‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 12 sur 74 · C8 GUAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

C8 GUAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS

le papier à la pression d'un cylindre qui le chagrine, le gaufre, le câble ou legobeline^ c'est-à-dire y creuse des stries et des cannelures ayant quelque ressemblance avec celles de la tapisserie des Gobelins.

Ainsi, grâce à des mécanismes auxquels l'homme semble avoir communiqué quelque chose de son intelligence et de sa sensibilité, l'art peut s'introduire dans les intérieurs les plus modestes ; il peut intéresser le plus pauvre à sa demeure en la décorant avec élégance et même avec une apparence de richesse. Eh ! que faut-il de plus que l'apparence quand il s'agit uniquement du bonheur des yeux ?

Cependant, plus on possède de moyens et plus on a inventé d'artifices industrieux et d'expédients devenus faciles, plus il est à désirer que l'art en profite et que tant de ressources ne servent pas à répandre des modèles ingrats ou insignifiants, des motifs mal conçus, mal agencés. A mesure que les procédés se perfectionnent dans un art, les lois du goût y deviennent plus rigoureuses, et la science du sentiment s'impose. Malheureusement, la mode demande toujours du nouveau, n'en fùt-il plus au monde, et les fabricants en veulent créer à tout prix. C'est au point qu'un dessin inédit est déjà pour eux un bon dessin. Il faut donc concilier le besoin de renouveler sans cesse les motifs du papier peint avec la nécessité de les faire beaux, ou du moins de les rendre agréables en les combinant avec grâce. Rien n'est plus facile, du reste, que de varier une décoration, dont le principal but est de cacher la nudité des murs et d'adoucir le blanc cru des plafonds. Mais, avant tout, cherchons s'il est quelque pr'ncipe à suivre pour faire bien ou pour ne pas faire mal.

LE TAPIER PEINT NE DOIT PAS SIMULER DES VIDES DANS LES PLEINS DE l'architecture.

Étant un jour à Londres, je rencontrai, au sortir d'une exhibition universelle, l'architecte Owen Jones, auteur d'un livre bien connu, la Grammaire de l'ornement [Grammar of ornament). La conversation étant tombée sur le papier peint, il reconnut que la supériorité des fabricants français, en particulier sous le rapport des modèles, était hors de doute. « Le goût, me disait-il, est chez vous une plante indigène, mais que nous pourrions acclimater dans notre pays à la condition d'y enseigner quelques principes de culture. — Je crois plus que personne, lui dis-je, à la vertu des principes ; s'ils ne font pas concevoir de belles choses, ils empêchent d'en produire de mauvaises : c'est déjà beaucoup. » Là-dessus, Owen Jones me rapporta qu'il avait fait à Londres une conférence, une lecture, touchant le papier peint, sujet encore inexploré, sur lequel il avait émis quelques idées utiles et, d'ailleurs, fort simples, qu'il m'exposa sommairement. La première règle à observer dans la décoration des murs est de n'en pas altérer la surface plate [flatness). Et pourtant combien de fois cette règle n'est-elle pas violée par le dessinateur qui feint de grands ramages en haut-relief ou d'autres motifs en pleine sailUe ? La seconde règle est de ne pas associer des images incompatibles, de ne rien peindre d'invraisemblable, quand on s'est donné la peine de prendre chacun de ses motifs dans la nature et de les copier fidèlement. Croiriezvous, disait Owen Jones, que j'ai étonné mes auditeurs en

leur parlant de l'absurdité de certaines images que l'on voit sur nos papiers peints, par exemple, d'une grappe de cerises et de fraises sortant de la même tige, comme si de pareils fruits, du reste, avaient pu jamais pousser sur des murs? Sans doute, ni les fabricants ni le public ne prennent au sérieux ces ornements figuratifs ; sans doute ils n'y voient qu'un prétexte pour distribuer sur une surface d'harmonieuses taches de couleur ; mais si l'on n'a pas d'autre but, mieux vaut employer un dessin de convention, puisqu'il a les mêmes avantages sans choquer la vraisemblance, comme font les images d'objets naturels. Il se peut que des roses fleurissent sur une muraille, mais ce n'est pas là pourtant que l'imagination va les chercher et ce n'est pas là qu'on se les figure nouées avec des rubans de satin.

