METTRE DU JEU ET EN QUELQUE SORTE DE LA VARIÉTÉ JUSQUE
DANS LA MOKOCHROMIE.
De même qu'un son arrive à notre oreille par suite de mouvements ondulatoires, imprjmés à l'air, et dont le nombre détermine le grave et l'aigù, de même toute couleur est astreinte à une certaine quantité de vibrations qui agissent sur l'organe delà vue comme le son sur l'organe de l'ouïe. Il est d'ailleurs fort probable, ainsi que l'a pensé un homme de génie, Euler, que les couleurs ne sont autre chose que les différentes vibrations de la lumière.
Les artistes orientaux, qui sont des coloristes consommés, lorsqu'ils veulent colorer une surface d'une seule teinte, que ce soit une étofîe, un tapis ou un vase, font vibrer la teinte, c'est-à dire la nuancent sur elle-même, mettant, par exemple, bleu sur bleu, rouge sur rouge, vert sur vert. En d'autres termes, ils appliquent la même couleur à divers degrés d'intensité, du clair au sombre, introduisant ainsi dans l'unité de la couleur la variété des valeurs. Un ton parfaitement uni leur paraît désagréable autant que le serait un ton sec, rendu par un corps sans élasticité, sans vibrations.
Et n'est-ce pas le besoin de varier le spectacle, même le plus simple, qui a fait inventer ces craquelures, ces truites, ces gaufrages, ces chagrinés, ces soufflés, ces flambés qui
forment à la surface d'un vase des accidents heureux, et nous le montrent, pour ainsi dire, paré de ses défauts ?
Quand la glaçure d'une poterie n'est pas dilatable et contractile au même degré que la pâle, elle se fendille dans tous les sens, elle tressaille et ses tressaillements se nomment
Lagène soufflée de veinules formant jaspure.
craquelé. Si les fissures ne s'arrêtent pas à la surface et se continuent dans la pâte, la pièce pouvant se casser au moindre choc ou au moindre changement de température doit être mise au rebut. Mais si la tressaillure n'est pas profonde, si elle forme des fentes fines, courtes, multipliées, qui divisent la glaçure en une multitude de carreaux à demi réguliers, la
surface du vase se trouve accidentée d'une manière agréable. Les Chinois, premiers observateurs de la tressaillure, en jugèrent ainsi, et, voulant transformer en une qualité séduisante pour les curieux ce qui était un défaut de fabrication, ils cherchèrent longtemps et finirent par trouver le secret de produire à volonté telle ou telle craquelure, grande, moyenne ou fine. La plus fine se nomme truite, par analogie avec les
Lagène en ci-aquelé.
écailles menues de la truite. Elle prend aussi le nom de ventre de biche sur certains grès du Japon aux mailles délicates et serrées, fabriqués chez le prince de Satsouma.
Afin d'accentuer le réseau^ de le rendre plus apparent, on imagina de remplir les fentes avec de l'encre épaisse quand la couverte était grise, ou bien avec une substance diversement colorée suivant la teinte du fond. Celte substance est ordinairement une dissolution végétale qui les pénètre et y
reste emprisonnée, la pièce ne reparaissant pas au feu. Ainsi accusées par la couleur, les veines de la tressaillure enveloppent le vase d'une capricieuse et fine guipure, et par un sentiment d'ironie familier au peuple du Céleste-Empire, l'image
Soucoupe à bordure en mosaïque clatlirée. Potiche japonaise à double paroi, dite réticulée. Tasse revêtue d'un clissage en bambou.
de la fragilité devient une grâce pour l'œil rassuré et charmé. Quelquefois la surface tout entière du vase est chagrinée de points saillants imitant tantôt la peau d'orange, tantôt la chair de poule ^ et quelques spécimens nous montrent les saillies, sur lesquelles la couverte a glissé, devenues mates sur un fond
vitreux ; mais le plus souvent ces reliefs ne sont imprimés que dans certaines parties du vase qui doivent séparer les motifs du décor en remplissant l'espace compris entre les rinceaux d'ornements et les médaillons.
