PEUVENT ÊTRE DÉLICATS ET RAFFINÉS, MAIS NE DOIVENT ÊTRE EMPRUNTÉS
NI DE LA SCULPTURE NI DE l'ABCHITECTURE.
Il en est de l'art du serrurier comme des autres arts décoratifs : la sincérité du travail en est la première condition. L'ornement y doit être un aveu de la nécessité, une saillie heureuse de l'utile. Lorsque la serrurerie doit être apparente, il est impossible qu'on ne s'applique pas à lui donner une forme convenable, et cette convenance est à elle seule un rudiment de beauté. 11 va sans dire que ce qui intéresse la décoration dans une fermeture de porte est purement Château de Hever, comté de Kent, extérieur, ct quc plus la fermcturc est
en évidence, plus elle est susceptible d'être ornée. Aussi les verrous, les targettes, les divers genres de loquets, et, pour les fenêtres, les espagnolettes, les crémones, les loqueteaux, sont-ils les objets auxquels on peut mettre le plus d'élégance, car en ce qui touche les serrures, il n'y a que l'entrée, la couverture et la clef qui se prêtent à la délicatesse d'un ornement repoussé, ciselé, buriné, repercé à jour.
Par le verrou, on se ferme dans un appartement, l'on empêche les autres d'y entrer quand on y est; parla serrure, on les empêche d'entrer quand on n'y est pas. Le verrou appar-
tient donc à l'aménagement intérieur et l'on en peut former un très joli motif d'ornement. Le plus simple des verrous est un barreau de fer forgé en cylindre qui coule dans deux crampons dont les queues traversent la porte et sont rivées de l'autre côté. Si l'on veut orner ce verrou, on le pose sur une platine qu'on fixe à la menuiserie avec des vis ou des clous, et cette platine peut prendre des formes élégantes. Souvent on la découpe en écusson, et l'on y grave le chiffre ou les armes du propriétaire. C'est pour cela qu'on donne aux verrous le
Verrou de serrure à bosse (cathédrale de Rouen).
nom de targettes^ du mot large, qui signifiait, dans notre ancien langage, écu ou bouclier.
Nous disons que le verrou appartient à l'aménagement intérieur ; il est cependant des verrous qui tiennent aux serrures et qui sont quelquefois posés à l'extérieur de la porte ; ce sont les verrous qu'on nomme vertevelles. Ronds ou prismatiques, ces verrous glissent horizontalement dans deux pitons attachés au vantail ; ils sont garnis d'une longue queue qui entre au moyen d'un auberon dans une fente de la serrure, lorsque le verrou est poussé. Ils ressemblent à une fermeture encore
en usage pour les malles et pour les coffres, et dans laquelle le pêne fait sa course en dedans. Ordinairement, les vertevelles sont adaptées à une serrure à bosse, c'est-à-dire à une serrure dont la boîte, avec bords en biseau, fait saillie sur le battant. On concevra sans peine que les pitons, embrasses, crampons, et le moraillon , et le verrou et la bosse de la serrure et l'entrée , sont de nature à recevoir de fines ciselures et toute sorte d'ornements, à la fois robustes et délicats.
Ne fût-elle que polie à la lime douce , la platine d'une targette aurait déjà bonne grâce; mais il y a cent moyens de l'enjoliver, soit par desornements en relief, ajourés, refendus, tels que mascarons, fleurons, feuillages, rinceaux, chimères et figurines héraldiques, soit en y faisant fondre une belle couleur d'étain, soit en remaillant aux couleurs désirées, comme l'explique Mathurin Jousse (1). Ce brave forgeron n'a point cru dépasser les limites de son art en enseignant aux compagnons serruriers, pour lesquels il écrit, les moyens d'obtenir les couleurs d'émail. « Si vous voulez avoir beau bleu, dit-il, prenez émail fin ; pour le rouge, du vermillon en laque ; pour l'orangé, mine de plomb ; pour vert, vert-de-gris, et ainsi des autres couleurs mises en pouldre, lesquelles vous ferez fondre, et metterez avec votre rouzine, sandaras et mastic. »
Mais, sans avoir recours à l'émail ni à des industries étrangères, le serrurier peut faire des verrous jolis à voir, et à l'aide de ses limes, de ses burins, de ses torsades imprimées à l'étampe, de ses relevés au marteau, de ses clous forgés, donner du cachet à ce qui affirme tout simplement l'utilité d'un ustensile vulgaire. Les forgerons du moyen âge et ceux de la Renaissance en ont variétés ornements à l'infini, et quelquefois ils y ont mis des boutons précieusement travaillés, des poignées figurant une bête ou une tête d'homme,
(I) Dans sa Fidelle ouverture de Vart de serrurier, la Flèche, 1627.
