C EST PAR LA COULEUR SURTOUT QUE LE YIÎRRE DEVIENT DÉCORATIF
Mais c'est par la couleur surfout que le verre devient décoratif et peut recevoir même une beauté expressive, car les couleurs ont des affinités secrètes avec nos sentiments. Suivant leur qualité, leur profondeur, leur délicatesse, suivant le clair ou le sombre de leurs nuances, elles répondent aux idées de splendeur ou de modestie, de gaîté ou de tristesse, de fierté ou de douceur. Appliquées au verre, elles nous procurent la sensation du changement de teinte dans les liqueurs de table. Un verre jaune prête au vin clairet la richesse d'un fluide d'or, et le vin blanc se colore d'écarlate dans un verre rouge. Traversée par la lumière, la couleur des cristaux emprunte de leur transparence même une qualité qu'elle ne pourraitavoir sur la laine, la soie ou le velours. A moins d'être opaque, le verre ne réfléchit point la couleur : il s'en imbibe, pour ainsi dire, il représente une eau dans laquelle auraient été fondues des pierres précieuses, rubis, saphir, topaze, émeraude, améthyste, et qui, par la congélation, serait passée de l'état liquide à l'état solide. Abondante ou discrète, pleine ou intermittente, la coloration du cristal offre des ressources infinies à l'artiste verrier qui possède le sentiment décoratif. Il peut teindre le verre dans la masse ou le doubler, c'est-à-dire le faire à deux couches, ou bien encore y superposer trois ou
quatre couches de différentes couleurs qui pourront tour à tour paraître ou s'évanouir sous la roue du tailleur. Il peut leur donner l'opacité laiteuse de l'opale ou l'aspect de la pâte de riz ; il peut y faire jouer les alternances de couleurS;, y ménager des demi-teintes par l'enlevage d'une demi-couche, en rompre les tons diaphanes par des émaux opaques. 11 peut enfin multiplier les effets de la lumière colorée, produire mille fantaisies, ou, comme l'on disait autrefois, m\\\e, galanteries qui ne demandent qu'à être conçues et exécutées avec goût.
Les anciens Romains ont eu l'idée et le talent de fabriquer des verres à deux couches superposées, bleue et blanche, par exemple, mais faisant corps et par là semblables aux agates à deux ou plusieurs couches de différentes couleurs que forme la nature et qu'on appelle onyx ou sardonyx. De même que le graveur en pierres fines, en enlevant une partie de la couche extérieure, faisait reparaître la couleur de la couche de dessous et parvenait ainsi à détacher en relief des figures claires sur un fond brun ou ardoisé, de même l'artiste verrier imagina de ciseler la couche blanche du dessus suivant les contours d'une figure ou d'un ornement et d'enlever au touret cet ornement ou cette figure sur le lit bleu du verre. C'est ainsi que fut décoré, du temps des Antonins, selon toute apparence, le fameux vase trouvé, aux environs de Rome, dans un sarcophage antique et connu aujourd'hui sous le nom de Vase Portland (l). L'artiste romain, par une heureuse transposition de procédés, se trouvait avoir donné à un vase l'apparence d'un superbe camée de forme sphérique, à ce point que longtemps ce précieux vase a passé parmi les savants pour une pierre gravée.
Au surplus, ce que l'on pratique sur un verre doublé peut se pratiquer sur des verres à plusieurs couches que l'on a
(1) Ce vase est ainsi nommé parce qu'il fut acheté à Rome par la duchesse de Portland. Il mesure 30 centimètres sur 16. Il est à Londres, au British-Museum.
LA. VEBRERIE. 259
superposées dans le but d'en faire enlever une partie par les meules du tailleur de cristaux. Les effets de la taille se combinentainsiavecceuxdela coloration, non seulement lorsqu'on l'applique aux verres doublés et triplés, mais encore dans les verres monochromes, en ménageant, par exemple, dans un cristal rubis des cannelures incolores qui alterneront avec une arête de couleur. L'opposition des verres transparents avec les verres opaques est aussi un moyen charmant de varier la décoration du foyer domestique, et c'est pour l'avoir senti qu'on a imaginé les verres opalins qui sont translucides et qui ressemblent à de la porcelaine, mais en conservant l'opacilé qui est un élément du contraste désiré. Veut-on colorer le cristal opale ou teinter le verre pâte de riz? on obtient facilement un ton turquoise par l'addition d'un oxyde brun de cuivre à la composition du verre, ou de jolies nuances de bleu par l'oxyde de cobalt, et au moyen d'une combinaison du cuivre et du fer, on arrive à des teintes vert pré ou vert soufre, suivant les doses.
A vrai dire, pourtant, ce n'est pas précisément dans la gobeletterie, je veux dire dans les services de table, que ces effets seraient de bon goût. On doit les rechercher de préférence pour les verres et les cristaux d'étagère, dont l'unique objet est de décorer, et aussi pour les appareils d'éclairage qui, dans un repas, doivent tamiser la lumière, et dans un cabinet d'étude, la masquer au regard pour la concentrer sur les objets regardés. Voilà pourquoi l'on a substitué à des globes de lampe en opale, au travers desquels la flamme de la lampe paraissait rouge, un cristal blanc de lait, beaucoup plus opaque, qui fait disparaître le foyer, et qui répand une lumière égale et mate sur toute la surface du globe. Toutefois, comme cette lumière, malgré sa douceur, pourrait encore devenir fatigante ailleurs que sur une table à manger, on iait d'ordinaire les abat-jour des lampes de travail en cristal
transparent, doublé d'un émail opaque et de couleur foncée.