D'autres effets du hasard ont été changés en beautés. Certaines pièces voulues d'un beau rouge étaient sorties du fourneau semblables à une espèce d'agate et présentaient comme des flammes violettes, bleu tendre et vert pâle. Ces insuccès furent considérés comme des bonheurs, elles ouvriers orientaux dirigèrent leur feu de manière à les reproduire. « A un moment (de la cuisson au grand feu), dit M, Jacquemart, par l'introduction rapide et simultanée de courants d'air et de vapeurs fuligineuses, la couverte haricot arrive à se transformer pour prendre un aspect des plus pittoresques. Des colorations veinées, changeantes, capricieuses comme la flamme du punch, diaprent la surface. L'oxydule rouge passant successivement du rouge au violet, au bleu pâle et au vert, se décolore même complètement dans certaines saillies devenues blanches et fournit ainsi d'heureux accidents, interdits au travail du pinceau. Chacun connaît cette porcelaine appelée vulgairement flambée. » Parfois la transmutation s'est opérée violemment, — on en voit un exemple au musée de Sèvres, — et le rouge, le blanc, le bleu vif se voient déchiquetés par lambeaux et à peine reliés par des teintes intermédiaires.
Mais les céramistes de la Chine et du Japon ont trouvé cent façons de varier la superficie des vases. Les uns, en soufflant à travers un tuyau dont l'ouverture est couverte d'une gaze fort serrée, ont semé la couverte de petits points ; les autres ont poussé également par insufflation sur un fond bleu, des gouttelettes rouges remplies d'air, qui en crevant ont dessiné de petits anneaux dont le diamètre ne dépasse pas celui du plus fin réseau de dentelle. Or s'il arrive que cette opération ait manqué, les gouttes, au lieu de s'aplatir en disque, forment,
en coulant, des vésicules qui composent une jaspure très riche et très curieuse.
Ceux-ci ont appliqué à la porcelaine une mosaïque semblable en petit à celle qu'on emploie dans les pavements, ou bien ils ont imité les tresses d'une corbeille, et leur mosaïque est dite alors clathrée, ou bien ils ont enveloppé leurs vases d'un vêtement en brins de bambou, d'un clissage, ou bien encore ils ont emprunté de l'orfèvrerie un travail de filigrane, que les Japonais, particulièrement, exécutent à merveille dans les fonds et qu'ils tracent en or au lieu de le tracer en rouge ou en brun comme les Chinois.
Ceux-là ont inventé d'emprisonner des potiches, des cornets, mais surtout des services à thé, dans un réseau de porcelaine, en leur donnant une paroi extérieure découpée à jour, et ce n'est pas seulement pour amuser le regard qu'on a imaginé ces pièces dites réticulées, c'est pour que la tasse qui renferme un liquide bouillant puisse être facilement prise et tenue à la main ; car il est remarquable que, dans les arts décoratifs comme dans l'architecture, la grâce a été engendrée souvent par l'utile. Et de même que le temple antique est entouré de colonnes qui sont ou isolées ou engagées dans le mur ; de même l'enveloppe réticulée est tantôt séparée de la paroi intérieure, tantôt adhérente à cette paroi. De là est venue sans doute l'idée de la décoration à jours cloisonnés, appelée travail à grains de 7nz. Des fleurons percés dans la pâle y ont d'abord figuré un dessin à jour ; puis, la couverte ayant bouché les vides, a rendu le dessin transparent par la seule différence des épaisseurs.
Quelquefois ils ont employé la mosaïque seulement dans les bordures et ils ont interrompu l'ornement par des cachets, comme on en voit un exemple sur la tasse à anse gravée plus loin, dont le pourtour est orné de branches de roses fleuries, sur lesquelles sont posés des merles huppés.
On le voit, les nations qui depuis tant de siècles ont employé leur génie à chercher les poésies de la nature dans la beauté et la vérité sans fin des substances qu'elle engendre et dans les colorations merveilleuses dont elle nous donne le spectacle, sans cesse renouvelé, les nations qui ont épuisé les manières d'orner la vie intérieure en se procurant la volupté des yeux, ont senti le besoin de remuer, d'aviver les surfaces uniformes, d'éviter cette froide égalité de teintes que nous autres Européens nous avons eu la simplicité de poursuivre.