Voilà ce que me dit en substance le grammairien de l'ornement en Angleterre. Il voulait que la muraille restât, sous le papier peint, une surface plate, et que ce papier ne représentât aucun objet dessiné d'après nature. Sans rien prendre ici au pied de la lettre, il faut reconnaître que l'écrivain anglais avait un sentiment assez juste des bienséances de la peinture murale. Et d'abord, respecter la solidité des surfaces," ne pas simuler des vides dans les pleins de l'architecture, ne pas ouvrir des fenêtres fictives dans les trumeaux qui séparent les fenêtres réelles, c'est là une convenance indiquée par le bon sens et confirmée par le goût. Il en est du papier peint comme des autres industries qui se rattachent à l'art décoratif : les effets de la perspective y sont presque toujours malencontreux et déplacés. Sans parler des tapis, des toiles cirées, des mosaïques de pavement et des parquetages, dans lesquels la diversité des plans et les profondeurs feintes sont intolérables, les tapisseries, les cuirs de tenture, vrais ou imités, les marqueteries, les incrustations, le décor des vases, tout ce qui doit orner les surfaces planes du bâtiment, les

surfaces convexes ou concaves de la céramique el les ouvrages d'ébénisterie, tout cela répugne aux mensonges de la perspective, et n'admet en général que les apparences ou la réalité d'un relief modéré, d'un relief méplat. Je dis en général, pour ne pas exclure du papier peint — quoi qu'en dise Owen Jones — la représentation des spectacles que nous donnent la nature et l'art lorsqu'ils couvrent d'espaliers les murs de nos jardins, lorsqu'ils y font courir la vigne, y laissent grimper les pariétaires, ou les tapissent d'une treille de houblon.

Est-ce à dire qu'on doive se défendre absolument dïmprimer des paysages en papier peint ? Il faut ici distinguer. Quand un architecte veut percer après coup des ouvertures dans une muraille, il substitue au massif de la construction des supports isolés, des piliers de pierre, des colonnettes en fer. Il change ainsi les conditicns de la solidité sans la compromettre, et l'œil n'est pas moins rassuré que l'esprit. De même, si, pour égayer une pièce obscure, l'on se propose d'y figurer, en papier peint, un paysage, un port de mer, une chasse en plaine, un jardin, il importe que des piédroits simulés, des verticales rigides, tout en laissant passer le regard, remplacent le plein du mur, et qu'ainsi les lointains soient vus comme ils le seraient au travers d'une arcade ou d'une véranda. Piédroits et colonnes servent alors de repoussoir. Mais il faut convenir que de pareils paysages présentent l'inconvénient d'une dimension embarrassante pour les appartements privés, même lorsqu'on peut les rétrécir à volonté, et ne conviennent qu'à décorer les lieux publics, les cafés, les auberges, les salles d'attente ou les buffets de chemins de fer. Encore est-il qu'une peinture en détrempe, fûtelle exécutée à la grosse, serait préférable et, eu égard à sa durée, ne coiiterait guère plus.

La seule perspective qu'on puisse admettre dans le papier

peint, c'est une perspective imaginaire, comme celle dont les artistes italo-grecs décorèrent les maisons d'Herculanum, de Stabia, de Pompéi. Ce genre de perspective, que les antiquaires appellent des scénographies^ n'avaient pas pour objet de tromper les yeux, mais de bercer l'imagination, d'amuser l'esprit. Grand Dieu ! quelle lourde erreur est celle du classique Vitruve, lorsqu'il prétend bannir de la peinture murale tout ce qui n'est pas conforme à la vérité, monstres, griffons, sphinx, hippogriffes, tritons, sirènes, centaures, figures de femmes ailées, génies ou amours sortant du calice des fleurs..., et qu'il supprime ainsi d'un trait de plume la fiction, le merveilleux, le monde enchanté de l'idéal, la poésie, enfin, la poésie même ! Quel charme peut s'attacher à la réalité peinte sur un mur, quand il s'agit d'objets que nous voyons tous les jours — les seuls que nous puissions facilement reconnaître — tels que les fleurs, les fruits, les oiseaux familiers, les animaux domestiques, les plantes communes ? Quelle saveur peut avoir la représentation, même parfaite, mais cent et cent fois répétée, d'une éternelle rose, avec ses éternels boutons et ses épines éternelles ? Combien ils étaient mieux inspirés, les artistes qui ornaient les parois des maisons privées dans les villes du Vésuve ! A la vérité, telle que l'entendait Vitruve, c'est-à-dire à la prose du réel, ils préféraient le caprice, la fantaisie, l'aimable mensonge du rêve, et les fantômes qui traversent l'imagination, quand elle n'est ni inquiète ni assombrie.