En somme, rien ne manque à la palette du verrier, puisqu'il est en possession de tous les oxydes qui produisent dans le verre les colorations les plus éclatantes ou les nuances les plus fines, et qu'il peut y ajouter les deux non-couleurs si bien venues dans l'art décoratif, le blanc et le noir. Je dis le noir : il suffît pour l'obtenir de mêler à la composition du verre blanc des scories de forge pulvérisées, du poussier de charbon, ou bien, comme on le pratique en Bohême, du soufre en nature. Le verre ainsi obtenu se nomme hyalithe. Il est absolument opaque et susceptible de recevoir beaucoup d'éclat par la perfection du poli. De plus, il est d'une telle dureté qu'on peut le substituer à la porcelaine pour la fabrication des théières, des tasses à café et de tous les vases qui doivent renfermer des liqueurs bouillantes. Ce n'est pas tout : le verrier coloriste sait encore au besoin atténuer le noir et, par les trois oxydes qui produisent le bleu, le vert et le violet, et qui en se combinant se neutralisent, arriver à cette teinte fuligineuse, dite fumée de Londres [London smoké) , laquelle ne s'emploie guère, il est vrai, que pour les lunettes destinées aux personnes dont la vue est affaiblie.
De même que l'art de la verrerie, connu de la plus haute antiquité, a eu son second berceau à Venise, l'art de colorer le verre dans la masse nous est venu de Bohême. Là ont été découvertes la plupart des couleurs dont disposent nos verriers. Nées au milieu des grandes forêts de sapins qui couvrent la contrée, établies sur les bords d'un cours d'eau flottable, les verreries de Bohême ne sont guère que des baraques en bois, ainsi construites pour le temps que durera la consommation du combustible environnant. Quand l'usine a dévoré le bois qui est à sa portée, elle se transporte dans une autre partie de la forêt, où elle demeure jusqu'à ce qu'un approvisionnement facile y soit épuisé.
De ces misérables huttes, dont l'existence s'annonce au loin par la fumée qui s'élève au-dessus des arbres, il sort chaque jour des merveilles. Avec un excellent sable, ramassé dans le pays même, les Bohémiens produisent un verre pur, limpide, d'une douce blancheur, et qui est le plus beau de tous, après le cristal. Pleins d'imagination et souvent guidés par un goiàt naturel, leurs ouvriers excellent à tailler le verre, mais surtout à le graver, à rehausser de dorures les verres rubis et les verres noirs, à marier l'argenture avec les verres opalins blancs, verts ou bleus, à raffiner la matière vitreuse, qui, sortie à l'état brut des usines de la forêt, est décorée dans des établissements qu'on appelle, pour cette raison, des raffineries.
Mais ce sont les Vénitiens qui ont introduit dans la fabrication du verre tous les trésors d'une fantaisie inépuisable, qui l'ont converti en objets d'art, ou tout au moins de curiosité, et qui, à force d'essayer des formes, des procédés de composition, des mariages de couleurs, des tours de main, ont créé les variétés innombrables du verre destiné à la pure récréation des yeux, du verre charmant et inutile. Encore est-il vrai de dire que les secrets techniques de leur fabrication étaient connus des anciens, et que les verriers établis, au moyen âge, dans les îles des lagunes, ne firent que renouveler les pratiques des Romains et des Grecs, élèves eux-mêmes des Egyptiens.
Oui, tout ce qu'on a fait à Murano avait été fait dans les temps antiques, témoin les spécimens conservés dans les collections, les verres filigranes, rubanés, à bulles d'air, les verres mosaïques diaprés de mille couleurs, comme un tapis d'Orient, millefiori^ les incrustations d'émaux de couleur et de substances argileuses ou gypseuses dans la masse encore molle du verre, les baguettes en fils de verre coloré qu'on emprisonne entre deux couches transparentes, minces comme desfeuilles de papier. Tout cela est représenté dans la verre-
262 GllAMMAlllE DKS ARTS DÉCORATIFS.
rie antique par des échantillons qui ont traversé les siècles sans s'altérer, sans se briser, même partiellement.
Cela tient du merveilleux de voir combien l'homme a été ingénieux à tirer parti de cette substance qui, à une température élevée, devient si malléable, si obéissante, si ductile, comment il a su étirer le verre, l'enrouler sur une roue qui tourne rapidement et l'allonger au point d'obtenir, avec une baguette de quelques centimètres, un fil de plusieurs mille mètres, aussi fin, aussi souple que la soie, un fil propre à tisser des étoffes, à former d'impondérables aigrettes, et, — qui le croirait? — à remplacer les cheveux postiches d'une perruque susceptible d'être frisée au fer !
