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TAPIS D'ORIENT

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dans leur vérité, comme l'on fait en France, à Aubusson, où l'on imite les roses à ravir, en ^peignant des fleurs aplaties comme dans un herbier, l'artiste oriental diminue la répugnance que doit ressentir un homme délicat à écraser, à salir sous ses pieds une rose en trompe-l'œil, fraîchement épanouie et toute brillante de ses plus belles teintes.

Quelquefois des animaux impossibles se glissent au milieu

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de cette flore fantastique, par exemple, des manières de chiens qui alternent avec des manières de crabes, et qui courent encore, bien que leur tête ne tienne plus à leurs épaules, comme ceux que nous avons vus figurer à la dernière Exposition universelle, dans la montre des tapis japonais, ou bien des oiseaux anguleux, semblables à ces poules en papier dont s'amusent les enfants, et qui traversent les fonds ou les bordures sur leurs pattes en triangles. La géométrie est venue, en effet, mêler ses

figures à celles des floraisons naturelles ou inventées. Un dédale de droites et de courbes, de losanges brisés, de petits polygones que pénètrent des diagonales interrompues et coupées ellesmêmes par des cercles inachevés : ce sont là autant d'éléments dont le coloriste s'empare pour varier son dessin. Revêtue de chaudes couleurs, l'aride géométrie s'amollit sous les douceurs de la laine. Elle corrige l'aridité de ses formes par le moelleux du tissu et plus encore par les menues irrégularités d'un travail fait à la main. Il est, au surplus, des tapis auxquels ne saurait convenir la confusion des motifs : ce sont les tapis de prière. Tout musulman s'agenouille cinq fois par jour, la face tournée vers la cité sainte, sur un tapis^, et s'il n'a pas de tapis, sur un de ses vêtements, et il se prosterne à certains moments pour toucher la terre. Il faut donc que le tapis soit divisé en deux parties bien distinctes, afin que le croyant ne soit pas exposé à mettre aujourd'hui sa tête à la place oii il avait mis ses pieds hier. Et c'est la géométrie qui intervient pour marquer la division du tapis par des figures inégales, rehaussées de couleurs intenses dans leur harmonie et tranquillisées dans leur éclat.

l'étude des tapis D'ORIENT EST INDISPENSABLE "aUX FABRICANTS DE TAPIS EUROPÉENS.

Les tapis, les tentures, les portières, constituent la maison portative des Arabes voyageurs. Ils se font avec des tissus un sol, des lits, des sofas, les murs inclinés d'une tente et le faîtage d'une toiture. A ces tissus sont attachées leurs croyances et leurs pensées, l'intimité de leurs sentiments et de leur vie.

Quels trésors de couleurs furent déployés devant nous lorsque, nous trouvant en Egypte, nous vîmes arriver de toutes les contrées de l'islam les musulmans appelés par le khédive à l'inauguration solennelle du canal de Suez, et ceux qui profitaient d'une circonslanee aussi mémorable pour faire le pèlerinage de la Mecque. Ce fut un spectacle impossible à •oublier et à décrire. Des mahométans du Maroc, d'Alger, de Tunis et de Tripoli, d'autres accourus du fond de l'Hindoustan, des rives du Tibre et de l'Euphrate, des bords de la mer Caspienne, étaient venus, sur l'invitation du vice-roi, assister aune fête qui jamais plus ne devait se renouveler. On voyait parmi eux des Malais, des Beloutchis, des Persans, des Boukares, des Turcomans, des Kurdes, des Syriens, des Cypriotes, des Candiotes, des insulaires de l'Archipel, des habitants de la Troade et de l'antique Lesbos, et des Arabes de l'Afrique occidentale. Voyageurs invités et dévots pèlerins n'avaient guère d'autres bagages que des tapis roulés. Cette macédoine de peuples divers, groupés au grand soleil, sur le sable d'ismaïlia, y formaient eux-mêmes comme un vaste tapis de figures mouvantes sur fond blanc. Ceux qui venaient de débarquer à Alexandrie pour se rendre à la Mecque, moins riches que les autres, étaient habillés de mille couleurs et leur caravane rappelait à notre esprit les fables indiennes et tous les contes arabes qui avaient enchanté notre jeunesse. Leurs yeux escarbouclés, à conjonctive jaune, nous regardaient sans nous voir. Tel vieillard, vêtu de splendides guenilles, ressemblait à un calife de Bagdad, depuis longtemps dépossédé. Des marchands de Samarcande, des joailliers dTspahan, des changeurs d'Alep, s'étaient glissés, peut-être avec une idée de lucre, parmi ces fidèles croyants. Un jeune homme robuste et fier portait sur ses épaules son père paralytique. Une femme infirme s'appuyait en gémissant sur une jeune fille maladive et pâle. Des enfants grimpaient à l'impé-

riale des wagons pour se coucher sur des montagnes de lapis, et toutes ces pliysionomies étaient, pour nous autres Européens, si nouvelles, si étranges, qu'on eût dit d'une population appartenant à une autre planète et descendue en pèlerinage sur la terre.

