'autre en papier — en papier debout — qui épousera parfaitement les creux du cylindre de métal. Prise entre ces deux cylindres roulant l'un sur l'autre avec une forte pression, la pièce en recevra une empreinte ineffaçable.
Quant à l'estampage au balancier, qui fournit maintenant de si beaux moyens et tant de ressources à l'industrie du papier peint, il a fallu, pour l'employer, les attentions les plus délicates, beaucoup de sentiment, beaucoup d'art. On a gravé
Imilanl le velours de Gènes.
d'abord le dessin voulu en creux sur une plaque de bronze et ces creux se sont empreints dans une contre-partie en papier, de manière que les convexités de la seconde répondent aux concavités de la première. Le papier ou le carton, pressé entre ces deux gravures par l'action d'un balancier dix fois plus puissant que celui de la Monnaie, reçoit ces larges repoussés qui en font du cuir de Flandre ou de Hongrie, ces grains épais qui lui prêtent les apparences d'une tapisserie des Gobelins, d'une vieille tenture d'Audenarde, d'un brocart d'argent ou d'or ; ces écrasements qui font saillir le velours, ces frappements indélébiles qui relèvent en bosse des broderies au crochet sur mousseline, de façon à tromper l'œil d'une brodeuse. Et pour le dire en passant, quelle grâce doit avoir une tenture en mousseline brodée dans la chambrette d'une jeune fille (1).
Toutefois, la puissance du balancier ne donne au dessin que l'énergie du relief. Il y faut encore des transitions fines, des souplesses, des contours perdus ou tremblés, des parties, enfin, qui portent le cachet d'un ouvrage fait par la main de l'homme. C'est ici qu'intervient le goîit exquis de nos meilleurs fabricants. Ils ont compris que la précision mathématique était contraire au sentiment de l'art, surtout à l'imitation des œuvres qui devaient avoir l'apparence d'un travail manuel. Pour cela, ils ont mis en relief sur des planches de poirier un dessin, non pas gravé ou champlevé à l'échoppe dans la masse du bois, mais composé avec des lames de cuivre enfoncées au marteau perpendiculairement dans le poirier. Ces lames juxtaposées forment tous les traits du dessin et devront
(1) C'est dans la manufacture de M. Balin, au faubourg Saint-Antoine, que nous avons suivi les opérations, si intéressantes,'par lesquelles le papier se transforme en cuir gaufré, en tapisserie, en brocatelle, et devient même de la mousseline brodée — effet surprenant et nouveau qui a valu à M. Balin le diplôme d'honneur à l'Exposition de Vienne.