Le verre filigrane, connu des anciens et retrouvé à Venise, est un assemblage de cannes, c'est-à-dire de menues baguettes, en verre blanc opaque ou en verre coloré, enveloppées d'une couche de verre transparent. Ces baguettes, réunies par la chaleur, peuvent entrer au nombre de trente ou quarante dans la composition d'un vase filigrane.
Après les avoir disposées suivant l'ordre que lui conseille son caprice, à intervalles égaux ou inégaux, en répétant ou en alternant les couleurs, en les coupant avec du blanc de lait [latticinio] et en opposant ainsi les opacités aux transparences, l'artiste verrier les roule en spirale, les croise, en les tordant en sens inverse, les quadrille, les aplatit en rubans, les combine avec des grains de chapelet, détache certaines cannes en relief pour laisser les autres transparaître dans l'intérieur de la matière vitreuse, et il varie à son gré de mille manières ces combinaisons de lignes ondoyantes, ces croisements d'hélices plus ou moins serrées, ces répétitions de filets tordus, ou, comme l'on dit dans l'usine, torsmés.
C'est une industrie gracieuse, dans laquelle les Vénitiens ont excellé; mais souvent ils ont poussé le caprice jusqu'à la bizarrerie, la fantaisie jusqu'au fantasque. Il y a plaisir, sans
dou(e, à suivre de l'œil ces dragons chimériques, dont la croupe se recourbe en replis tortueux autour de la jambe d'un verre vénitien. La tête de ces chimères se hérisse le plus souvent d'une crête en verre bleu pâle ou glauque. Le long de leur corps serpentent comme des veines, des filets tantôt simples, tantôt contenant eux-mêmes de petits dessins filigranes, des filets roses, rouge-groseille, blanc de lait, jaune efîumé, grenat, vert-turquoise, soufre ou bien incolores. Des ailerons bleus sont adaptés aux flancs de ces reptiles imaginaires. Quant au récipient de verre, il est plus varié de formes que de couleurs. 11 prend la figure évasée d'une clochette ou d'un cornet; il se dresse en cylindre ou bien il repose sur des renflements inégaux et superposés, semblables à ceux d'une étoff'e bouillonnée. De plus, il se divise en lobes, se taille en cannelures, se hérisse de côtes saillantes, ou se plisse en godrons comme une fraise empesée. Quelquefois, la coupe imite les jaspures d'une agate, et il semble que son ironique pesanteur fait ployer la faible tige d'une plante garnie de feuilles mortes et décorée d'une fleur idéale. Mais il faut avouer que le goût un peu baroque de ces objets ne permet pas de les multiplier sur une étagère, parce que leurs formes hérissées les rendent, pour l'imagination même, d'un usage impossible et qu'ils n'offrent aucune prise facile, ni à la main, ni à la pensée. D'aiUeurs, de pareilles curiosités, si elles figuraient en nombre dans la décoration d'un appartement, se nuiraient l'une à l'autre et embrouilleraient le spectacle en fatiguant la vue. Elles valent surtout, pour contraster, par leur mouvement et leur complication, avec des galbes d'une élégance plus tranquille et plus simple.
C'est là une observation qui a été faite certainement par les amateurs déhcats. Ils ont dû remarquer en visitant une collection de verreries — aussi bien que toute autre collection d'objets similaires — que les plus jolies pièces ne font leur
effet que lorsqu'elles sont isolées. On en jouit pleinement alors ; l'attention n'étant pas distraite s'y concentre et pénètre mieux le sentiment de l'artiste. 11 en est de même lorsqu'on marchande une porcelaine, une faïence, une pendule, un lustre, une paire de flambeaux dans un magasin de curiosités. L'objet qu'on vous montre, confondu avec une infinité d'autres qui se trouvent accumulés en désordre et en dissonance, vous paraîtra bien plus charmant, si tant est qu'il le soit, quand vous l'aurez transporté dans votre demeure, et que vous le verrez à part et en sa place, là où mille objets ne se disputeront plus vos regards.
Arrêtez-vous, par exemple, à un de ces vases si singuliers et si précieux que les Vénitiens appellent vasi à reticelli. C'est un réseau de filets de verre croisés, laissant dans chaque maille une petite bulle d'air emprisonnée entre deux couches minces de verre transparent. Rien de plus curieux, rien de plus étrange que cette éruption de globules régulièrement disposés à la surface du vase et fermés par des parois d'une ténuité prodigieuse, et qui rappelle la coquille dite argonaute à grains de riz.
Mais ces bulles d'air qu'on a pris grand soin d'enfermer dans les mailles d'un réseau de cristal, il faut les éviter avec le même soin, lorsqu'on fabrique les verres mosaïques, les mille fiori (comme les appellent les Vénitiens), dont on fait des boules de rampe, des boutons de porte et des pressepapiers. Si la mode les demande, à vrai dire, ce sont là des produits dont la qualité principale est d'être surprenants.
Quand on n'a jamais vu travailler le verre, on ne s'explique pas comment des fleurettes symétriques, des grelots coupés, de menues étoiles aux rayons diversement colorés ont pu être introduits dans un globe de verre plein, où l'on n'aperçoit aucune trace de soudure, parce que deux parties de verre en fusion soudées entre elles ne font qu'un seul et même verre.