Le jour de l'inauguration, quand des navires de tous les pavillons eurent fait leur entrée triomphale dans le canal de Suez, en passant devant des milliers de tentes dressées sur le rivage, le vice-roi donna une fête magnifique dans un palais qu'on venait d'improviser à Ismaïlia. Mais qui aurait pu s'y attendre? Tous les planchers de ce palais féerique étaient couverts de tapis d'Occident apportés par les vaisseaux de Marseille ! Tandis que la ville entière était resplendissante des plus rares, des plus précieuses tentures de l'Inde, de la Perse, du Daghestan, de la Caramanie, de Smyrne et d'Alger, de Tunis et d'Assouan, nous eûmes l'humiliation inattendue de voir s'étaler, sous nos pas, les teintes indigestes de nos tapis d'Europe, les uns dont l'aspect était refroidi par de grandes taches d'un blanc cru, les autres qui semblaient condamnés à la pénitence du gris. Presque tous étaient déshonorés par le mélange adultère des couleurs.

Une grande leçon nous fut donnée ce jour-là par une simple comparaison. Le violent contraste que produisaient la splendeur des tissus de l'Orient avec la froideur ou la crudité de la palette occidentale aurait suffi pour nous faire comprendre les lois de la décoration, en ce qui touche l'art de peindre les tapisseries et les tapis. Nous apprîmes alors que l'harmonie des couleurs doit être cherchée, non pas dans leur atténuation, mais dans leur plus haute puissance ;

Que celte harmonie s'obtient au moyen du jeu des complémentaires, qui tour à tour s'exaltent par leur rapprochement et se neutralisent par leur mélange, ou sont apaisées par les teintes analogues ;

Que toutes les couleurs rabattues peuvent résulter du mélange des complémentaires à doses inégales ; que, par exemple, 10 quantités de rouge, mêlées à 8 de vert^ produisent un gris légèrement rouge, tandis que 10 quantités de vert, mêlées à 8 de rouge, produiraient un gris légèrement vert;

Que ce mélange à doses égales et à égale intensité donne un gris absolument incolore ;

Que le blanc et le noir sont des épices dont il faut user dans une petite mesure pour assaisonner le spectacle décoratif d'un tissu ;

Que les couleurs franches et pures doivent suffire au tapissier, puis qu'il peut, soit avec le mariage des fils, soit par l'alternance des hachures, obtenir toutes les nuances désirables de teinte et de ton ;

Que le contraste des couleurs porte à la fois sur le ton et sur la teinte ; qu'ainsi lorsque deux surfaces contiguës sont différentes par la couleur et par le degré d'intensité, il se produit deux phénomènes : un contraste de ton qui fait que la plus foncée des deux couleurs paraît plus foncée, pendant que la plus claire paraît plus claire, et un contraste de teinte, parce que la complémentaire de chacune des deux couleurs s'ajoutant à la couleur juxtaposée, le jaune à côté du bleu semble légèrement orangé et fait paraître le bleu légèrement violet.

D'autres enseignements nous furent donnés durant ce beau voyage : les tapis, comme tous les ouvrages décoratifs, doivent présenter à l'œil une dominante de couleur. L'artiste oriental compose sa symphonie, tantôt dans un mode brillant et fier, tantôt dans un mode suave et tendre. U y a des tapis d'Orient où la couleur éclate comme une fanfare de trompettes ; il en est où le mariage des teintes produit un effet doux, subordonné au triomphe d'une autre couleur, et qui semble préparé pour rehausser la beauté vivante. Toujours une

