LA SOLIDITÉ APPARENTE A LA SOLIDITÉ RÉELLE
ANS sa rudesse naïve , le langage populaire, en comparant une mine farouche à une porte de prison, indique vivement les impressions que peut produire, sur le visiteur ou sur le passant, la porte d'une maison, suivant le degré de résistance qu'elle offre par la solidité de son bois et par l'énergie de ses ferrures. Il est sensible, en efTet, que l'entrée d'un logis peut avoir un caractère rébarbatif ou avenant, sévère ou aimable, selon la saillie de ses bossages, le caractère de ses pentures, la brutalité ou la délicatesse des serrures, si elles sont apparentes, la recherche des formes décoratives ou le défaut d'ornements, la douceur ou l'âpreté des ouvertures, si la porte est en partie ajourée ou grillée, enfin la prise plus ou moins facile du heurtoir, s'il y en a un. . . C'est donc de la menuiserie et de la ferronnerie que dépend le caractère d'une porte, sans parler de
la couleur dont elle est peinte, et qui, étant presque toujours d'un seul ton, achève d'en caractériser l'aspect.
Il est arrivé, dans la serrurerie comme dans un grand nombre de métiers, que la pensée de produire beaucoup et de produire économiquement a fait préférer au travail direci et manuel de l'homme les procédés de la fonte, et qu'ainsi les accents que la personnalité humaine imprimait aux ouvrages de fer rougis dans la forge et façonnés par le marteau et la lime se sont effacés peu à peu pour faire place à une exécution molle, uniforme, stéréotypée, sans variété, et partant sans caractère, La fonte a substitué à des formes qu'on aurait inventées à propos, au fur et à mesure des besoins et suivant les cas, des formes qui se trouvent toutes clichées d'avance. En un mot, l'art du forgeron, cet art que les Grecs ont honoré au point d'en élever l'inventeur au rang des dieux, a failli disparaître remplacé par l'art du fondeur. « Lorsque le serrurier n'avait ni la lime, ni la machine à raboter, ni les cylindres, ni même la vis, dit M.Viollet-le-Duc (1), et qu'il lui fallait assembler des pièces offrant une très faible prise, son esprit était naturellement porté à s'ingénier, à chercher des procédés compatibles avec la matière et la façon de l'employer... Ayant moins de ressources matérielles, nos artisans du moyen âge étaient forcés de demander à leur inteUigence ce que ne pouvait leur fournir une industrie dans l'enfance. Au total, l'art n'y perdait pas. L'œuvre de pacotille, vulgaire quant à la forme, vulgaire quant à la conception, n'existait pas et ne pouvait pas exister. Elle était simple ou riche, pauvre ou luxueuse, mais elle était toujours le produit d'un effort de l'inteUigence développée en raison de l'objet propre, et cet effort se reproduisait chaque jour, et chaque jour avec un perfectionnement ou une plus complète expérience.
(l) Lidionnaire raisonné de V architecture française, au mol Serrurerie.
Ferrures de la porte Sainte- Anne, à Notre-Dame de Paris. Exemple d'ua excès blâmable de formes curvilignes.