LA VERRERIK
Mais, lorsqu'on a mis le pied dans une verrerie, l'étonneraent diminue, et l'on est tenté de préférer à ces tours de force les serre-papiers en verre incolore au sein desquels on voit paraître des objets tels qu'une montre, un baromètre, une boussole; toutefois, ces objets ne pouvant faire corps avec l'enveloppe de cristal, parce que la chaleur du verre fondu les eût
oxydés, déformés et même détruits, sont simplement logés dans une cavité qu'on a ménagée au centre de la boule hémisphérique. Quelquefois on incruste au sein du verre des portraits qui font l'effet d'une médaille vue dans l'eau. « Ces profils, généralement d'une couleur jaunâtre, dit M. Sausay [Merveilles de la verrerie)^ étant faits en terre à porcelaine et en silex broyé, peuvent subir, sans déformation aucune, une chaleur qui n'amollit que le verre. » Encore une fois, de pa-
■26fi GRAMMAIRE DKS ARTS DÉCORATIFS.
reilles fantaisies ont quelque chose de puéril; elles doivent séduire les esprits naïfs et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elles aient été et soient encore si bien accueillies dans les foires de l'Allemagne, et qu'elles figurent aux étalages de nos fêtes rustiques.
Une chose qui plaît aussi aux natures raffinées, et dont il faut user avec beaucoup de modération dans l'art de la verrerie, c'est la dorure. La dorure est un rehaut qui convient aux matières mates, non-seulement pour les égayer, mais pour les distinguer par des contours brillants des objets sur lesquels on veut les détacher. Ainsi les verres opalins, à cause de leur teinte laiteuse, et les verres pâte de riz, à cause de leur demiopacité, souffrent d'être relevés par des dorures, et pour cela quelques filets suffisent sur les bords de la coupe ou du verre, ou sur les bagues de la jambe. Mais dorer ou argenter un cristal est une idée malheureuse, à moins qu'il ne soit d'un ton très soutenu, d'une teinte sombre. Si les cristaux d'un rouge profond, d'un bleu intense, et les verres d'un beau noir, les hyalilhes, peuvent être rehaussés d'or, il n'en est pas de même des cristaux d'un ton clair et à plus forte raison du cristal blanc. Quand une matière est aussi belle par ellemême, tout ornement étranger y devient malséant, car c'est un pléonasme que d'ajouter du brillant à ce qui brille. Déjà ce manque de goiît avait frappé le bon esprit de Pline le Naturaliste qui, exagérant sa critique, allait jusqu'à blâmer même la coloration du verre. « Nulle substance, dit-il, n'est plus maniable et ne se prête mieux aux couleurs ; mais le verre le plus estimé reste toujours le verre incolore et transparent, plus semblable au cristal de roche. »
11 est d'ailleurs facile au verrier de multiplier les jouissances de la vue en tirant parti des ressources que lui fournit la seule nature des substances colorantes, par exemple, de la propriété qu'ont certains minéraux transparents d'offrir
une couleur différente, suivant qu'ils frappent l'œil par réflexion ou par réfraction. L'oxyde d'urane a justement cette propriété, qu'on nomme dichroïsme ; il donne au verre, dans la composition duquel on le fait entrer, une apparence dichroïde, en produisant une nuance jaune-citron par réfraction, et par réflexion un vert clair un peu nuageux, et comme, en regardant un vase, on peut percevoir à la fois ou séparément les rayons réfléchis et les rayons réfractés, on jouit de ces deux couleurs, tantôt par alternance, tantôt par un mélange d'où il résulte une jolie teinte soufre. « Les cristaux dichroïdes, dit M. Bontemps, ont eu une assez grande vogue, comme, du reste, beaucoup d'autres verres de couleur. Nous pensons qu'il est de bon goût de les employer en petites quantités, pour des articles de fontaine et d'étagère. Le cristal blanc est toujours la matière par excellence, celle qui restera le plus beau type de verre que l'industrie puisse produire. » La même observation s'applique à tout ce qui, dans l'art décoratif, a le caractère d'un simple tour de force, d'une curiosité pure, à tout ce qui n'est pas motivé par l'intention d'embellir, par l'envie de donner à l'utile un tour gracieux. Les Bohèmes et les Vénitiens ont fabriqué jadis et fabriquent encore un verre craquelé, imitant les fines aspérités de la couche de glace qui se dépose sur les vitres^, lorsque la température est assez froide pour condenser et congeler l'humidité qui est dans l'air. Cet efTet singulier, comment est-il obtenu par les verriers de Bohême ? Quand la paraison est faite, c'est-à-dire quand la portion de verre cueillie dans le creuset au bout d'une canne a été tournée et retournée sur une table de fonte appelée marbre, ils la promènent sur une couche de verre concassé, de manière que ces fragments irréguliers adhèrent à la masse vitreuse encore molle, et y forment les menues saillies de la craquelure voulue. Aujourd'hui, nos verreries produisent une variante de craquelé, qui
268 GliAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS.
a de l'analogie avec celui de la porcelaine, et ils y arrivent en plongeant brusquement dans l'eau froide la canne chargée de verre incandescent, ce qui fait que l'extérieur de la paraison se glace et se fendille en tous sens.
