DURÉE DE SES COULEURS ET AU CARACTÈRE
d'un tissu qui EST SUJET A SE RIDER, l'aRT DE LA TAPISSERIE DOIT S'iNTERDIRE
l'imitation DES TABLEAUX, SURTOUT DES TABLEAUX EXPRESSIFS.
Une autre conséquence découle du caractère de la surface que présentent les tapisseries, c'est qu'il n'est pas possible au tapissier d'imiter parfaitement la peinture à l'huile, par la
raison que son tissu n'ayant aucune partie plane qui absorbe la lumière, il ne pourra y exprimer le mystère des ombres et la profondeur des enfoncements. Or si l'ombre n'a pas l'intensité qu'elle doit avoir, le charme sera rompu. Là où le peintre avait eu à sa disposition des frottis légers pour les ombres, des rehauts d'empâtement pour les clairs, des glacis pour modifier ses tons et les voiler à demi, un vernis pour en achever l'éclat, le tapissier ne dispose que d'une trame dont l'épaisseur est partout la même et qui accroche la lumière sur tous les points. Il est donc plus sage de ne pas tenter des imitations dont la justesse absolue est impossible.
Ceux qui ont voulu étendre le domaine du tapissier en éveillant son ambition, en lui inspirant le désir de s'attaquer aux grands-maîtres de la peinture, ceux-là lui ont rendu, ce nous semble, un mauvais service. Ils l'ont détourné de son droit chemin en lui faisant abandonner des travaux où il excelle pour entreprendre des ouvrages où il ne peut exceller. Gomment, en effet, traduire en tissu un morceau qui sera remarquable parla finesse des tons, par la dégradation des plans, par la perspective aérienne? Peut-être le tapissier y parviendra-t-il, grâce aux perfectionnements apportés dans la teinture des laines et par une habile combinaison de ses hachures à deux tons, c'est-à-dire par l'alternance de deux colorations qui se succèdent sans se mêler et qui, modifiées encore au gré de l'artiste par une troisième couleur, peuvent produire à distance l'effet des glacis. Mais, en supposant même qu'il ait réussi pleinement, il est bien certain que la fidélité de sa traduction n'aura point de durée, parce que les couleurs rabattues, les couleurs de fines nuances étant celles qui résistent le moins aux agents atmosphériques, seront presque évanouies bien avant que les couleurs franches se soient affaiblies dans la même proportion, de sorte que cette inégale décoloration de l'ouvrage détruira la parfaite harmonie qu'on
aura eu tant de peine à obtenir, si tant est qu'on l'ait obtenue.
Il faut donc, ce nous semble, renoncer à des imitations qui, dans leur fidélité même, seraient si coûteuses et si peu durables. Il faut surtout renoncer à la reproduction de ces peintures de musées qui, en général, sont autre chose que d'agréables spectacles et dont la beauté supérieure tient à la finesse du trait, au sentiment du dessin, à l'expression. Le tisseur ne pouvant atteindre à la perfection dans le rendu d'un tableau expressif, exécuté avec des moyens qu'il ne possède pas, doit se borner à reproduire des tableaux décoratifs, peints tout exprès en vue des moyens qu'il possède, car c'est une loi du goût que nous avons déjà formulée, et une loi particulière aux industries exercées par des artistes, qu'il ne convient pas de faire dans un art ce qui peut être mieux fait dans un autre.
En revanche, la tapisserie, chose admirable, n'a pas un défaut qui ne puisse devenir une qualité, quand elle ne sort pas de sa sphère, quand elle reste conforme à sa destination. Si le tapissier est impuissant à imiter la vigueur des ombres et l'éclat des blancs, il faut le féliciter de cette impuissance, parce que la tapisserie, pas plus que la fresque, ne doit trouer le mur qu'elle couvre, en figurant la profondeur d'un vide, là où l'architecte a voulu un plein. La tapisserie, à tout prendre, a pour but de masquer la nudité du mur, mais non d'en faire disparaître l'idée, car l'habitant d'une maison, qui a éprouvé le besoin de se calfeutrer, comme pour se mieux séparer du monde extérieur, doit se sentir clos et protégé par une muraille dont la tapisserie n'est que le revêtement. Il importe donc que ce sentiment intime ne soit pas contrarié par l'aspect trompeur d'une tenture dans laquelle seraient creusées des perspectives sans fin, et qui donnerait le spectacle d'une fenêtre ouverte sur la campagne à celui qui justement a voulu se défendre du grand air et qui d'ailleurs peut se procurer
suffisamment la vue du dehors et la vue du ciel par les fenêtres véritables de son appartement.