Sans doute, ils ne sont pas conformes à la vérité, ces chimériques arcs de triomphe, ces petits temples circulaires, sans autel et sans coupole, ces pavillons dont le toit conique n'est pas plus grand qu'un parasol, ces galeries aériennes dans un palais impossible, et ces terrasses sans parapet sur lesquelles se promènent des cavaliers... Mais tout cela contribue à intriguer, à charmer le regard. Ici commence une

colonnade invraisemblable, brusquement interrompue par une balustrade ronde ; là, monte un escalier qui ne conduit nulle part ; plus loin, une porte ouvre sur la mer à une hauteur où n'atteindront jamais ni les navires ni les Ilots, ou bien, c'est une loge d'une élévation démesurée sous un plafond inutile. En cette architecture fantastique, les lois de la perspective ne sont observées un instant que pour être violées à plaisir, et, comme il arrive dans les songes heureux, l'incohérence des images n'a rien de choquant. Si la figure humaine apparaît au milieu de ces constructions imaginaires, c'est pour en augmenter encore la bizarrerie attachante et l'imprévu. Tel panneau représente une amazone pensive, mais tout armée, assise sur un acrotère^ comme au bord d'un précipice ; tel autre, une cithariste à demi nue qui passe dans la cour sacrée d'un temple à jour, d'un temple vide.

Voilà comment la décoration murale a pu se prêter à des images d'architecture, uniquement faites pour transporter le spectateur dans l'empire de la fantaisie et du rêve. Voilà comment les artistes du papier peint pourraient à leur tour renouveler leurs modèles en s'inspirant de ces capricieuses fictions, dont Raphaël s'était inspiré quand il peignit les Loges du Vatican. Et que de manières ils trouveraient de broder sur un thème aussi facile à varier, aussi élastique, aussi fertile !

Mais, puisque nous parlons du renouvellement des modèles à fournir par les dessinateurs du papier peint, il nous semble qu'ils auraient de belles veines à exploiter aussi, et des trésors sans fin à découvrir, dans les livres et les albums qui nous viennent aujourd'hui en abondance de la Chine et du Japon, dans les innombrables motifs que nous offrent les tissus, les vases, les panneaux, les paravents, les laques, les cloisonnés, les lanternes, les éventails que nous envoient ces ■contrées de la couleur, enfin dans cette ménagerie d'animaux fabuleux qui changeraient le spectacle de nos tentures, et

de bêtes naturelles dont les formes exotiques auraient pour nous le caractère et l'intérêt de l'étrangeté. Que d'ornements inattendus fourniraient les armures et les costumes de l'Asie, le blason des Japonais, la physionomie de leurs embarcations, de leurs jonques, de leurs aqueducs, de leurs ponts de corde, de leurs bacs aériens, sans parler des poissons de leurs aquariums, dont les couleurs chatoyantes et les écailles nacrées pourraient si facilement resplendir dans nos papiers peints, au moyen des dorures, des argentures à l'étain et des variantes du bronzage.

LES FIGURES DOIVENT ÊTRE IRAITÉES A TEINTES PLATES ET VUES EN SILHOUETTE.

Examinons maintenant de quelle manière doit être traitée la figure humaine dans le papier peint. Plusieurs fois déjà de grands manufacturiers ont tenté et même accompli des chefsd'œuvre reproduisant certains tableaux de peintres renommés. On a été ravi de voir se modeler, sous la planche de l'imprimeur, des figures copiées d'après un morceau de style, et dans lesquelles les tons juxtaposés se mariaient avec tant de douceur et de souplesse — grâce au glissement d'une brosse légère sur la couleur encore humide, — qu'on pouvait à distance prendre cette peinture imprimée pour l'œuvre d'un pinceau habile. On a beaucoup admiré aussi tel plafond de Y Aurore dont les teintes sont si bien fondues qu'il n'est pas possible de les croire obtenues par impression. Des figures d'enfants noyées dans un bain de lumière, des nus et des draperies finement reflétés, le blond des cheveux et des chairs, la légèreté des nuages et des gazes volantes, la

transparence des ombres, tout cela est admirable, en effet, dans ce plafond. Mais ce sont là des tours de force qui coûtent plus de peine, assurément, que n'en vaut le résultat, et dont le seul avantage est de profiter au perfectionnement du travail par la raison que là oii le plus se fait assez bien, le moins se fait mieux.