Mais, à le bien prendre, ce n'est là qu'un résultat curieux, car un verre dont la surface est glacée par imitation n'a pas de raison d'être, si ce n'est pour procurer à l'esprit l'idée de froideur. Or, de deux choses l'une : ou le vase craquelé — aiguière, broc ou carafe' — contiendra de l'eau frappée, ou il ne contiendra que de l'eau à la température ordinaire. Dans le premier cas, la fraîcheur se trahirait d'elle-même par la transsudation du verre ; dans le second cas, ce serait un cruel mécompte que d'espérer une sensation agréable et d'en avoir une toute contraire, de ne trouver que de l'eau tiède dans une carafe où elle paraissait glacée. Je ne parle ici que de l'eau, parce que de toute manière le craquelé n'est tolérable qu'à la surface d'un verre blanc. Les craquelés d'un ton rose, jaune ou vert, se rapportent, soit à l'idée d'un vin rouge frappé qui, à une température aussi basse, perdrait sa qualité principale, son bouquet, soit à l'idée d'une liqueur cordiale, qui serait dorée comme le cognac ou verte comme l'absinthe, et que personne ne désire boire à l'état de réfrigérant. Joint que les aspérités répandues sur toute la superficie du verre n'invitent pas à le prendre et ne permettent pas de le nettoyer.
Plus aimable à voir est cette variété du verre qu'on appelle aventurine. Ce qui porte ce nom dans l'art céramique est un menu sablé d'or que l'on a répandu sur une porcelaine de la Chine ou sur un laque du Japon. Mais dans la verrerie, ce nom s'applique à un verre remarquable par un semis de petits cristaux prismatiques, à quatre faces, très brillants et sans nombre, ayant l'apparence du cuivre. La couleur du verre sur lequel se détachent ces cristaux varie du jaune
brun à une teinte rosée. Il ne faut donc pas confondre l'aventurine des verriers vénitiens, obtenue par des procédés qu'ils tiennent secrets, avec l'aventurine des céramistes de l'Asie. Ceux-ci ont trouvé charmant de fabriquer, sans doute à l'intention des jeunes filles, ces laques délicieux, ces porcelaines exquises sur lesquels ils font tomber une pluie d'or, comme pour séduire les Danaë de Nagasaki ou de Yédo,
Du reste, les colorations, les craquelures, l'aventurine, les cannes torsinées et croisées en spirale ou en quadrillés, les filets concentriques, les dragons, ailerons, cordonnets en relief, globules de verre incolore, bulles d'air, gouttelettes et pois d'émail, tout cela n'est guère bien venu que dans les verres qui doivent briller sur une étagère ou sur le marbre d'un bahut à hauteur d'appui. La cristallerie de table n'est jamais plus belle que lorsque, dans sa limpidité parfaite, elle attend la couleur ambrée, paille, rose ou rubis des boissons qu'on y versera, la teinte blonde ou vermeille des compotes qu'on y verra transparaître, le ton rouge, orangé, gris-fer, pourpre et violet des fruits qui seront rangés sur les degrés circulaires, d'une pyramide en verre taillé. Que servirait de colorer le contenant de cristal lorsqu'il doit si bien se colorer de son contenu ? Pourquoi donnerait-on d'avance à une burette la couleur topaze brûlée que lui donnera le vinaigre, ou la couleur jaune d'or qu'elle recevra de l'huile.
Toutes les nuances de la gamme étant représentées sur une table de festin, il est inutile et peu convenable d'y admettre les cristaux colorés.
Le désir de voir ce que renferme un verre est si naturel que souvent le vin est servi dans des carafes comme si l'on voulait en jouir par la vue avant de le boire, et malgré les protestations des fins gourmets qui veulent qu'on respecte la respectable moisissure qui s'est développée à la superficie des bouteilles verdâtres.
Il arrive souvent que des malades, auxquels on prescrit du lait, ne le veulent boire que dans un verre, et ils l'avalent alors avidement, d'un seul trait, au lieu qu'ils le boiraient avec moins de goîit et à petites gorgées, si on le leur servait dans un bol en porcelaine blanche.
Il est cependant des verres de couleur qui ont à la fin des repas un caractère patriarcal, presque sacramentel, et qui peuvent y figurer, soit comme des réminiscences du temps jadis, soit comme des reliques conservées dans les familles. Je parle de ces présentoirs que portaient des officiers, en feutres à plumes, collerette et justaucorps. Je parle aussi de ces bouteilles d'échanson à la forme aplatie, dont la panse est décorée, sur les deux faces, d'entrelacs en émaux, de rosaces, de blasons. Je parle surtout de ces majestueux et lourds vidrecomes dont la forme cylindrique subit vers l'orifice une légère diminution, — la même à peu près que celle des colonnes, — écussonnés, rehaussés d'émaux et d'or, enrubanés de devises, marqués de monogrammes et datés de l'année où on les fondit. Ces verres archaïques teintés de jaune ou de vert, et qui invitent à entonner les vins du Rhin, ont encore une physionomie qui plaît. Leur dimension est imposante et leur pesanteur vénérable. Quelquefois les armoiries y sont surmontées de timbres ornés de cimiers. D'autres fois, on y voit des hallebardiers de la hanse teutonique portant leur bannière avec fierté, le poing sur la hanche, le jarret tendu et la barbe en éventail comme les reîtres représentés dans les gravures de Goltzius, ou bien, c'est un couple de jeunes fiancés qui se jurent un amour éternel sur ce vase fragile. Le moment où l'on apporte ces verres héraldiques est celui où commence, comme dit Montaigne, la douceur des devis, où l'on échange avec le plus d'entrain, avec le plus de liberté, ces bons discours et agréables entretiens de quoy les gents d'entendement sçavent s' entrefestoyer .
