LEUR MISE EN ŒUVRE
Plutarque raconte ainsi l'entrevue d'Agésilas, roi de Sparte, avec le satrape Pharnabase : « Si se trouva le premier Agesilaus avec ses amis, au lieu assigné pour leur entrevue, et en attendant Pharnabasus, se jeta dessoubs un arbre à l'ombre sur l'herbe qui y estoit haulte et drue, jusqu'à ce que Pharnabasus y arriva aussi, auquel onestendit des peaux douces à longs poils, et des tapis ouvrez de diverses couleurs pour se seoir dessus; mais ayant honte de voir Agesilaus ainsi couché par terre dessus l'herbe nue, il s'y coucha aussi auprès de luy, combien qu'il fût vestu d'une robe de merveilleusement déliée tissure et riche teinture (1). »
Ce fait est remarquable parce qu'il met en relief deux belles choses qu'engendre la civilisation : l'art et la politesse. Un Spartiate, qui a passé sa vie à s'aguerrir, à développer ses membres et à tremper son caractère, peut trouver bon de s'as-
(I) Je me sers ici, cela va sans dire, de la traduction d'Amyot, qui a toujours plus de charme que toute autre, en son vieux stjle.
seoir sur l'herbe ; il y a même quelque chose de fier dans celte simplicité antique ; mais si l'intelligence humaine ne s'était pas appliquée à vaincre la matière, à combattre les intempéries, à s'élever de l'industrie à l'art en cherchant le beau à travers les infinies variétés des créations naturelles, l'homme serait resté barbare, et si l'on n'avait pas plus d'attention envers les autres à mesure que l'on a plus de soin pour soimême, la politesse ne serait pas née. Avec les idées d'un Lycurgue, on ne pouvait faire à Sparte que des gymnastes et des guerriers; avec les sentiments d'un Périclès, on fit à Athènes des artistes.
Les premiers tapis furent des nattes dans les pays chauds, et dans les pays froids, des peaux de bêtes. Pour se procurer un lit plus frais que le sable, les Orientaux n'eurent qu'à tresser à la main du jonc, du sparte, de la paille; mais, pour obtenir un tissu plus serré, plus fin, il fallut un métier, et, après qu'on eut inventé celui qui devait servir à fabriquer de la toile, on eut peu de chose à y ajouter ou à y changer quand on imagina de tisser un tapis assez dru pour former entre l'homme et le sol un corps intermédiaire et imperméable, assez épais pour rivaliser de douceur et de chaleur avec la toison des bêtes à laine.
Les plus beaux tapis, ceux qu'on appelle, en France, de la Savonnerie, sont des manières de velours. Or, le velours est connu dans l'Inde et en Chine de temps immémorial. Lacontexturede ces tapis n'est pas semblable à celle de la tapisserie de haute lisse; elle est d'ailleurs plus compliquée, et il est nécessaire de l'expliquer ici parce que, dans tous les arts décoratifs, les lois esthétiques tiennent à la nature des matières employées et à leur mise en œuvre par l'industrie humaine. Les tapis veloutés se font au moyen d'une chaîne tendue verticalement, comme celle de la haute lisse, chaîne qui est double, c'est-à-dire composée de deux rangées de
fils, compris dans des plans parallèles et séparés par un bâlon, dit de croisure, de façon qu'à chaque fil d'avant correspond un fil d'arrière. Le tapissier, tournant le dos
à la lumière, a devant lui cette chaîne double et son modèle, placé un peu au-dessus de sa tête, et, au lieu de travailler à l'envers, comme dans le métier de haute lisse, il travaille à l'endroit. Voici comment il fait son point : ayant
dans la main droite une broche garnie de laine, il prend avec les doigts de la main gauche le premier fil d'avant et il passe la broche, de droite à gauche, entre ce fil et celui d'arrière. La broche passée, il ne serre pas le fil : au contraire, il laisse sur le devant du fil une bouclé. Puis, ramenant à lui, par le moyen de la lisse, le fil d'arrière, il enveloppe ce fil d'un nœud coulant qu'il serre bien ferme. Voilà le premier point fait. Le second et les suivants se font absolument de même. On conçoit que la répétition du point a formé une suite horizontale de boucles ou d'anneaux en laine. Ces boucles sont passées autour d'un tranche-fil qui est un cylindre muni à gauche d'une lame tranchante. Cet instrument, tiré de gauche à droite, coupe tous les anneaux de laine, et comme chaque anneau comporte cinq ou six fils, la coupe de l'anneau à sa naissance donne dix ou douze fils qui sont vus par leur pointe, et cette réunion de bouts de laine est justement ce qui constitue le velours. Cependant, comme le tranche-fil ne coupe jamais la laine assez ras, le tapissier, quand il a terminé une rangée, ébarbe encore le velours avec des ciseaux dont les branches ont été coudées afin que, s'apphquant au tissu plus exactement, elles puissent tondre au plus près.