Et en ce genre les enseignements nous viennent de partout. Voyez comment le cuivre employé à ses différents états dans les faïences hispano-moresques, soit pour la coloration bleue ou verte de la glaçure, soit pour la production des reflets métalliques qui donnent des couleurs irisées — c'est-à-dire des anneaux concentriques oii vibrent les tons de l'arc-en-ciel — a été pour les Mores d'Espagne la source d'effets puissants, alliés à une douceur charmante.
Ainsi, en l'absence de toute autre décoration, sans le secours d'aucun dessin, la seule glaçure peut introduire, dans un ouvrage dont la surface reste pourtant uniforme, une splendide variété de couleurs apparentes et qui sont une pure illusion.
Une observation, qui a duré peut-être plusieurs siècles, a révélé aux céramistes orientaux que la couleur est liée par une étroite dépendance à la forme moléculaire de l'objet qui la réfléchit, à sa contexture, à ses contours, à son voisinage, au fond sur lequel il se détache, à la qualité du rayon qui l'éclairé.
Us ont appris qu'étant donnée une feuille d'un certain vert, ce vert peut changer vingt fois, selon que cette feuille sera lisse ou grenue, lustrée ou mate, dentelée sur ses bords ou terminée par un contour net, creuse ou convexe, striée ou polie, velue ou glabre, pointue ou ronde, grande ou petite.
toules ces condilions pouvant prêter vingt tons différents à la même teinte.
Ils ont appris également que toutes les couleurs du ciel et de la terre vibrent comme les cordes d'une harpe. Une capucine, un dahlia sur le vert frais de l'herbe ou du feuillage seraient des taches dures pour le regard ; mais le rouge-cramoisi de ce dahlia, le rouge orangé de cette capucine ne sont
Tasse à anse ; bordure mosaïque à cachets.
pas un seul et même rouge ; ils ont chacun une quantité de nuances. Si l'on y regarde bien, l'on verra que dans cette teinte qui paraît une, il y a toute une gamme de tons clairs et de tons soutenus, de sorte que le coloris de ces fleurs, au lieu d'être une touche solitaire du pinceau de la nalure, s'accompagne de ses similaires pour se marier avec l'ensemble environnant.
Telle est la loi naturelle, et les orientaux nous en ont donné l'équivalent dans leurs tissus,, dans leurs tapis, dans les éton-
nants produits de leur céramique, où, par le ton sur ton, ils ont exprimé une profondeur qui semble infinie, en donnant aux couleurs qu'ils mettent en jeu, non pas l'uni qui les refroidirait, mais la vibration qui les fait vivre.
LES CONVENANCES DE L ART CÉRAMIQUE VARIENT SELON QV IL S AGIT DE DÉCORER UNE POTERIE d'uSAGE OU DES VASES HONORIFIQUES ET d'aPPARAT.
L'art est partout le bienvenu. Il peut imprimer son cachet sur toute chose, donner de l'élégance aux ustensiles les plus vulgaires et nous faire trouver du plaisir à les manier, à les voir. Mais il faut distinguer entre les objets usuels qui appartiennent à l'industrie et ceux qui ont été conçus pour être beaux, sans avoir aucune autre destination.
La décoration des uns n'est point assujettie aux mêmes convenances que celle des autres. L'art doit se manifester plus discrètement dans une poterie de service que dans une garniture de parade, sur un morceau purement ornemental ou symbolique, fait pour être offert en présent, ou pour consacrer le souvenir d'un événement mémorable, ou pour servir de récompense, ou enfin pour être le prix du vainqueur dans les joutes publiques.