LE BESOIN II OHNER A CONUL IT L HOMME A TRANSFORMEU LA NECESSITE DES VITRES EN UNE DÉCORATION LUMINEUSE.
Mais ce n'est pas seulement pour les usages de la table et de la toilette et pour le remplacement des trumeaux par des glaces, que le verre est une substance merveilleuse. Il peut devenir un objet décoratif là même où on l'eût regardé seulement comme une chose utile. Il semble qu'une limpidité parfaite suffit au verre à vitre et qu'on n'a plus rien à lui demander quand il nous préserve des intempéries sans intercepter la lumière. Mais par le besoin d'orner qui est une des plus nobles qualités de son intelligence, l'homme a été conduit à transformer la nécessité des vitres en une décoration lumineuse. Prévoyant que le verre lui laisserait voir des lignes et des formes déplaisantes, il s'est ménagé une vue se Ion son goiit. Il a coloré les rayons qui entraient dans sa de meure; il a cannelé ses vitres, il les a dépolies par places, émaillées en partie, brodées comme des rideaux, il les a peintes enfin pour interposer entre le soleil et lui des figures et des images infiniment variées.
Rien de plus curieux que de suivre les opérations du verrier, particulièrement celles que lui a suggérées le désir de décorer nos demeures et de répondre à nos fantaisies. Veuton rendre inutiles les persiennes et les rideaux, de manière à éviter les regards indiscrets sans diminuer l'intensité du
272 GRAMMAIllE DES AHÏS DÉCORATIFS.
jour? Il fait des verres à vitres cannelés. Pour cela, il souffle le verre dans un cylindre creux en métal, portant, à l'intérieur des cannelures qui s'impriment en relief sur le verre.
Toutefois les vitres cannelées, si elles ont l'avantage de disperser les rayons du soleil et de couper la vue, ont aussi l'inconvénient de fatiguer les yeux, de papillotter. Ceux qui ne veulent pas être vus dans leur intérieur, et qui renoncent à voir le dehors, dépolissent le verre en le frottant avec de la poudre de grès humide ou avec du sable fin, mêlé d'émeri. La lumière qui entre par le verre ainsi maté est adoucie et tranquille parce qu'elle est tamisée. Mais comme l'intransparence des vitres ferait tache dans une habitation et l'attristerait en obstruant le passage du regard, on a dû chercher les moyens de voir au travers sans être vu, et l'on a inventé le verre mousseline. D'abord, pour imiter la mousseline unie, on a revêtu la surface du verre d'une couche d'émail, c'est-àdire de cristal blanc ou teinté, broyé aussi fin que possible. Cette poudre impalpable, délayée dans de l'eau gommée, produit une première teinte légère que l'on peut rendre plus opaque en y superposant, lorsqu'elle est sèche, une seconde couche d'émail, délayée à l'essence, et pour unir la surface, on se sert de plusieurs brosses, promenées régulièrement en long et en large, et dont la dernière est un blaireau qui adoucit le tout et l'égalise parfaitement.
Cependant, il n'y avait qu'un pas de l'imitation de la mousseline unie à l'imitation de la mousseline brodée. Il suffisait d'ouvrager la couche unie en y faisant transparaître un dessin. Qu'a fait l'artiste verrier? Il a découpé son dessin à jour sur une feuille mince de laiton, et posant cette feuille sur le verre, il l'a frottée avec une brosse assez dure pour enlever l'émail dans toute la partie percée à jour. Il a obtenu ainsi un dessin transparent sur un fond qui a été dépoh, par la fusion de l'émail au four à réverbère, et pour peu qu'il aif
mêlé un émail de couleur à l'émail blanc, sa vitre se trouvera teintée de rose, de bleu tendre, de violet pâle, ou de toute autre nuance.
Mais après les verres imitant la mousseline unie ou brodée, sont venues à leur tour les imitations de ces verres. On s'est avisé d'imprimer doucement avec un rouleau, sur le carreau de vitre, un morceau de tulle enduit d'une matière grasse. Le tulle enlevé, on a soumis le verre à la morsure de l'acide, qui rongeant tous les vides du tulle, sans en attaquer le tissu, produit un réseau délicat sur un fond mat, de telle sorte que, de l'extérieur, les regards ne puissent pas pénétrer au dedans, et que de l'intérieur on puisse voir au dehors. Il va sans dire que l'etfet changera si le réseau varie et que le tulle se compliquant d'une dentelle, par exemple, produirait un ornement plus riche. Voilà donc un moyen facile et peu dispendieux de décorer les vitrages, car ici l'action du feu est inutile, tandis qu'elle est nécessaire dans les verres mousseline pour fondre la couche d'émail en poudre qui doit constituer le fond du dessin.