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un bras ou une jambe, ou toute autre forme empruntée du corps humain. On ne saurait cependant trop blâmer ce manque de goût, par la double raison qu'il ne faut pas tenter dans un art ce qui peut être mieux fait dans un autre, et que c'est avilir la forme humaine que de la tourmenter pour en faire un outil nécessaire et l'assujettir à un continuel usage. C'est justement pour répondre à ce besoin d'ornement, naturel aux hommes, que furent inventés les animaux chimériques, les êtres fabuleux, les monstres. Il n'est pas choquant de voir l'anneau d'une clef se remplir d'arabesques, se contourner en sphinx, en griffons, en impossibles sirènes ; mais il répugne de voir l'image d'un corps vivant glisser entre les deux crampons d'un verrou. Si les ustensiles les plus communs peuvent et doivent être embellis, c'est à la condition de ne pas l'être avec des figures appartenant à l'ordre le plus élevé de la création. Par la seule grâce de ses ciselures, de ses rinceaux et de ses minces évidements, un anneau de clef devient un objet d'art; mais le mieux est que les ornements n'en soient pas compliqués de figures nues, de femmes, de génies, comme ils le sont dans les modèles de clefs dessinés àl'époque delà Renaissance, notamment par Androuel Ducerceau, et ensuite par Antoine Jacquard et Mathurin Jousse. On ne s'attend pas à voir tant de raffinements dans un objet aussi usuel et il est peu séant, ce nous semble, que les divinités de la fable et même les grâces plastiques de la forme humaine soient mises dans la poche ou serrées dans un tiroir. Un autre travers de la Renaissance fut de mettre partout de l'architecture et d'en forger les membres pour les faire entrer dans les ouvrages de serrurerie. On se plaisait à changer en édifice l'anneau d'une clef. On y représentait une façade de monument, avec ses ordres, ses niches, ses frontons et ses consoles renversées. Plus simples et de meilleur goiît sont les clefs du temps de Louis XVI, celles dont Hu-
guier, Lalonde, Moreau, Cuvilliés, ont fourni les dessins. De jolis enroulements avec ou sans symétrie, des boutons, des patenôtres, des grelots, des rangées de perles, des fleurons.
des coquilles, ont suffi pour donner du prix à la clef d'un boudoir, à la clef d'un meuble.
Les mêmes observations s'appliquent aux entrées des serrures, que l'on peut orner avec grâce sans faire intervenir les cariatides prétentieuses, les personnages héroïques, les figures nues, toutes choses qui ne sont pas du ressort de la
serrurerie, même la plus fine, et qui rentrent dans l'orfèvrerie. Ce qui convient aux platines des verrous et à cette plaque de tôle qui cache l'intérieur des serrures et que l'on nomme couverture ou foncet, ce sont les armes, les chiffres, les capitales fleuries, les entrelacs, les miroirs, les postes feuillées, les fleurons, rubans, festons et guillochis, sans parler des figures héraldiques, telles que les guivres, les coquerelles, les lambrequins, les vols, les fermaux, les bars, les huchets ou cors de chasse, les vannets, cartouches, rais, annilles, douloires, gonfanons, bisses (ou serpents), lunels, tierce-feuilles, quinte-feuilles, ombres de soleil.
Parlons maintenant d'un accessoire qui est particulièrement susceptible d'être décoré, et qui même ne se conçoit guère sans ornement, le heurtoir.