Ce n'est pas tout. Lorsqu'une rangée horizontale de nœuds est faite, il reste à la consolider. Le tapissier y procède en passant un fil de chanvre en duite^ c'est-à-dire de gauche à droite, entre le fil d'avant et le fil d'arrière. Ensuite, ramenant à lui en avant ce fil d'arrière, il passe un autre fil de chanvre en trame, c'est-à-dire de droite à gauche, puis il bat fortement avec un peigne d'acier les fils et les nœuds pour bien tasser le tout, et le point se trouve ainsi consolidé. De cette manière, en effet, les deux nappes de la chaîne se trouvent entourées par les fils de chanvre, car laduite en passant derrière la première nappe, couvre la seconde, et la trame en passant derrière la seconde nappe, ramenée en avant, couvre la première.
Il est aisé de comprendre combien doit être solide un pareil tissu. Les fils de chanvre de la duite et de la trame enlacent les fils de la chaîne et composent avec ces fils un véritable et fort tissu qui reste caché sous le dessin en velours et qui n'est visible qu'à l'envers.
Le point des tapis veloutés est appelé point sarrasin^ parce qu'il était fabriqué en France par des ouvriers sarimsinois^ qui étaient sans doute des Arabes d'Espagne, restés en France après la victoire que remporta sur eux Charles Martel, à Poitiers, en 732. Ce qui rend la chose très vraisemblable, c'est que les plus anciennes manufactures de tapis se trouvaient précisément à Poitiers et à Saumur, c'est-à-dire dans les parages mêmes où était venue expirer l'invasion des Maures. Dès la fin du dixième siècle, les moines de Saint-Florent de Saumur fabriquaient, pour leur église, des tissus de laine ornés de figures de bêtes et d'oiseaux rouges, bestiœ vel aves rubeœ. Mais ces tissus étaient plutôt des tapisseries que des tapis. Ce ne fut qu'au douzième siècle, à la suite des premières croisades, que fut introduit en Occident l'usage d'étendre des tapis sur le sol des maisons et des palais. Cet usage était de la plus haute ancienneté en Orient, puisqu'on en trouve des traces dans les époques antéhomériques. Agamemnon, à son retour de Troie, reçu par Clytemnestre avec une magnificence affectée et sinistre, s'étonne des tapis somptueux qu'elle a étendus sur le seuil du palais des Atrides, etil lui répugne de marcher sur la pourpre brodée, qu'il regarde, dans sa simplicité héroïque, comme réservée aux dieux.
Les tapis veloutés, c'est-à-dire façon du Levant, étaient fabriqués en France, au treizième siècle, et nous en avons la preuve par les règlements faits au Châtelet de Paris, en 1302, pour la corporation des maîtres tapissiers de cette ville, règlements qui soumettent à la même maîtrise la communauté des tapissiers sarrasinois, reconnue la plus ancienne
de toutes, et celle des tapissiers de haute lisse. Quoi qu'il en soit, une manufacture royale de tapis veloutés, façon de Turquie, fut fondée au Louvre en 1604, par la volonté d'Henri IV et malgré Sully ; la direction en fut confiée à Pierre Dupont qui, dans son ouvrage de la Stromatourgie^ nous apprend lui-même comment il eut la conduite de cette manufacture dont les ateliers furent établis au-dessous de la grande galerie. Trente ans plus tard, sous Louis XIII, la fabrique royale fut transférée du Louvre en la maison de la Savonnerie, près de Chaillot, et c'est en 1826 qu'elle fut réunie aux Gobelins. Cependant les tapis de Turquie, fabriqués à la Savonnerie, étaient loin de suffire à la consommation considérable qui s'en faisait en France, et qui suppose de grandes importations ou des manufactures privées. Au siècle de Louis XIV, le tapis de Turquie était un luxe obligé dans la haute bourgeoisie, une sorte de bienséance, à en juger par cette charmante fable où le rat de ville, qui n'est pourtant pas un bien grand personnage, se met en frais pour recevoir le rat des champs d'une façon fort civile :
Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis.
Ces tapis, du reste, qu'ils fussent imités ou originaux, ne couvraient que les tables ; ceux que l'on étendait sur le plancher étaient mélangés de lin et de coton.
DES TAPIS. 12a