La vérité est que, dans le temps où les artistes et les fabricants du papier peint ayant des vues moins ambitieuses, se contentaient des moyens inhérents à leur industrie et en acceptaient l'insuffisance, — il y a un demi-siècle et plus — on les vit produire des ensembles de décorations qu'ils surent rendre fort intéressants, non pas en dépit des procédés mis en œuvre, mais à cause même de la rudesse du moyen. Il nous souvient d'avoir vu dans un vieux manoir du Charolais, à Saviange, un salon dont la tenture en papier peint, toute délabrée qu'elle est, forme une décoration amusante et fort bien entendue, dont le dessin est dans le goiit de Carie Vernet. L'ajustement des rouleaux représente une fête publique aux Champs-Elysées, à Paris. Quantité de personnages y sont vêtus à la mode du temps, les hommes cravatés jusqu'au menton avec un chapeau à la Bolivar, les femmes coifFées en capote de cabriolet, la taille haute, les hanches d'aplomb et le châle en pointe. Le clair et l'ombre, et quelquefois une demi-teinte, suffisent à tout enlever sur le fond pour qui regarde la tenture à quelques pas. Les arbres, le ciel, les mâts de cocagne, les bourgeois, les gamins, les nourrices, les gendarmes, tout est exprimé à peu de frais ; chaque objet se modèle, tourne et prend son relief, quoiqu'il soit taillé, pour ainsi dire, à facettes par les teintes crues que la planche y a déposées. Je ne sais pourquoi l'on a renoncé à cette manière franche, rudimentaire, heurtée — comme la peinture de Jouvenet et de Restout — mais qui, dans sa rude franchise, était bien préférable à celle qu'on obtiendrait

péniblement aujourd'hui par des teintes fondues au blaireau, de nature à imiter une exécution molle, sans accent.

En dehors de cette manière primitive, qui est le propre de la peinture à la planche, nous croyons que la figure humaine, surtout la figure nue ou à demi nue, devrait toujours être traitée à teintes plates et vue en silhouette, telle que nous la montrent les vases grecs, avec quelques traits intérieurs pour marquer les principales divisions du corps, les grands plis des draperies, et telle que nous la voyons aussi dans les décorations murales de l'antique Egypte, avec un simple ourlet de lumière reflétée, si l'on veut, le long des contours qui définissent la figure. Elle se détacherait ainsi, soit par un autre degré de la même couleur, soit par une couleur difli'érente et de convention, en jaune, par exemple, sur fond noir, ou en rouge-brun sur fond clair.

Il va sans dire que les animaux, les fleurs, les plantes et les autres objets seraient accusés de même à teintes plates, et que, n'étant modelés d'une certaine manière que parla variété du coloris, ils contribueraient à produire, avec moins de peine, un effet aussi riche, aussi magnifique, aussi brillant que celui d'une peinture modelée par les clairs, les ombres et les demi-teintes de chaque couleur. Chacun- sent, d'ailleurs, que dans le système du modelé appliqué au papier peint, si le jour a été pris de gauche à droite, le papier sera éclairé à contre-sens partout oii il recevra la lumière de droite à gauche.

LE PAPIER NE SE BORNE PAS A DÉCORER LES MURS, IL SERT DE FOND AUX MEUBLES ET AUX PERSONNES.

Une autre chose à considérer dans le papier peint — je parle ici pour les consommateurs — c'est le rôle qu'il doit

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jouer dans la décoration, soit comme étant l'ornement même du mur, soit comme servant de fond aux objets qu'on y suspendra. Il est clair que, si le papier est le champ sur lequel se détacheront des tableaux, des gravures, des dessins de maîtres, des faïences, des statuettes, des armes, le ton de la tenture doit être sacrifié d'avance à l'éclat des peintures et de leurs cadres, des estampes et de leurs bordures, des armures, des bronzes ou des marbres, et même des consoles qui les porteront. Dans ce cas, une couleur brique brune, ton sur ton, un rouge amarante, un vert rompu et sombre, un bleu sourd, seront choisis à propos pour faire valoir les choses accrochées à la muraille ou au moins pour les en détacher nettement.