Faute d'avoir songé à cette distinction, les fabricants européens ont commis toutes sortes d'hérésies ridicules etd'outrages à la philosophie du sentiment. Les uns ont orné des assiettes à dessert en y faisant peindre une fuite en Egypte ou un sacrifice d'Abraham, qui attendent les honneurs de la confiture. Les autres ont représenté sur des soucoupes des insectes fort bien imités, ou, dans le fond d'un bol, l'image de Washington que
doit inonder le chocolat du matin. Ceux-ci ont décoré l'intérieur des cuvettes de roses énormes et toutes bleues. Ceux-là ont semé de mouches ou de fleurettes la surface interne d'une tasse où l'œil ne désire que la plus pure blancheur.
Après avoir passé le Rhin^ le style Boucher nous était revenu des manufactures de la Thuringe avec la grâce en moins et la prétention en plus. Tel surtout se décorait d'une Diane vêtue à la polonaise, surprenant un Endymion endormi en culotte lilas. Vénus en spencer donnait le fouet à l'Amour. Mais la dignité de l'histoire venait s'ajouter parfois au caractère ingénieux de nos décors céramiques, et les compotiers s'honoraient de l'image du grand Frédéric, avantageusement remplacée, selon les circonstances, par les figures du consul Bonaparte ou de Bolivar.
Sous le règne de Louis-Philippe, on eut l'idée de commander à Sèvres un service de table sur lequel devaient être peints les châteaux historiques de France et de nombreux sujets relatifs à l'histoire de Fontainebleau. Mais l'on fut sans doute frappé de ce qu'il y avait de peu convenable à présenter aux convives ces belles architectures et ces galanteries au moment où elles allaient être couvertes de crèmes ou de marmelades, et l'on voit aujourd'hui ce service, dont le décor se complique d'une incontestable utilité, adossé aux lambris de la galerie des assiettes, à Fontainebleau.
Quand on visite le Musée de Sèvres et celui du Louvre et les riches collections privées, on y trouve des pièces couvertes, sur toutes leurs faces, d'ornements délicats, par exemple, des assiettes à fond filigrane avec des cartouches en réserve, ou bien des soucoupes à bordure mosaïque, à décor plein, représentant un sujet littéraire, une scène de roman, ou bien encore des coupes sur pied haut, dites à saki, dont l'intérieur est merveilleusement peint. Mais ces splendides morceaux ont presque toujours une destination honorifique. Ce sont des
œuvres d'art plutôt que des ustensiles d'usage. Les Japonais en font l'objet de cadeaux précieux, et si l'on met dans les coupes dont nous parlons du vin de riz très chaud, qui est le saki, c'est sans doute pour faire admirer une porcelaine qui, en dépit de sa ténuité, de sa fragilité apparente, conserve la force de résister aux dilatations produites par une chaleur soudaine.
Quoi qu'il en soit, il y a quelque chose qui nous semble répugner à cette raison raffinée qu'on nomme le goût, dans les ornements placés à la surface intérieure d'une poterie destinée à recevoir des boissons ou des aliments. L'unité de ton paraît aussi nécessaire au dedans du vase qu'elle est déplacée au dehors. L'intérieur d'une tasse, d'un gobelet, d'un pot à crème a toujours bonne grâce à ne présenter qu'une pâte blanche sans défaut, à moins qu'on ne l'ait revêtue d'or pour y ménager des reflets chatoyants, des jeux de lumière et de miroir, comme en offrent ces timbales oii les enfants croient qu'on a versé de l'or liquide.
Pourquoi feindre dans un vase à boire la présence d'un corps étranger que l'on voudrait en extraire à la pointe de sa fourchette ou du bout de ses doigts? Passe encore pour la bordure des coupes, pour le marly des assiettes, parce qu'il est censé que l'utilité de l'objet ne commence qu'à partir de ses bords. Et cependant comme la régularité parfaite est toujours un peu froide, il n'est pas interdit de franchir ces lignes rigides. La liberté de l'art permet que la fleur capricieuse du bégonia ou la vrille en spirale d'une vigne courante passe la frontière et empiète sur le bassin de l'assiette, ne fiit-ce que pour rompre la symétrie, mais à la condition que ces empiétements seront soumis à un certain équilibre.