couleur domine : ici, c'est un jaune radieux, disposé en larges bandes ; là, c'est la splendeur étouffée d'un rouge feu, ou bien c'est la tristesse d'un bleu obscur, taché de formes indécises ou semé d'étoiles qui varient de l'orangé au roux, du tanné au noir. Quelquefois la dominante est fauve et donne l'idée d'une peau de bête féroce, ouvrée par la main d'une jeune fille. Chez nous, lorsque nous fabriquons un tapis oii toutes les couleurs du prisme sont distribuées sur un dessin géométrique, il est rare que l'œil n'hésite pas entre ces diverses teintes enchevêtrées, ne sachant à laquelle se prendre. Toutefois, dans un pays comme le nôtre, où les lambris de nos appartements sont couverts par des meubles, où les fenêtres sont garnies de rideaux et les murs ornés de tentures en tissus ou en papiers peints, il importerait que les tapis, sans être monochromes ou simplement granités, eussent une coloration tonique, fondamentale, par la raison que si le meuble est rouge, un tapis où dominera le vert remontera le ton du meuble quand ce ton sera défraîchi, et que le même avantage sera obtenu par un tapis passe-velours ou pensée sous un meuble bouton d'or.

Cependant si les tapis asiatiques sont incomparables, il faut dire, pour être juste envers nos fabricants et nos dessinateurs, que le tissage des tapis est en Orient l'occupation favorite des femmes (1), et que les laines de ces contrées sont beaucoup plus belles que les nôtres. Imbibées de soleil, lustrées par une

(1) Les tapis de Smyrne et de Caramanie, a écrit Léon Lagrange {Gazette des Beaux-Arts), sont tous tissés par des mains féminines. Quand une enfant est arrivée à l'âge de tenir une navette, on lui donne des laines de toutes les couleurs. Entre deux arbres on tend une corde, et l'on dit à la jeune ouvrière : « A toi de faire ta dot. » Un modèle grossier, les traditions du village, les conseils de sa mère, l'exemple de ses compagnes, sont ses seuls guides; elle n'a pour maître que son caprice, et c'est suivant le plaisir de ses yeux qu'elle assortit les couleurs. L'œuvre se poursuit lentement : chaque année ajoute une bande au tissu. Lorsqu'enfln le temps est venu de songer au mariage, le tapis est vendu et le produit devient la dot de la jeune fiancée.

rosée bienfaisante, les toisons participent de la vilalité des bétes qui en sont revêtues. La laine de ces contrées, quand on la met en œuvre, conserve quelque chose d'onctueux, de moelleux, comme s'il y restait un peu de suint ou que l'on eût évité un excès de dessiccation. En nous montrant un superbe tapis, au Caire, un ofiîcier du vice-roi nous disait un mot qui nous frappa : « La laine en est vivante. » Pour ce qui est de la teinture, il faut croire que les laines du Levant se pénètrent mieux de la couleur, car il parait certain que le même dessin, exécuté en France, donne un tissu plus riche, plus beau, plus harmonieux lorsqu'il est exécuté en Asie. Que de soins, d'ailleurs, ne prennent pas les teinturiers de la Turquie, de la Perse ! Dans le Kurdistan, on imprègne jusqu'à soixante fois de suite certains tons délicats qui seraient susceptibles de pâlir encore et de disparaître, le turquoise, le lilas, le vert-de-gris, le rose orangé. Aussi, lorsque la saison est venue d'enlever les tapis, on les plonge et on les maintient quinze ou vingt jours au fond de la rivière, d'où ils sont retirés plus resplendissants que jamais.

C'est donc à la qualité des laines et à leur lavage que notre industrie doit prendre garde, et particulièrement à la teinture, aujourd'hui surtout que la science fournit à nos teintureries des matières colorantes, dérivées delà houille, et qui deviendront, grâce à nos chimistes, aussi résistantes qu'elles sont exaltées. Au surplus, il serait étrange, en ce qui touche la question d'art, que le sentiment de la couleur ne pût pas revivre dans ce pays de France que la peinture des vitraux a rempli de merveilles, et oii les verriers de notre nation, au moyen âge, se sont montrés en leur genre, les plus grands coloristes du monde.

LE MOBILIER D'UN APPARTEMENT EXIGE UN ORDRE SENSIBLE SURTOUT DANS LES PIÈCES OU l'on DOIT RECEVOIR LES ÉTRANGERS.

