FOULÉ AUX PIEDS DES EFFETS DE MODELÉ ET DE PERSPECTIVE, ET IL EST
INCONVENANT d'y REPRÉSENTER DES FIGURES HUJIAINES.
Les tapis fabriqués en France, à Aubusson, à Felletin et ailleurs, aussi bien qu'à la Savonnerie, s'ils ne différaient point, par le travail, des tapis du Levant, s'en distinguaient malheureusement par le dessin du modèle et par le choix des couleurs. Au délicieux désordre des tapis orientaux, dans lesquels la bordure seule est régulière ou paraît l'être, on substitua une symétrie solennelle et froide, et la représentation d'objets qu'il est impossible de voir par terre. Ordinairement, la surface, au lieu d'être divisée en fractions qui supposeraient des tapis placés bout à bout, était considérée comme une et invariable. Dans l'axe de la pièce que devait couvrir le tapis velouté, un lourd bouquet de roses énormes se détachait sur le fond blanc d'un ovale dessiné en cartouche ou en écusson. Le reste du fond, quand il était uni, présentait un bleu délavé, un gris-perle ou un vert fade, quelquefois un rouge solide et franc. Ce fond était enfermé dans un triste polygone ou dans un carré plus triste encore, échancré en demi-cercle à ses angles ou au milieu de ses côtés. Par un incroyable renversement des plus simples convenances, de grosses moulures, semblables à celles que l'on traîne en plâtre avec un calibre, sous les plafonds, se modelaient sur le plancher en saillies menaçantes, qui, pour plus d'attrait, sans doute, feintes en bronze doré, et enguirlandées de
roses, formaient un agréable mélange de métal et de fleurs ! Venaient ensuite des bandes de couleur, plus ou moins assombries, de nature à augmenter la différence des plans, de sorte que le visiteur, dès qu'il met les pieds sur un pareil lapis, est tenté de lever la jambe pour franchir ces cimaises détachées du lambris ou ces corniches qui semblent écroulées du haut des soffites sur le parquet, et qui sont d'ailleurs figurées à merveille, avec leurs luisants, leurs demi-teintes, leurs ombres, leurs reflets! Ajoutez que ce cadre ingénieux, lorsqu'il entourait un fond de bleu rabattu, donnait l'idée d'un ciel d'azur tendre, gracieusement changé en précipice. 11 arrivait souvent qu'au centre d'un lapis de parade, on faisait tisser ses armoiries sans songer qu'elles seraient toujours cachées sous un guéridon ou toujours foulées aux pieds.
Ce n'est rien encore, au prix de certains modèles, compliqués de figures dont l'image était tramée au point sarrasin sur les tapis de la Savonnerie, sans que personne, apparemment, en îùi choqué. Il ne fallut rien moins que la Révolution française pour mettre fin à ces attentats contre le bon sens et le bon goût. La première réforme apportée dans le choix des modèles date du mois de vendémiaire 1794. Un jury des arts, nommé par le comité de Salut public, se transporta aux Gobelins et à la Savonnerie, et il consacra seize séances à examiner les ouvrages en cours d'exécution, dont plusieurs furent discontinués. Ce jury se composait de personnages éminents ou illustres : Percier, architecte ; Prudhon et Vincent, peintres d'histoire ; Moitié, sculpteur ; Bitaubé et Legouvé, hommes de lettres ; Belle, directeur des Gobelins ; Duvivier, directeur de la Savonnerie ; Monvel, de la Comédie-Française. Son travail terminé, le jury des arts proposa d'ouvrir un concours pour la création de modèles propres à la manufacture de la Savonnerie. Dans le pro-
gramme qu'il arrêta, se trouve ce passage remarquable : « Les artistes auront soin de ne présenter, dans leurs projets, « que des formes prononcées, d'un goiit simple et grand, et « de n'y point mêler des figures humaines qu'il serait révol- « tant de fouler aux pieds dans un gouvernement où l'homme « est rappelé à sa dignité, ne comprenant toutefois, dans cette « acception, aucune espèce de chimères, telles que centaures, « tritons et autres monstres. »
A partir de cette époque, on ne vit plus reparaître les figures humaines sur les tapis fabriqués à la manufacture de l'Etat. Mais le mauvais goût ne tarda pas à prendre sa revanche. Sous la Restauration, un magnifique tapis fut commandé à la Savonnerie, pour être donné par le roi à l'archevêché de Paris. Ce tapis était destiné à couvrir, dans les grandes cérémonies, le pavement en mosaïque du chœur de Notre-Dame. Croirait-on que l'artiste chargé du dessin eut l'idée d'y représenter au naturel un ciboire, des chandeliers, des encensoirs, une tiare, des mitres, des crosses, des missels, de sorte que ces mêmes objets, visibles et palpables sur l'autel ou dans le sanctuaire, sont reproduits sur le sol, au point turc, et que le prélat officiant rencontre sous sa mule l'image, parfaitement imitée en relief! des instruments du culte, qui paraissent renversés par terre, comme si quelque Héliodore venait d'être chassé du temple ! Il faut être juste : de pareilles hérésies ne sont pas sans exemple, même dans cette antiquité grecque qui nous a laissé tant de modèles excellents et tant de preuves d'un goiit exquis. Une mosaïque célèbre, exécutée dans une salle de festin, à Pergame, qui était la ville la plus renommée pour les tapis, représentait les débris d'un repas laissés par terre, ce qui avait fait nommer cette salle Asarote (non balayée). On y voyait aussi une colombe qui boit et dont la tête se réfléchit dans l'eau, une autre qui s'épluche au soleil sur les bords d'un canthare.
C'étaient là sans doute une exception, une matière à surprise, un simple jeu ; mais le sentiment et le goût ne perdent jamais leurs droits, même dans les plaisanteries traduites en pierres de couleur ou tissées en laine.
L'IMITATION DES FLEUBS OU DES FRUITS DANS LEUR YEEITE NATURELLE DOIT ÊTRE BANNIE DE LA PEINTURE DES TAPIS POUR FAIRE PLACE AUX CRÉATIONS