Lorsqu'une porte est bardée de ferrures élégantes, il y faut une poignée, un marteau pour que le visiteur puisse avertir de son arrivée sans pousser des cris. Quelque simple que soit l'objet destiné à cet usage, il est naturel d'en faire un motif de décoration. Au moyen âge, les serruriers savaient transformer un marteau en une chose d'art. D'ordinaire ils l'encadraient dans une forte pièce de tôle, ingénieusement découpée, ornée de ses évidements, de ses pattes et de ses clous. Cette platine était dessinée, soit en disque aux bords fleuronnés, déchiquetés, soit en croix fleurdelisée, soit en dents de scie rayonnantes ou en écussons, en rosettes, en cartouches. Quelquefois la platine du heurtoir imitait les fenétrages gothiques, avec leurs colonnettes, leurs meneaux circulaires ou flamboyants et leurs armatures. Le marteau suspendu a cette plaque de tôle, et pouvant pivoter librement dans une boucle de fer, a reçu les formes les plus variées. Les uns ont tourné la tige en balustre, les autres lui ont donné une figure prismatique et l'ont enjolivé de trous frappés au pointeau, de hachures incisées au burin. Ceux-ci ont forgé
une tête d'animal ou de chimère à la place de la boule qui doit tomber sur la platine, à l'endroit oii saillit tout exprès une grosse tête de clou faisant enclume. Ceux-là l'ont orné de moulures vivement profilées et fouillées.
Il est des serruriers qui ont composé leur tige de gros fils de fer joliment tordus et entrelacés. Il en est qui ont su façonner une poignée gracieuse et bien entendue avec des nœuds coulants et lâches, offrant une prise facile, sans aspérité aucune. Mais le plus souvent, le heurtoir était un anneau suspendu à un laceret et que l'on prenait plaisir à historier en y imprimant une torsade, ou en y gravant des figures géométriques, des pointillés, des zigzags, ou bien en le formant d'une tresse de fils de fer.
Originairement, l'anneau flottant à la porte des églises était un signe du droit d'asile. Il suffisait d'avoir touché l'anneau pour être inviolable. Mais il était si naturel de donner la forme d'anneau à une poignée de heurtoir que cette forme fut employée à la porte des maisons, où elle servait en même temps à frapper comme marteau et à tirer le vantail à soi pour le fermer. Aussi laissait-on l'anneau osciller à deux doigts du vantail afin d'exprimer qu'il devait faire l'office de tiroir et faciliter la fermeture du battant.
Mettre l'utile en évidence, parler aux yeux, cela suffit presque à la grâce dans l'art du serrurier. Il peut sans doute ajouter à ses œuvres une infinité d'agréments, mais sans prétendre, encore une fois, à y modeler la figure humaine, c'est-àdire, à faire œuvre de sculpteur. Avec l'étampe et le marteau, il obtient des creux et des reliefs ; avec la lime, il amenuise le fer et il y tranche des pans vifs ; avec l'émeri et l'oxyde de fer, il le polit; avec la pince ronde, il le contourne; avec le forêt, il le perce ; avec le poinçon, il y fait des trous ; avec le bédane, il y creuse des cannelures et des mortaises ; avec le burin, il l'incise; avec le ciseau à froid, il le coupe, l'évide, l'ajoure.
Il n'en faut pas davantage pour élever à la dignité d'un art décoratif le travail de la forge et de l'établi.
L'on voyait autrefois, dans les vieilles villes de France, à Rouen, à Auxerre, à Bourges, au Mans, au Puy-en-Velay, à Rodez, et l'on voit encore aujourd'hui à la porte des grands hôtels ou des riches maisons de Paris, des heurtoirs modelés à ravir. On y voit aussi des anneaux ornés de masques relevés en bosse et parfaitement ciselés ; mais plusieurs de ces ouvrages ne sont pas de la vraie ferronnerie. Par exemple, le superbe marteau que l'on remarque à Paris, à la porte de l'hôtel Pour talés, bâti et décoré par Duban, ce marteau qui représente une figure d'Hercule, entre deux lions, dignes deBenvenuto Cellini, appartient à l'art du bronze et ne se rattache qu'indirectement à la serrurerie. Toutes les fois que le fer n'affecte paslesformes qui luisontpropres, c'est-à-dire lorsque le serrurier prétend imiter la sculpture ou la menuiserie, il cesse d'être un artiste, enraison même des efforts qu'il fait pour le paraître, la première condition de la beauté dans les arts décoratifs étant de ne pas empiéter les uns sur les autres, et de tirer d'euxmêmes, d'eux seuls, les moyens de nous plaire et de briller.