Les lois du goût ont cela d'heureux qu'elles s'accommodent parfaitement aux divers états et qu'elles sont applicables à tous les degrés de la fortune. Bien qu'il soit un raffinement de la raison et qu'il suppose une certaine aristocratie dans la manière de sentir, le goiit n'a pas besoin de la richesse, et la distinction des sentiments n'a rien d'incompatible avec la simplicité des conditions et des mœurs. Cela veut dire que le goût, dans les matières qui nous occupent, n'est que la notion délicate des rapports entre les hommes et les choses, qu'il peut conséquemment se trouver partout, et rendre intéressante une habitation modeste aussi bien que les plus magnifiques palais.

Lorsqu'on se présente pour la première fois chez une personne que l'on ne connaît point et qui vous fait attendre dans son salon ou, mieux encore, dans son cabinet, on se forme le plus souvent une idée de cette personne d'après l'impression que l'on éprouve à la vue de son intérieur, et de même que nous

jugeons de sa condition et de sa fortune par l'importance de son mobilier, de même il nous semble que quelque chose de son caractère se révèle clans la seule disposition de ses meubles et dans l'économie de tous les objets que nous voyons.

Quel que soit le mobilier d'un appartement, qu'il soit austère ou somptueux, opulent ou simple, il y faut avant toute chose un certain ordre, un ordre sensible, surtout dans les pièces que l'on ouvre à ses amis, et à plus forte raison dans celles où l'on doit recevoir les étrangers. L'absence de toute symétrie serait une impolitesse à l'égard du visiteur, parce qu'elle l'empêcherait de se reconnaître au milieu du désordre produit par des lignes brusquement rompues, par des couleurs mal assorties dans leur rapprochement fortuit, par des meubles déplacés. Celui qui vient de traverser les bruits et les cris de la rue doit s'attendre à trouver du calme dans l'intérieur des maisons oii il entre, et cette impression dépend tout d'abord delà tranquillité qui résulte, sous une lumière plus douce, de meubles rangés en bon ordre, chacun à la place que lui assigne la division des parois et des trumeaux. 11 faut d'ailleurs convenir que les habitants mêmes d'une maison ou d'un appartement ont besoin d'y mettre de l'ordre, non seulement parce que l'ordre agrandit l'espace en facilitant la circulation, mais aussi parce qu'une fois sortis de chez eux pour se mêler à la vie du dehors, à l'agitation des affaires, aux émotions que causent toujours les nouvelles de la place publique et les mouvements de la foule, ils auront du plaisir à retrouver la paix domestique dans un intérieur où les choses étant bien arrangées et remises là où l'on a coutume de les voir, formeront un spectacle sans cahot, pour ainsi dire, et sans bruit. Cela est si vrai que beaucoup de personnes ne pouvant supporter la vue d'un buste qui n'est pas d'aplomb, d'un tableau qui n'est point parallèle à la cimaise, d'un siège qui paraît de travers

OU d'une table qui penche sur ses pieds inégaux, portent involontairement la main à ces objets pour les redresser.

Mais l'arrangement symétrique des meubles n'est pas nécessaire partout. Aut|ntil donne un air de repos et de dignité aux appartements de l^éception, autant il serait froid et déplacé dans un cabinet d'études, de retraite ou de conversation, dans un atelier de sculpteur ou de peintre, dans un boudoir. Même chez un homme d'une humeur rassise et d'un esprit méthodique, la régularité ne serait pas longtemps possible dans une pièce où il travaille en compulsant des papiers, en consultant des livres, des cartes, des plans, des gravures. Un artiste qui se recueille avant de se mettre à l'œuvre, ou qui déjà s'occupe à réaliser les rêves de son imagination, a besoin d'être entouré d'objets variés et nombreux, qui favorisent la liberté de son esprit et qui la provoquent par l'inattendu de leurs rapprochements, par l'élrangeté de leurs contrastes.

Si un jour comprimé venant d'un peu haut convient à l'atelier d'un statuaire ou d'un peintre, ce n'est pas seulement parce qu'un tel jour modèle énergiquement les figures, en augmente le relief et imprime de la fermeté à tous les accents ; c'est aussi parce que les ombres qu'engendre une lumière ménagée, entrant par une ouverture unique, et non combattue par d'autres lumières, sont des ombres propices à la rêverie, des ombres silencieuses au sein desquelles certains meubles ne brillent que par places, d'autres ne s'accusent que par leurs angles, d'autres se laissent deviner par quelque reflet. Çà et là, des moulages en saillie sur un mur sombre appellent un instant l'attention. Des figures en ronde bosse s'imposent au regard par leur geste expressif, par leur immobile mouvement. L'œil glisse sur de vieilles tentures et s'arrête un moment sur une guitare espagnole, sur des armes dont la ciselure étincelle. En couvrant sa toile ou en pétrissant l'argile, l'artiste aperçoit des peintures ébauchées, des maquettes dé-