Mais le verre gravé, s'il n'offre qu'un dessin monochrome, n'est bon que pour épargner à la vue un spectacle permanent de trivialités en le remplaçant par un spectacle choisi, et aussi — quand la gravure est fine — pour arrêter au passage l'indiscrétion des passants ou des voisins. C'est par la couleur que les vitres deviennent l'objet d'une décoration qui peut avoir les différents caractères de la magnificence ou de la douceur, du mystère ou de l'éclat. Suivant qu'elle est intense et pure, ou d'une nuance délicate et sombre, la vitre colorée exalte les clartés du jour ou les tranquillise ; elle fait vibrer les rayons jusqu'au tapage des couleurs, ou les apaise jusqu'à produire le silence de la lumière.
Nulle part, du reste, la signification morale des couleurs (je veux dire leur rapport secret avec nos sentiments) n'est
plus frappante que dans le verre, parce que la transparence y ajoute une expression ou même une poésie. Le jaune, ce beau jaune qu'on obtient en mêlant avec la matière vitreuse de la sciure de bois d'aune ou de peuplier ayant encore sa sève, ce jaune, dis-je, introduit dans la chambre un or fluide, un or tamisé qui, même par un temps brumeux, nous fait croire à la visite du soleil et nous en donne le mirage. Le bleu, au contraire, surtout lorsqu'il est profond, avance l'heure du soir, et nous dispose à la mélancolie lors même qu'au dehors triomphe la gaieté du jour. Colorés en rouge-rubis ou en rouge-pourpre par l'oxyde d'or, et en rouge orangé par le cuivre, les verres du fenêtrage se rapportent à la notion d'une richesse somptueuse et donnent l'idée de la splendeur. Si le rouge incline au jaune, si le bleu passe au violet ou s'il tourne au vert, ces dièses et ces bémols de la gamme répondent à des sentiments qui sont des nuances de ceux qu'éveillent les couleurs primitives, jaune, rouge et bleu. D'où il suit que si l'une de ces couleurs domine franchement dans un vitrage, elle imprimera aux effets de la décoration un caractère prévu et facile à prévoir, car il ne faut pas oublier qu'ily a dans le spectre solaire trois couleurs chaudes, le jaune, l'orangé et le rouge, qui ont pour complémentaires trois couleurs froides, le violet, le bleu et le vert, et que si les premières ont trait à la gaieté, à l'expansion, à l'opulence orgueilleuse, les autres correspondent à des sentiments de tristesse, de concentration et de modestie aimable.
Rien n'empêche maintenant que les vitres colorées ne soient peintes en vives images, en figures de toute sorte, et le mieux est, pour les fenêtres d'un hôtel ou d'une maison, que les sujets ne soient pas liés en un tout et qu'il y en ait un dans chaque carreau de vitre. Cela varie le spectacle, cela lui donne du charme et pour plus longtemps. Du fond de son boudoir, où elle rêve peut-être les yeux ouverts, telle
I,A VERHIÎUIE. 27S
femme élégante peut voir la lumière exalter les couleurs dont s'est imbibé le vitrage, éclairer en les traversant des figures fantastiques ou naturelles, fabuleuses ou historiques, des dragons menaçants, des monstres vaincus, des Andromède. Elle y voit apparaître tantôt des pages d'aulrefois, des écoliers et des chevaliers du moyen âge, tantôt des scènes d'intérieur qui se passent dans les airs, à la hauteur des nues ; puis des casques ailés à visière, des cerfs, des léopards, et les animaux du blason, et ceux des contes de fées. Nous avons vu à Paris, rue de Florence, dans une salle à manger de vieux style, meublée et lambrissée en chêne noir, un grand fenêtrage composé de vitres anciennes, sans cohésion, sans suite, mais d'un aspect séduisant et prestigieux. Les couleurs y sont combinées de manière à former des accords pleins de douceur, assaisonnés çà et là de contrastes piquants. Elles réchauffent la lumière dans les jours sombres et en apaisent l'éclat dans les jours clairs. Le soleil est comme intercepté par un rideau semé de pierreries et ses rayons semblent verser dans ce logis intime tous les trésors de Golconde. On passerait des heures entières à contempler les images incohérentes, mais rassemblées avec une habileté secrète, qui font de cette verrière un ravissant grimoire. Ici un chamois poursuivi par des chasseurs invisibles bondit parmi les rochers et va se sauver dans une tour ; là commence un roman de chevalerie qui n'a point de fin. Plus loin, des sentences en lettres gothiques sont interrompues par les cimiers d'un écusson de burgrave. Le décousu de cette décoration gemmée est justement ce qui en fait les délices... Ainsi des images intéressantes pour les yeux et pour l'esprit sont substituées à la vue désobligeante des cheminées dont se hérissent les toits de la ville, et des vulgarités dont se compose le plus souvent le spectacle journalier de la circulation et de la vie.