Et d'ailleurs combien la matière devient expressive dès qu'elle est façonnée par la main et par l'esprit de l'homme et à son usage, dès qu'il y a mis l'empreinte de sa volonté ! Quand on jette les yeux sur un simple loquet comme celui qu'on emploie dans les collèges pour tenir fermées les portes des salles d'étude, on voit clairement que le battant engagé dans un mentonnet sera soulevé par une simple pression du pouce sur la petite bascule qu'on appelle joowc/er, et qu'ainsi la fermeture de la porte n'est que pour garantir les écoliers de l'air et du bruit extérieur. Il en est de même pour le loquet à vielle et le loquet à la cordelière , qui servent à fermer les dortoirs dans les couvents. La seule vue de ce loquet, dont le battant ne peut être dégagé que par une clef plate soulevant
une manivelle, ou par une clef ordinaire, soulevant une pièce coudée en forme de vielle, indique assez que la porte ne doit pas être ouverte à volonté par quiconque voudrait pénétrer d ans le dortoir, et que l'entrée n'en est permise qu'aux personnes du monastère ou du couvent qui ont la clef de ce loquet.
Aujourd'hui qu'on a remplacé en beaucoup d'endroits par des sonnettes les heurtoirs dont se servaient nos pères, il n'est plus possible de distinguer les visiteurs à leur façon de heurter, comme on les distinguait autrefois. Celui-ci s'annon-
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Eglise de Wonclielney, comté de Somerset (tiré de l'ouvrage de Raymond Bordeaux).
çait par la timidité de son coup de marteau, celui-là par la résolution ou la rudesse. L'un ne frappait qu'une fois, l'autre redoublait ses heurts. Vasari raconte qu'ayant été envoyé, la nuit, par Jules III chez Michel-Ange, pour une affaire pressée, il fut reconnu par son ami, à sa manière de frapper, al picchiare délia porta, et que Michel-Ange vint lui ouvrir, une lanterne à la main. Gomment savoir maintenant quelle personne demande à entrer, lorsqu'on entend retentir un timbre qui rend toujours le même son? Il est vrai que par le moyen d'une sonnette on n'avertit que le concierge et l'on évite de
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réveiller à une heure indue les habitants endormis de la maison et même ceux du voisinage. Mais dans les villes où chaque famille occupe une maison, comme à Londres, l'usage du marteau de porte subsiste encore. Les coups du heurtoir, selon leur nombre et leur vivacité, marquent l'arrivée du facteur, du postman, ou celle d'un visiteur qui se croit permis de frapper des coups rapides et impérieux quand il est un personnage important ou qu'il veut passer pour tel.
C'est sans doute afin d'échapper à ce genre d'indiscrétion et pour éviter le retentissement des heurtoirs sur le gros clou des portes, que l'on avait préféré, au bruit éclatant du marteau, le bruit plus doux d'une ratissoire. C'était une poignée dentelée que l'on frottait avec un anneau tortillé pour faire vibrer le métal. Cette poignée pouvait prendre les formes les plus variées. Androuet du Cerceau en a dessiné plusieurs, une entre autres qui représente un satyre dont le dos amaigri tout exprès se hérisse de vertèbres saillantes, sur lesquelles l'anneau devait striduler en glissant. En France, au dix-septième siècle, les gentilshommes qui avaient leurs entrées chez le roi devaient gratter à la porte avec un peigne. Molière, dans V Impromptu de Versailles, conseille à sa muse de se travestir en marquis et de « gratter du peigne à la porte de la chambre du roi ».