‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 37 sur 74 · GHAMMAIRIi DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

GHAMMAIRIi DES ARTS DÉCORATIFS

encore d'en agir ainsi quand l'épreuve doit être conservée dans un portefeuille, parce que si la marge vient à se déchirer, sa largeur même est une chance pour que la déchirure ne se prolonge pas jusqu'à la partie gravée. Mais si l'on veut encadrer son épreuve, il n'est plus séant delà présenter aux regards dévorée par la blancheur des marges qui l'entourent, et qui ont le double inconvénient de la faire paraître plus petite et d'en éteindre tous les clairs.

Au siècle dernier, on encadrait les estampes presque sans marge. On ne laissait voir, entre la gravure et la bordure, qu'un filet de blanc. La gravure avait ainsi plus d'importance, et toutes les parties lumineuses en étaient brillantes, tandis que les parties chargées de noir, qui sont ordinairement sur les bords, s'accusaient nettement, grâce au filet de papier blanc qu'on avait réservé autour. Que l'estampe fiit carrée, ou ronde, ou ovale, on la voyait dessiner ses contours extérieurs ; mais elle n'était point perdue dans une grande feuille, d'une blancheur aveuglante.

Il me souvient à ce sujet que l'illustre graveur Calamatta, dontj'eus l'honneur d'être l'élève quandj'apprenais la gravure, me recommandait toujours de faire encadrer les épreuves qu'il me donnait — elles étaient tirées sur chine — de manière qu'on ne vît autour de l'estampe qu'un peu du ton jaune du papier, et jamais aucune partie du papier blanc sur lequel le chine était appliqué. Il lui arriva même, vers la fin de sa vie, de supprimer entièrement les marges, quand il mettait ses épreuves sous verre ou dans un cadre, tant il était irrité de voir l'efTet de ses planches à moitié détruit par le blanc, cru et cruel, que le doreur avait conservé tout autour. Je connais une épreuve de la Source gravée par lui d'après Ingres, épreuve qu'il envoya en présent à son ami Paul Chenavard , et qu'il avait fait encadrer lui-même à Milan, sans aucune marge, comme si l'estampe eîjt été une peinture en grisaille. C'était pousser

la chose un peu loin, peut-être; mais il faut tenir compte ici de l'opinion d'un tel graveur, en matière de gravure.

Sans doute, les amateurs ont des raisons pour respecter les marges de leurs épreuves, aujourd'hui surtout qu'un certain nombre d'entre eux achètent dans la pensée qu'un jour peutêtre ils revendront; mais ce côté positif de la question n'a rien de commun avec le sentiment, avec le goiit. Il est vrai de dire, au surplus, que les amateurs sincères gardent leurs belles épreuves dans un carton, les uns pour ne pas se blaser sur ces trésors à force de les avoir devant les yeux, les autres pour ne pas les exposer en pleine lumière, d'après l'opinion répandue, parmi eux, que le soleil mange les gravures.

Mais, pour en revenir à l'art des encadrements, il importe, en thèse générale, de marier les tableaux et les dessins avec les cadres de leur temps. Tout ce qui se fait à une époque donnée participe des idées reçues, des opinions régnantes, des habitudes, des mœurs, de l'esprit général enfin, de sorte qu'il y a une harmonie qui s'établit comme d'elle-même entre tous les arts et tous les ouvrages contemporains. Si vous possédez une gouache de Baudouin, une bergerie de Boucher, une escarpolette de Fragonard, ne demandez pas comment il faut les encadrer : prenez une des bordures parmi lesquelles le peintre aurait eu à choisir chez son doreur, une bordure du style Pompadour, et soyez sûr qu'elle se chargera d'être en parfait accord avec le tableau. De même, si vous voulez encadrer une figure de David ou de Girodet, un portrait de Gérard, n'hésitez pas à préférer un cadre style empire, par exemple, un cadre roide, à palmettes d'un relief méplat. Quelque froid que vous paraisse aujourd'hui cet ornement, il conviendra, sans aucun doute, aux peintures calmes, dignes, sculpturales et propres, de ce temps-là.

Nos observations, toutefois, ne portent que sur les œuvres destinées à la décoration des maisons privées, et conséquem-

ment de petite ou de moyenne dimension. Les grandes toiles d'un Véronèse, d'un Rubens, sont en dehors des règles, par la raison que la grandeur même de la peinture empêche le regard d'embrasser à la fois le drame représenté et ce qui l'encadre. Trouver la proportion des bordures, en assortir les formes au caractère de l'ouvrage et en mesurer le mouvement, c'est ici l'afï'aire de l'architecte. Mais dans les appartements, dont les salons forment un petit musée, il n'appartient point, encore une fois, à la seule fantaisie de résoudre une question aussi délicate que celle des encadrements. L'essentiel est de se souvenir qu'il doit y avoir, entre le cadre et la chose encadrée, une similitude morale et un contraste optique. Là 011 les yeux demandent une opposition de couleur, l'esprit désire une consonnance de sentiment. Or, ces deux choses ne sont pas inconciliables : le même cadre peut avoir les deux qualités.

Quant à l'arrangement des tableaux, dessins ou gravures dans une chambre, la symétrie n'y est pas de rigueur. La pondération suffit, particulièrement quand les objets à ranger sur le mur sont de proportions très variées. 11 peut arriver même qu'un grand nombre de cadres juxtaposés ou superposés, sans aucun ordre apparent, produise l'heureux effet d'une abondance d'objets précieux, qui semblent s'être disputé la place et qui ont fini par couvrir la muraille. C'est la disposition que préfèrent, en général, les artistes dans leurs ateliers, surtout les graveurs ; et, à leur exemple, quelques amateurs, moins jaloux d'une symétrie compassée que d'un beau désordre.

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