grossies. La monochromie des plâtres ou des marbres fait valoir les colorations environnantes. Une ancienne armoire, à pentures en fer forgé, laisse voir, par un vantail ouvert, de vieux livres reliés en parchemin, des verres singuliers de galbe et de couleur, des faïences. Une étofTe d'Orient est négligemment jetée sur le dossier d'une chaise du moyen âge; une plante fleurit, verte et rose, dans son cachepot de porcelaine, sur un bahut de chêne noir ; un bouquet se rafraîchit dans un verre d'eau. Sur un coussin de velours gît une bordure oubliée et fanée, tandis que des gravures jaunies par le temps s'échappent d'un portefeuille qu'elles ont crevé de leur poids ou déformé. Des figures volantes suspendues au plafond par un fil se projettent sur une frise en basrelief que surmodèle la poussière, coupent la vue d'un portrait enfumé ou se réfléchissent dans une glace à biseau penchée en son cadre d'ébène. Au milieu de ce beau désordre, l'esprit, vaguement sollicité en divers sens, n'en est que plus libre. De même qu'il est facile de s'isoler complètement lorsqu'on se trouve perdu dans une grande foule, de même l'imagination est prompte à se mettre en route quand elle est enfermée dans un intérieur plein de choses plus ou moins intéressantes, qui éveillent des idées confuses en multipliant les sentiments ou les sensations qui s'attachent aux formes et aux couleurs.

Une jolie femme dans son boudoir n'a que faire non plus de la symétrie. Chez elle, un aimable désordre est aussi ud effet de l'art et de la grâce. Là il n'est pas besoin que lessièges soient pareils, que la causeuse soit vêtue de la même soie qui recouvre les fauteuils ; il n'est pas besoin que telle miniature, accrochée près de la glace, ait son pendant de l'autre côté. Au contraire, une apparence de liberté sied à merveille dans ces petils salons intimes où l'on n'entend que menus propos, riens élégamment dits, galanteries de ma-

drigal. La différence des sièges, celui-ci en damas, celui-là en tapisserie ou en soie rayée à larges bandes, est encore un moyen d'exprimer des préférences délicates, des nuances dans l'attention ou dans la faveur. Telle chaise étroite et haute semble inventée et choisie pour abréger une visite importune ; telle autre, basse, large et profonde, invite à prolonger une visite qui plaît. Rien n'est plus de mise dans un boudoir, que la fantaisie, l'irrégulier, l'imprévu.

Voyons maintenant s'il existe des principes à suivre pour la «onception et la fabrication d'un meuble, en ce qui touche les formes d'abord, et ensuite les garnitures et les couleurs.

riANS LE DESSIN D UN MEUBLE LES LIGNES DROITES DOIVENT ETRE DE PREFERENCE EN SENS VERTICAL ET LES LIGNES COURBES EN SENS HORIZONTAL.

L'observation et le goût disent assez que si les lignes droites et les lignes courbes doivent entrer dans le dessin d'un meuble, c'est en sens vertical qu'il faut user des droites, en réservant les courbes pour le sens horizontal. Quels que soient, en effet, les mouvements de la vie ordinaire, ils se passent tous en lignes courbes. C'est par exception qu'un homme se tient debout, droit et raide, et qu'il a les bras tendus. Les femmes, en particulier, ne prennent pas une attitude, ne font pas un geste qui ne présentent des contours curvilignes, des inflexions doucement harmonieuses. Pour tisonner, elles se penchent; pour cacheter une lettre, elles arrondissent le bras ; pour allumer une bougie, pour vous indiquer un siège, pour vous offrir une tasse de thé, elles ont des souplesses charmantes. Si une femme porte la main à ses cheveux, si elle tourne négligemment les feuillets d'un livre, si elle est assise devant son

feu OU si elle est debout devant sa glace, toute sa personne fuit les lignes droites. Sa robe bouffante, ses fichus noués à demi, ses rubans qui ondoient, sa chevelure qui flotte, tout cela dessine des formes sinueuses, des courbes gracieusement brisées.