Nous aurons à parler dans la dernière partie de ces études
du rôle magnifique et imprévu que joue le verre dans l'architecture moderne, des belles applications de cette matière à la couverture et même aux parois de certains monuments, tels que le Cristal Palace^ près de Londres, et le Palais de l'Industrie, à Paris. Nous dirons quelle place a tenue et peut tenir encore la peinture sur verre dans la décoration des édifices publics. Mais, sans sortir des habitations privées, combien est heureux l'emploi des vitrages qu'on peut annexer à sa demeure, quand elle se prolonge en terrasse ou qu'elle ouvre sur un large balcon !
La serre devient une chose rare sans doute, dans une ville comme Paris, où la place est disputée à prix d'or, où un petit jardin est un grand luxe. Mais dans les villes de province où l'espace est moins coûteux, il suffit de quelque aisance pour avoir une serre de plain-pied avec les appartements, ou servant, au rez-de-chaussée, de transition entre la maison et le jardin. Il va sans dire qu'il faut laisser en verre incolore les vitrages qui doivent abriter des arbustes délicats et de pur ornement, comme le camélia du Japon, des plantes frileuses comme les rhododendrons, le caoutchouc, de jolies fleurs comme les azalées, car il serait absurde de donner une coloration artificielle à la lumière qui doit éclairer des fleurs et des plantes si bien colorées par la nature. Sous les courbes élégantes de la toiture vitrée qui les protège, elles épanouiront leurs feuilles minces ou charnues, mates ou lustrées, leurs corolles symétriques ou capricieuses, leurs pétales roses, orangés, écartâtes, sanguins ou violet pâle. Une femme n'est jamais plus gracieuse que lorsqu'elle prend soin de ses fleurs, les arrose, les taille, les nettoie, leur donne de l'air, leur met des tuteurs, et se promène en négligé dans une chambre diaphane où, sans quitter son intérieur, elle a un pied dehors.
Quand on parcourt les pays du Nord, l'Angleterre, par
exemple, ou la Hollande, il y a quelque chose de touchant à voir partout aux fenêtres des plus misérables logis, des jardins en miniature, de petites serres sans vitrages où les fleurettes en pots grimpent souvent le long de légers fils, tandis qu'aux ouvertures des maisons plus heureuses, des plantes fleurissent dans des jardinières en faïence fine. La nature a mis de la grâce dans les fleurs les plus communes ; elle les a revêtues de ses nuances les plus délicates ; elle a travaillé avec autant d'amour la corolle étoilée d'une marguerite que les pétales soyeux et pourprés d'une pivoine opulente, et par là elle semble avoir ménagé à ses plus pauvres amis des plaisirs que les riches ne trouvent que dans la rareté et la cherté des plantes exotiques. Mais si la nature a pensé aux pauvres, l'artiste ne doit pas les oublier non plus, ni le verrier.
Aussi bien, l'art peut pénétrer dans les plus humbles demeures rien qu'en s'attachant à la décoration des vitres pour y produire des effets analogues à ceux de la lithophanie allemande ; collées aux vitres d'un logis modeste, des estampes en grosses couleurs, traversées par les rayons du soleil, empruntent de la transparence du verre une délicatesse imprévue et charmante, et peuvent procurer le mirage d'une verrière intime. Ordinairement les gravures coloriées faites tout exprès pour cet usage sont banales et insipides, mais rien n'empêcherait de les choisir avec goût ; il n'en coûterait pas plus d'avoir à sa vitre l'image lumineuse d'un admirable morceau que d'intercepter le soleil par un coloriage barbare.
Voilà comment, grâce à tous les ornements que le verre est susceptible de recevoir dans son mariage avec la lumière, l'industrie du verrier peut s'élever à la dignité d'un art en créant, pour la demeure d'une famille, des décorations tantôt splendides, tantôt gracieuses, mais toujours pleines de charme pour le regard et pour la pensée.
L'ORFEVRERIE
NIELLURE, INCRUSTATION, ÉMAIL, CISELURE, BEPOUSSÉ, GALVANOPLASTIE.
D'autres ont fait, d'autres feront l'histoire de l'orfèvrerie (1). Ce que nous avons à dire touchant cet art délicat, si étroitement lié à la sculpture, est purement esthétique et ne relève que du sentiment. Encore ne voulons-nous pas explorer le domaine de l'orfèvrerie religieuse, de celle qui fabrique les croix, les reliquaires, les calices, les encensoirs, les candélabres, les bénitiers, les crosses pastorales et autres objets destinés au culte. C'est uniquement dans ses rapports avec la décoration des demeures privées, que l'art des orfèvres va être ici l'objet de nos études.
Nous avons vu les merveilleux effets que produisent, sur une table de festin, le cristal blanc taillé à facettes, les cristaux de couleur, et sur une étagère, les verreries de Bohême, les verres filigranes de Venise, les vidrecomes teutoiiiques, aux peintures émaillées... Voyons, maintenant, quelle sera, dans l'ornement de la maison, la part de l'orfèvrerie.
(1) Cette histoire a été écrite déjà, au moins ea partie, par M. Jules Labarte, dans les Arts industriels, par M. Paul Mantz, dans la Gazette des Beaux-Arts, par M. Ferdinand de Lasteyrie, dans la Bibliothèque des Merveilles.
L'ORFEVRERIE. 279
DANS l'orfèvrerie LA DESTINATION DE L'OBJET ET SURTOUT