C'est surtout par la bordure que les tableaux, gravures ou dessins doivent s'enlever sur le papier peint, parce qu'une fois isolées par leur encadrement, les choses encadrées auront toute leur valeur si le papier du fond n'a rien qui attire l'œil. Et comme, en général, les cadres sont dorés, il n'est pas mal qu'il entre un peu de violet dans le ton du mur, surtout si l'on a des cadres nombreux à y suspendre, parce qu'une teinte violacée donnant à l'or tout son brillant, fera saillir à la fois la bordure et le tableau, l'un par l'autre.

Pour le cas où le papier-tenture devant servir de fond à des tableaux, des dessins, des médaillons, des armes ou autres objets d'art, serait d'un ton neutre et tout uni, quelques fabricants d'un grand goiît, — notamment le premier de ceux que nous avons nommés — ont imaginé de faire revivre les larges bordures des tapisseries anciennes, et de réserver pour ces bordures le luxe des ornements qu'ils épargnent sur le fonçage du papier. Sans accaparer l'attention, sans nuire aux peintures ou aux estampes qui décorent la muraille, les bordures en papier peint peuvent imiter la richesse des beaux tissus, des velours, des damas, des brocarts, des tapisseries, à la condition d'être imprimées en teintes qui ne soient pas

trop voyantes. On peut mettre de la discrétion jusque dans l'opulence en baissant la gamme des couleurs ou en modifiant l'effet du dessin le plus magnifique par le seul changement du fond.

Nous en avons sous les yeux un exemple remarquable dans une bordure chinoise, large de trente-deux centimètres, qui représente des léopards fantastiques, les uns tachetés de besants d'or, les autres besantés d'argent, courant sur un fond de soie orange, semé de cartouches, de rubans et de méandres anguleux. Pour apaiser la splendeur de cette bordure, il a suffi de transformer la soie orange du fond en un point de tapisserie mat et bleu-noir. On a ainsi diminué de beaucoup l'éclat du tissu, mais la richesse en est restée sensible, bien qu'elle soit maintenant assourdie et comme sous-entendue. Le même dessin peut passer de cette manière par des colorations diversement combinées, et changer d'harmonie tout en conservant son caractère. Nul doute qu'un grand panneau orné d'objets d'art ne soit superbement emborduré au moyen de cette frise de papier peint, descendant, par les angles, du plafond à la cimaise, pour peu que l'on ménage un petit espace de fond tranquille entre la bordure et les choses suspendues à la muraille.

Que si de grandes portions des trumeaux doivent rester nues, et à plus forte raison si l'on a résolu de n'y rien mettre, il importe que le papier peint soit par lui-même d'un aspect agréable, que le dessin en soit riche et la couleur généreuse. Cela n'empêche pas que chacun ne choisisse une tenture selon son goût et suivant le caractère qu'il veut imprimer à sa demeure. Si l'on désire concilier la gravité avec la richesse, les papiers fond noir seront bien venus, mais à la condition qu'ils seront chargés d'ornements, que la fleur en sera très abondante, que le dessin en sera toufFu, de manière à ne laisser au noir du fond que de petits espaces. Les fonds blanc

écru, chamois clair, paille, abricot, et en général les fonds gais, ne conviennent qu'aux chambres oii il n'y aura ni peintures, ni gravures, ni rien de ce qui demande un entourage calme.

Il n'est pas besoin de dire, au surplus, que chaque pièce devra être décorée en vue de sa destination, et cependant, quelque banale que puisse paraître cette vérilé, rien n'est plus commun que de la voir méconnue. La salle à manger, par exemple, à défaut de lambris d'une couleur sourde et profonde, demande des papiers de teintes analogues, des papiers chêne, bois de rose vineux, gris tanné, brou de noix, ou mieux encore des imitations de cuirs peints et gaufrés, parce que des papiers de ce genre font briller la vaisselle dans les dressoirs et toutes les élégances de la céramique, mais surtout parce que, au moment des repas, qui se font la plupart du temps aux lumières, quand ce sont des dîners priés, les jolies femmes ont besoin que leur beauté ressorte sur des couleurs rabattues, sur des fonds doux, de nature à absorber l'éclat des bougies. C'est dans les festins que les femmes s'animent le plus ; c'est là que leur grâce s'épanouit et s'abandonne, que leur esprit pétille ; c'est là -qu'il faut leur ménager une tenture dont les tons reposés forment opposition aux vives clartés concentrées sur la table. Nous avons vu à Paris, dans l'hôtel Hope, rue Saint-Dominique, une salle à manger, toute lambrissée en acajou, qui nous a paru un chefd'œuvre en son genre, et dont l'excellent effet serait obtenu sans dépense parle choix d'un papier semblable aux lambris.