On objectera peut-être que la décoration a souvent pour objet de feindre sur les murs, tantôt l'enfoncement d'une galerie, tantôt le prolongement d'un jardin ou les lointains d'un paysage; mais lorsque l'architecte consent à ce qu'un mur soit caché par les percements que le décorateur y aura simulés, c'est qu'il s'agit d'un mur extérieur, d'un de ces murs que la division des héritages a forcé de construire et qui heurtent malencontreusement le regard en rétrécissant une cour ou en fermant une avenue. Il n'en est pas de même pour les murailles ou clôtures intérieures, qui sont toutes voulues, préméditées et qui mentent à leur destination quand on les remplace par des vides apparents, pour peu que ces vides fassent illusion.
Oui, il est heureux que la conlexture même de la tapisserie fabriquée au métier de haute ou de basse lisse, s'oppose à l'imitation parfaite d'une peinture traitée d'un pinceau libre et souple, avec une couleur fluide. Il est heureux que la surface striée du tissage, que la forme filamenteuse des couleurs, forcent le tapissier à n'employer que des teintes franches dont les harmonies et les contrastes ne puissent frapper l'œil du spectateur qu'à une distance où les rudenlures du tissu cesseront d'être visibles.
Il est heureux enfin que les défauts de la tapisserie soient, encore une fois, la source de ses plus belles qualités en lui créant la nécessité d'être ce qu'il faut qu'elle soit : simplement décorative.
Mais si l'imitation des tableaux mobiles, des tableaux embordurés est déplacée dans une manufacture de haute ou de basse lisse, ce n'est pas à dire qu'il faille bannir de la tapisserie les figures humaines, si l'on ne veut pas resserrer outre mesure le domaine où doit se renfermer ce genre de décora-
tion. Molière, qui était tapissier et fils de maître, n'exclut pas les figures de ses tapisseries lorsqu'il fait dire à M. Guillaume, au sujet de la mélancolie sombre dans laquelle est tombée la fille de Sganarelle : « Moi, si j'élois en votre place, j'achetterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre dans sa chambre pour lui réjouir l'esprit et la vue. » Il est des figures, en efi'et, qui font à merveille dans une tapisserie : ce sont les figures fabuleuses, héroïques ou romanesques, dont les actions ne sont pas bien définies, dont le costume est arbitraire, et qui habitent les contrées de la mythologie, le pays des aventures chimériques. L'imagination de l'homme n'est jamais plus vagabonde que lorsqu'il s'est confiné dans sa demeure. L'esprit aime à franchir les clôtures, et toute prison, même volontaire, nous invite aux voyages de la pensée.
Une tapisserie qui représenterait des scènes de la vie réelle, un intérieur de ménage, un de ces sujets familiers que les artistes des Pays-Bas ont pris tant de plaisir à peindre, une telle tapisserie serait une platitude insupportable, un assommant pléonasme. Il nous souvient qu'en visitant le palais de l'Escurial nous fiimes choqués, mon compagnon et moi, des tentures flamandes qu'on y voit dans les chambres de la reine et des infantes. Les paysanneries d'un Téniers dont tout le sel est dans la touche, spirituellement exquise, de l'artiste qui les a peintes en petit, paraissent révoltantes de vulgarité quand on les reporte en grandes proportions sur les tapisseries. Combien ils juraient avec l'austère magnificence d'un palais tout plein du terrible souvenir de Philippe II, ces rustres et ces maritornes taillés à coups de serpe, ces magots qui lèvent si haut leur verre quand ils boivent, leur pied quand ils dansent, et combien était affligeant pour l'œil le grossissement malencontreux de leurs formes difformes !
Si quelque part sont bien venues les fictions du poète et les
personnages de convention et les couleurs de fantaisie, c'est assurément sur ces parois tissées qui doivent tout ensemble reposer la vue, intriguer l'imagination et, sans imposer aucune fatigue à l'esprit, le charmer par le vague même de leurs motifs et par l'indécision de leurs contours. Nos ancêtres ne s'y trompèrent point. Ce qu'ils représentaient le plus volontiers dans leurs chambres de tapisseries — comme ils disaient par une heureuse inversion — c'étaient des allégories, des apologues, des moralités, quelquefois des pamphlets théologiques, témoin la tapisserie où Jeanne d'Albret avait substitué à la figure d'un prêtre montrant l'hostie, celle d'un renard grimaçant, avec les mots Dominus vobiscum. Il va sans dire que les tentures destinées à décorer le sanctuaire des églises, les côtés du chœur, par-dessus les stalles des chanoines, et même les nefs dans les jours fériés, retraçaient des histoires de l'Ancien-Testament, comme les tapisseries de la Chaise-Dieu, en Auvergne; ou des miracles, comme celles qui ornent encore la cathédrale de Reims, et celles qui ornaient jadis la cathédrale de Beauvais; ou la légende de la Vierge, comme les tapisseries d'Aix, de fabrication anglaise, ou l'histoire de David et de Betsabée, comme les tentures rehaussées d'or et d'argent que renferme le musée de Cluny. Mais dans les autres morceaux fameux qui nous ont été conservés, les modèles se rapportent à des sujets tirés des épopées antiques ou à des exploits de guerre accomplis par des héros modernes. La conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard est brodée sur la tapisserie de Bayeux , qui est la plus ancienne de toutes, et qui n'est pas, du reste, une tapisserie proprement dite, mais un travail à l'aiguille avec des laines de couleur.