Il résulte de cette observation que si la ligne droite n'intervient pas pour donner aux petits tableaux accidentels de la vie privée une assiette tranquille et une certaine dignité, l'on n'aura tout le long du jour et partout que le spectacle fastidieux de formes rondes, de surfaces arquées ou convexes, de lignes recourbées. Mais où placer la ligne droite si ce n'est dans les meubles en la dessinant dans l'axe de toutes les parlies perpendiculaires au plancher? Là où les portes sont dissimulées par des tapisseries, là où les jambages et les châssis des fenêtres sont cachés par des rideaux aux contours légèrement ondulés, la verticale ne s'accuserait nulle part et l'œil en serait inquiété. Donner aux tables, aux canapés, aux guéridons, des pieds en consoles, aux commodes des pieds de biche, avec des enlre-jambes en limaçon comme en ont si souvent les meubles façon deBouUe, affecter des cambrures dans tous les supports comme on le faisait au temps de Pompadour, n'est-ce pas déconcerter le regard qui, ne sachant plus où retrouver la verticale, croit voir tous les objets, jetés en dehors de leur aplomb, tenir comme par miracle, sur des supports obliques, fuyants et contournés?

Autrefois les fauteuils (faudesteuils) étaient des pliants qui se pouvaient aisément transporter. Sur leurs pieds en X était tendue une tapisserie, et c'est dans ce genre qu'était dessiné le fauteuil dit de Dagobert, rendu rigide plus tard par l'adjonction d'un dossier en bronze. Mais une telle disposition n'a rien de désobligeant pour le regard, parce que les contre-poids y sont évidents. Quelquefois, le fauteuil ancien n'a du pliant que l'apparence. Il repose sur un épais cerceau,

coupé par deux traverses horizontales, dont la dernière appuie sur le sol. ici encore, le spectateur est rassuré, parce qu'il voit une voûte de noyer ou de chêne substituée à une platebande sur ses piédroits. Hors ces deux cas particuliers, les pieds à consoles représentent dans les meubles une conception vicieuse. De ce que les quadrupèdes ne sont pas portés

sur des pieds exactement verticaux, il n'en faut pas conclure que les supports d'un meuble puissent imiter sans inconvénient l'obliquité des jambes du lion ou du cheval, les pieds de la biche. Les jambes de derrière, dans la construction des quadrupèdes, sont des arcs-boutants. Destinés à se mouvoir, à courir, ces animaux ont des membres taillés conformément à leur destination, et jamais nous n'éprouvons la moindre inquiétude sur l'équilibre qu'ils garderont dans leur mouve-

ment, dans leur course. Mais un objet immobile, un ol)jet inerte, ne saurait reposer sur les mêmes pieds qu'un être vivant. II doit se présenter dans des conditions de stabilité absolue ; il doit être solide en réalité et solide en apparence. La verticale est donc la seule ligne naturelle de tous les supports dans la construction des meubles comme dans celle dos bâtiments.

Cependant, il ne faut pas entendre ici par ligne verticale une ligne roide, un simple bâton. 11 suffit que la verticale soit dans l'axe du support et que l'œil l'y devine, car rien n'empêche que les pieds d'une table, par exemple, soient taillés alternativement en dés et en boules, en sphère aplatie et en coupole renversée. Rien n'empêche qu'ils soient tour à tour épais et amincis, qu'ils soient façonnés en balustres, ou, si l'on veut, tournés en colonnes torses. Ces sortes de colonnes ne sont même supportables que dans les objets de petite dimension. L'architecture a pu les employer, sans doute, soit comme meneaux pour soutenir les deux arcs d'une fenêtre géminée ou pour en soulager le linteau, soit comme montants pour porter un baldaquin ou un ciborium ; mais un portique de colonnes torses, sur lequel reposerait l'entablement d'un édifice monumental, serait choquant au dernier point, parce qu'il donnerait l'idée d'un support qui fléchit, se déforme et se tord sous le trop pesant fardeau qu'on lui a imposé. Dans l'ébénisterie, au contraire, où tout est sous l'œil et sous la main, les colonnes torses peuvent être bienvenues, par la raison qu'elles y figurent simplement une tige travaillée autour, dans laquelle persiste visiblement un axe vertical, qui rassure le spectateur. Rien ne s'oppose, du reste, à ce que la spirale du fiît soit cannelée, rudentée, ornée ou lisse; rien ne s'oppose, enfin, à ce que l'ébéniste ne mette en œuvre tous les moyens imaginables pour ôter de la sécheresse à la perpendiculaire qui tombe sur le plancher.

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