Il n'en est pas de même à la campagne, où il importe que les tentures choisies procurent l'idée de fraîcheur, au moins dans les pays très chauds. C'est là que seront bien adaptés à une salle à manger, les papiers imitant les brèches, les stucs, les faïences persanes ou moresques, et les motifs luxuriants, tirés d'une flore exotique, grandement jetés sur fond clair, et

rien n'empêchera, d'ailleurs, que les tons froids, qui sont les bleus, les violets et les verts, n'aient assez de profondeur pour faire valoir les figures vivantes et ne pas nuire à l'éclat des carnations.

En Angleterre, parmi la classe moyenne, il est d'usage de ne rien accrocher aux murailles du salon de compagnie, du drawing-room. Les femmes ont voulu sans doute fixer sur elles-mêmes l'attention. Elles ont trouvé malséant qu'une tenture couverte d'objets curieux pfit distraire les regards du visiteur. C'est ordinairement dans le parloir ou dans le cabinet de monsieur que sont placés les objets d'art. Quant aux chambres à coucher, où personne ne pénètre, la décoration en est absolument arbitraire : c'est l'humeur personnelle qui en décide.

En France, les chambres à coucher des femmes, pour peu qu'elles soient parées, ne sont pas toujours invisibles ; elles s'ouvrent quelquefois à des réceptions restreintes, intimes, sans apprêt. Madame Récamier recevait toujours dans sa chambre à coucher : elle en avait fait son salon. D'autres, aujourd'hui encore, font de leur chambre un boudoir. 11 suffit pour cela d'une indisposition légère, d'un nuage à la surface de l'âme. Le caractère de la tenture n'est donc pas indifférent, ici, d'autant qu'il y a beaucoup de choix dans le nombre des motifs inventés chaque jour par les artistes attachés à nos industries. Parfois des idées heureuses leur viennent de l'étranger : par exemple, celle d'un papier peint représentant au vrai de la soie capitonnée, papier qui fut envoyé par une maison de Suède à l'Exposition universelle de 1867 (1). Le relief avait été obtenu à l'estampage comme celui d'un cuir repoussé, elles phs de la soie étaient retenus par des boutons en verre de couleur. L'illusion était complète,

{\) La maison Kaberg, de Stockholm.

'apier peint à l'imitation d'une tentune chmoi

se

et le succès tel, que la fin, cette fois, justifiait les moyens. Aujourd'hui qu'un artiste en papier peint a su rendre si merveilleusement la tarlatane, l'organdi, la mousseline, au moyen d'une brosse qui, passant avec vitesse sur la couleur du fonçage encore humide, fait reparaître par ses rayures le blanc du papier, en attendant qu'on y ait imprimé en relief une broderie, quelle variété nouvelle de tentures, pour chambre à coucher, peut fournir aux femmes l'industrie française, au lieu de ces bouquets de fleurs qui, par la seule fréquence de leur emploi, sont devenus une banahté !

Réservons pour les boudoirs les papiers de fantaisie, les cretonnes-perse, les panneaux du style pompéien, les broderies feintes, les dentelles sur damas, tout ce qui n'est pas refroidi par cette inexorable symétrie dont les Japonais savent si bien se passer, tout ce qui est fin, léger, capricieux et frais, je dis frais, parce qu'une tenture aux tons clairs ne messied point dans une pièce oii est ménagée d'ordinaire, par les rideaux et les stores, la tiédeur du demi-jour. Les rayures conviennent aux antichambres, aux couloirs, et même partout où les plafonds manquent de hauteur, car il est certain que la répétition des verticales sur une surface la fait paraître plus élevée ; mais ce qu'il faut éviter absolument pour le repos des yeux, c'est d'employer une de ces rayures voyantes oii le rouge alterne avec le blanc, le bleu avec le jaune, et qui offensent la rétine en faisant danser les murailles. Les seules rayures tolérables sont les rayures en camaïeu, ton sur ton.

Pour ce qui est des cabinets d'étude, ils ne sauraient être trop bien ornés parla tenture, même lorsqu'ils sont garnis de livres qui cachent une partie des parois. Le travail étant, pour la plupart des hommes, une austérité, il est inutile d'y ajouter celle du lieu où ils doivent s'y livrer. Ici, la convenance veut, ce nous semble, des effets riches et gais, des imitations de soie chamarrées, dans les tons maïs, soufre, corail, bleu-

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