COULEUR ET LA DIVERGENCE DES JOINTS
Une règle à suivre dans les pavements, c'est de n'y pas employer des dalles de même grandeur et de même forme, à moins qu'on ne dissimule cette égalité par les combinaisons du dessin, rien n'étant plus fastidieux que la similitude de dimension et de figure dans les morceaux qui composent un dessin quelconque de marqueterie. Des dalles qui rappelleraient, par exemple, les cases d'un échiquier ne diraient absolument rien aux yeux, parce qu'un spectacle dans lequel il n'y a ni principal ni accessoire, dans lequel les parties se disputent l'attention avec une égale force, est dépourvu de piquant et d'intérêt. La neutralité est ce qu'il y a de plus contraire à l'admiration.
Que si, dans un dessin mieux conçu, des formes petites en font valoir de plus grandes, si des parties dominantes claires sont soutenues par des parties brunes, si quelques lignes droites sont opposées à un ensemble de lignes courbes, ou quelques lignes courbes à un ensemble de lignes droites, le regard pourra s'attacher à un dessin que l'artiste aura composé avec une partialité évidente, je veux dire avec une préférence marquée pour certaines formes et pour certains tons. Prenons comme exemple le pavage, si connu et si souvent répété, qui
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consiste en dalles octogones séparées par de petits losanges. Ce dessin fait toujours plaisir à voir, bien qu'on l'ait vu cent fois, par la raison qu'une partie principale claire est accompagnée d'une partie accessoire sombre, et qu'il s'y trouve une double opposition entre la grandeur des dalles blanches en pierre de liais, et la petitesse des carreaux noirs en marbre de Belgique ou en ardoise foncée. La convenance de ce dessin, tout simple qu'il est, tient à ce qu'on y a observé un principe commun à tous les arts décoratifs, savoir, que de deux choses contrastantes, l'une doit toujours être en quantité moindre que l'autre, de façon que, la première étant sacrifiée à la seconde ou la seconde à la première, le contraste profite à l'unité en lui donnant un surcroît de saveur et de relief. Quelques architectes ont imaginé, pour varier le dessin dont nous parlons, de substituer des tablettes rondes aux losanges qui séparent les octogones, mais il en résulte un dessin mou, parce que les angles formés par une droite et un quart de rond n'offrent pas à l'attention assez de prise et sont pour l'œil comme s'ils n'étaient point. Par cette raison, une alternance de ronds et de losanges vaudrait mieux peut-être, si tant est que ce fut la peine d'innover, en compliquant la main-d'œuvre.
On peut sans doute avec des dalles de même forme et de même dimension, avec des carrés de deux couleurs par exemple, faire un pavement semblable à celui qui existe à Rome dans les anciens thermes de Caracalla, mais à la condition que les carreaux ne seront pas juxtaposés parallèlement comme dans un vaste damier, et qu'en réunissant plusieurs carreaux de même couleur pour en former diverses quadratures ou divers rectangles, on dissimulera l'égalité des dimensions et la simihtude des figures. Encore est-il que les dessins composés avec de pareils éléments seront toujours froids et monotones, tandis que la seule différence du carré au triangle
donnerait lieu à des combinaisons variées et agréables, quand même elle ne serait engendrée que par la couleur, c'est-àdire, par la division de quelques-uns des carrés en deux triangles, blanc et rouge, ou noir et fauve.
Du reste, les fabricants de matériaux pour dallages et carrelages, — terre cuite, ciments comprimés, ardoises, faïences, — ont si bien senti cette vérité élémentaire que, lorsqu'ils s'en tiennent par économie à un type uniforme, le carré, par exemple, ils ne manquent pas de varier les éléments du pavage en combinant un motif d'ornement sur
Autre exemple de l'inégalité des dimensions dans les figures de l'octogone et du carré.
quatre carreaux, alors que chaque carreau, pris à part, conserve un dessin isolé et complet ; de cette manière disparaissent à la fois l'égalité des dimensions et l'uniformité des compartiments.
Ce qui est vrai des dimensions dans la forme ne l'est pas moins des qualités dans la couleur. Si une couleur ne l'emporte pas sur les autres, le dallage sera insipide et confus. Si le rouge et le jaune dominent, le spectacle sera chaud et gai ; si c'est le bleu, il sera froid ; si c'est le noir, il sera triste ; et si les deux tons se compensent, je veux dire s'ils sont étalés à quantités égales, le pavement ne sera ni triste ni gai, ni froid ni chaud : il sera sans caractère.
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Et de cette considération en découle une autre, c'est que la multiplicité des couleurs est un obstacle à la franchise de l'effet. Pour accuser la prédominance d'une couleur choisie, il ne faut lui en subordonner qu'un petit nombre sous peine de jeter de la confusion dans un ensemble que l'on veut justement débrouiller. Si l'on combine sept ou huit couleurs, comment celle que l'on préfère triomphera-t-elle des six ou sept autres? Sera-ce par l'étendue qu'elle occupera dans le dallage? Mais, pour peu que l'espace à couvrir ne soit pas considérable, la couleur qu'on a voulue dominante ne sera que rarement répétée, et par cela même elle fera tache sans dominer. Sera-ce par l'intensité du ton, par ce que les peintres appellent la valeur, c'est-à-dire par une grande somme de clair? Mais il peut arriver que, dans les couleurs dont le mosaïste dispose, il s'en trouve plusieurs d'une égale valeur de ton, le vert et l'orangé, par exemple, le soufre et le safran. Comment alors rendre dominante la couleur qui doit dominer sans éliminer toutes celles qui le lui disputeraient en valeur, ou, si l'on veut, qui seraient aussi voyantes? 11 est donc convenable d'employer peu de couleurs dans la mosaïque. Trois suffisent : l'une pour affirmer le clair, l'autre pour établir les parties sombres, la troisième pour ménager les demi-teintes. Que si l'on ajoute à ces trois couleurs le noir et le blanc, ces deux tons employés à petites doses, disposés en filets minces, viendront rafraîchir ou épicer le tableau en introduisant toute la variété désirable dans un pavement sans figures.
La seule manière d'user d'un grand nombre de couleurs sur un pavé serait de les réunir en très petits cubes et d'en faire une sorte de jaspé, sans aucun dessin et dans un apparent désordre, mais avec la précaution de mêler partout les tons chauds avec les tons froids. La multiplicité équivaut alors à l'unité.
Enfin, il est une règle à suivre dans la disposition des dalles d'un pavement, c'est de couper les joints le plus possible. La solidité réelle et en tout cas la solidité apparente veulent que les dalles soient posées sur le sol, comme les briques d'un mur, plein su?' joi?ît, autant qu'on le peut, afin que l'œil soit rassuré en même temps que l'esprit. Il est sensible, en effet, que, si un grand poids venait à tomber sur un point où beaucoup de joints se réunissent, le dallage pourrait fléchir, et, lors même qu'il ne devrait pas en être ainsi, la seule apparence d'un effondrement possible serait désobligeante pour le regard. Lorsqu'on place une étoile au milieu d'une mosaïque, ou bien lorsqu'on répartit des motifs radiés dans un pavement, il serait contraire à la construction et au bon goût de faire converger en un point les rayons de l'étoile. Aussi, pour échapper à cette convergence, le mosaïste a-t-il soin de ménager au centre de l'étoile un disque ou un polygone dont les côtés correspondent aux parties rayonnantes. Ainsi font les parqueteurs dans les riches marqueteries, et de la sorte les uns et les autres se conforment au principe que tout, dans l'architecture, doit, non seulement être solide, mais le paraître.
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