DE LA PERSPECTIVE ET LE DEVELOPPEMENT DES CIELS
Un autre élément, — et celui-là très désirable dans les tapisseries, — c'est la richesse des ornements, la plénitude de la composition, l'abondance des figures ou des objets représentés. Il importe, en effet, qu'une pareille décoration soit remplie, touffue et cossue, afin que l'on y découvre chaque jour quelque chose qu'on n'avait point remarqué la veille. Cela n'est possible qu'à la condition de placer le point de vue très haut et de supprimer par là les raccourcis de la perspective. C'est ainsi que les Chinois décorent leurs vases, leurs étoffes, leurs paravents, leurs panneaux, leurs tentures. En supposant le spectateur sur une montagne, ils lui offrent un paysage qui presque toujours envahit le ciel; ils échelonnent des figures qui, devenant plus petites, deviennent plus nombreuses. Ils développent en hauteur de grandes étendues, et multipliant les actions et les motifs qui peuvent amuser l'œil, ils font voir dans le haut de leur décoration ce qu'un peintre aurait mis dans le lointain de son tableau.
Quand tout est clair dans une composition, quand le terrain est d'une couleur tendre, quand les personnages sont peints légèrement, avec une certaine vaguesse^ comme l'on dit, la
présence du ciel peut convenir à merveille, mais cela n'est guère admissible que dans une peinture de convention. Nous avons vu, par exemple, dans une exposition de tapisseries, un grand paysage au milieu duquel tourne une ronde de nymphes dansant au son de la flûte, à peu près comme dansent les Muses dans l'admirable Parnasse de Manlegna. Tout y est lumineux et doux, tout y est blond ; les arbres ont éteint leur verdure, la prairie est à l'unisson des nuages. Les nymphes traversent comme des fantômes lumineux un jardin enchanté où la lumière et l'ombre se sont l'une et l'autre évanouies, oi^i des amoureux s'avouent et s'embrassent sans chercher le mystère, et qu'on voit comme au travers des pâles lueurs d'un songe... Au contraire, toutes les fois qu'une composition est remplie de figures vigoureuses et surmontée d'un ciel clair, la tenture, dont l'objet est de couvrir le mur, paraît incomplète, le trumeau semble troué; l'ouvrage chavire et l'équilibre optique est rompu.
Voilà pourquoi, dans les belles tapisseries anciennes, le ciel est toujours supprimé. On a choisi un point de vue assez élevé pour faire monter jusqu'au bord supérieur du tissu, paysage, montagnes, rochers, maisons, châteaux, figures. Alors la décoration se lient de bas en haut; elle est véritablement une muraille ornée. On ne saurait imaginer rien de plus beau en ce genre, rien de plus aimable, de mieux compris que les tentures appartenant à sir Richard Wallace et qui représentent le Triomphe de Béatrix, sujet tiré d'un roman de chevalerie. Les personnages portent le costume du règne de Louis Xll : les femmes ont des robes chamarrées, rehaussées de fils d'or. La hauteur du point de vue a permis au peintre d'échelonner ses figures de damoiselles et de pages, de varlets et d'eslafiers. Des dames remplissent les tribunes, les loges, les balcons et les fenêtres qui s'élèvent jusqu'au plafond, sans laisser briller aucun ciel. Les unes prennent
part à la fête et les autres en sont les spectatrices ; et cette fête est le mariage du roi Oriens qui épouse Béalrice par amour, ob amorem, dit naïvement l'inscription.
L'absence de perspective ou, ce qui revient à peu près au même, la grande élévation du point de vue, a de plus cet avantage dans la tapisserie, qu'en donnant très peu de ciel, lorsque le fond est un paysage, elle diminue les percés de lumière qui font toujours un fâcheux efFet parce qu'ils répètent sur les clôtures ou sur les trumeaux ce que l'on voit assez par les fenêtres. De plus, tous les objets étant ou paraissant être sur le même plan, je veux dire proche des yeux, il est naturel qu'ils soient revêtus de leurs franches et vives couleurs, parce que la dégradation des Ions n'est motivée que par l'éloignement. Et cet éclat du coloris que peuvent encore rehausser la soie et l'or, il ne faut pas croire qu'il fasse trou dans la muraille. Ce qui perce les trumeaux, ce qui enlève aux pleins de l'architecture leur tranquille solidité, ce sont les oppositions décidées du clair et de l'ombre, celles qui prononcent la difTérence des plans et creusent des profondeurs.
Heureusement que le blanc et le noir ne sauraient avoir dans la tapisserie l'intensité qu'ils auraient dans la peinture parce que — nous l'avons dit — le blanc est atténué par les petites ombres grises que produisent les menues côtes de la chaîne, et que la vigueur du noir est diminuée par les stries du tissu qui toutes réfléchissent un peu de lumière. Il en résulte que ce qui est un défaut dans l'art de la tapisserie, lorsqu'il prétend à imiter, sur une surface mate, des tableaux vernis, se change en qualité lorsqu'il s'en tient à des modèles purementdécoratifs et qu'il les interprète librement, parce qu'il il lui est permis alors de faire briller ses couleurs sans les rompre à tout instant par des demi-teintes, sans les dégrader par des nuances, et de renoncer aux effets de clair-obscur en rap-
lOi-
prochant les plans de telle sorte que le ronge et le vert, le
Exemple de lenture cliinoise où le point de vue est place très haut (Partie supérieure).
bleu et l'orangé, le jaune et le violet, colorant des objets placés
sur le devant de la toile et ne vibrant qu'à la superficie.
Suite de la tenture chinoise ci-contre.
(Partie inférieure).
conservent leur splendeur sans aucune invraisemblance.