Des épisodes de l'Iliade sont figurés dans la tapisserie de Bayard donnée à la Bibliothèque par M. Jubinal ; les personnages qu'on y voit et qui sont désignés par des légendes.
s'appellent Anlénor, Priam, Ajax, fils de Tclamon, Panthésilée, reine des Amazones.
Les motifs de la tapisserie d'Aulhac, dans le Puy-de-Dôme, sont aussi empruntés des poèmes homériques. Les tapisseries fameuses que Charles le Téméraire perdit avec les batailles de Grandson et de Morat, et qui sont à Berne, représentent, dans un singulier amalgame, Trajan et saint Grégoire de Nazianze, César passant leRubicon, et les Mages en adoration devant Jésus-Christ. Enfin les tapisseries de Nancy dont le tissu est, par places, éclairé d'or et de soie, exprime des moralités singulières. On y distingue, personnifiés et vêtus à la mode du quinzième siècle, le Souper, le Banquet, la Gourmandise, la Friandise, et les maladies qu'engendre la bonne chère, telles que l'Hydropisie, la Jaunisse, la Goutte, la Gravelle — et les préservatifs que la prudence conseille et qui portent les noms de Sobriété, de Continence.
Ainsi la réalité n'a eu que bien peu de place dans les tapisseries de nos aïeux, et les artistes adonnés à ce genre de décoration ont été presque toujours inspirés par la poésie et par la fantaisie. Ils n'y ont observé ni la vérité réelle ni la vraisemblance. Ils y ont traité le paysage, l'architecture, les costumes avec la liberté, avec les caprices d'une imagination qui éveille et ravit la nôtre. Ils ont choisi leurs couleurs selon qu'elles devaient plaire aux yeux et non suivant la nature des objets à peindre. Voulue ou naïve, leur ignorance n'est pas sans charme. C'est en souriant que l'on voit sur la tapisserie de Bayard le roi Priam dans une ville dont l'architecture est à demi gothique, Panthésilée vêtue comme Agnès Sorel, et Diomède armé comme Dunois. On se plaît à suivre de l'œil le dessin barbare de cette tapisserie de Bayeux, où les hauts faits de Guillaume le Conquérant sont encadrés dans des bordures toutes remplies d'animaux qui pourraient servir à illustrer un bestiaire fantastique : dragons, sphinx, lions héraldi-
ques, minolaures, centaures, oiseaux inconnus, ciiameaux pensifs ou étonnés. Tant d'exemples nous apprennent que l'art du tapissier s'accommode parfaitement de l'indépendance dans les inventions, de la liberté dans l'ordonnance, et l'on peut même dire qu'une certaine confusion n'est pas sans convenir à des spectacles où la raison pure n'a rien à voir. Un jour, en visitant la galerie d'un château, nous vîmes une tapisserie étrange qui frappa vivement notre attention. Elle paraissait faite de pièces et de morceaux, elle était criblée de coutures et le sujet représenté en était presque inintelligible. La maîtresse de la maison nous expliqua que cette tapisserie avait été composée avec les restes informes d'une ancienne tenture qui avait péri par le feu. On avait fait ramasser tous les lambeaux des laines brûlées : c'étaient des épaules sans tète, des mains sans bras, des jambes sans pied, des tronçons d'épées, des cimiers de casques, et au moyen de tous ces lambeaux recousus, un rentrayeur habile avait restitué un ensemble qui n'était pas sans charme et qui, chose singulière, intéressait l'esprit presque autant que le regard. Imaginez une correspondance déchirée en mille morceaux à moitié perdus, et dont les parties retrouvées serviraient à composer des lettres qui, n'ayant plus leur sens primitif, auraient encore une signification vraisemblable. Eh bien, ce prodige avait été accompli, et, chose incroyable, la tapisserie ainsi refaite avec tant de morceaux défigurés se trouvait empreinte d'une étrange poésie. Vue dans une pénombre, elle présentait un admirable grimoire de choses indéfinies, de personnages mystérieux, les uns fuyant dans le paysage, les autres passant sur des ponts soutenus par des figures hermétiques, ou faisant des gestes incompris, ou à demi cachés par les ruines d'une architecture imaginaire... Tant il est vrai qu'il n'est pas besoin le moins du monde qu'une tapisserie ressemble à un tableau et que l'obscurité du sujet, l'imprévu
DES TAPISSERIES. iOl
de l'ordonnance et le vague même de l'inlenlion peuvent être, dans une tenture, des circonstances heureuses pour le plaisir de celui qui la regarde sans la bien voir, avec les yeux de la pensée.
L ARTISTE QUI PEINT DES MODELES POUR LA TAPISSERIE, DOIT PRENDRE GARDli! A