ACCESSOIRES ET PEU VOYANTS
La théorie des couleurs a été exposée dans la Grammaire des arts du dessin à laquelle fait suite le présent ouvrage. Il nous suffira donc de la rappeler ici en peu de mots.
La lumière contient les trois couleurs primaires, le jaune, le rouge et le bleu, plus les trois couleurs binaires ou mixtes, l'orangé, le vert et le violet. L'œil humain est si bien fait pour la lumière que, lorsqu'il est ouvert, il ne peut pas supporter longtemps d'en être privé, et par la même raison l'on peut dire qu'il ne saurait tolérer longtemps une seule des couleurs primaires. Cela est si vrai que nos yeux semblent avoir la propriété merveilleuse de reconstituer toute la lumière lorsqu'ils n'en perçoivent qu'une partie. Un homme qui a passé un quart d'heure dans une chambre toute tendue de jaune a tellement besoin de posséder les deux autres parties de la lumière, le rouge et le bleu, qu'en sortant de cette chambre il voit partout des taches de violet, c'est-à-dire de la couleur qui contient en elle le bleu et le rouge.
Voilà pourquoi le violet, servant de complément au jaune pour reconstituer la lumière blanche, est dit complémentaire du jaune, et réciproquement. De même le rouge et le vert sont complémentaires l'un de l'autre; de même l'orangé est la couleur complémentaire du bleu, qui à son tour est la complémentaire de l'orangé.
Ceci posé, tels senties phénomènes que les Orientaux connaissent empiriquement depuis des siècles, et que la science moderne a prouvés :
Si l'on rapproche une couleur de sa complémentaire, le rouge du verl, par exemple, ces deux couleurs seront exaltées par leur juxtaposition, le vert étant beaucoup plus vert et le rouge beaucoup plus rouge. Egalement le voisinage immédiat du bleu surexcitera l'orangé, et le violet mis à côté du jaune le fera resplendir. Mais ce qui est surprenant, c'est que ces mêmes complémentaires qui juxtaposées s'exalteraient l'une l'autre, jusqu'à devenir fatigantes pour l'œil, elles se détruisent par leur mélange. Ainsi, lorsqu'on mêle ensemble à quantités égales du bleu et de l'orangé, du rouge et du vert, du violet et du jaune, ce mélange produit ce qu'on appelle l'^cAromatisme, c'est-à-dire que les deux teintes se détruisent et qu'il n'en reste qu'un gris absolument incolore, une non-couleur.
Arrêtons-nous ici un instant pour faire une observation importante. Il y a quelques années, nos manufactures, sans en excepter la plus célèbre, la manufacture de Sèvres, cherchaient à obtenir les nombreuses variantes du gris, le gris étant considéré comme une couleur distinguée, délicate et flatteuse. Or, qu'est-ce que le gris? C'est un achromatisme; c'est le résultat que produisent, en se détruisant, deux belles couleurs. Conçoit-on maintenant qu'on ait eu l'ambition de décorer des vases avec ce qui est le résidu de deux couleurs anéanties ?
Nous voilà donc revenus à ce que nous disions plus haut, que les couleurs franches conviennent au décorateur autant que les tons rompus conviennent aux peintres. Mais le gris n'est pas seulement un ton rompu, c'est un ton disparu, à cela près qu'il y reste une fine nuance de la couleur qui a prédominé dans le mélange si le mélange ne s'est pas fait à doses égales; car en mêlant, par exemple, 10 de jaune et
9 de violet, on obtient un gris très légèrement glacé de jaune : c'est ce qu'on appelle un excédent d'achromatisme.
Le grand secret des coloristes n'est pas d'être harmonieux avec des couleurs pâlies, mais de conserver l'harmonie avec des couleurs éclatantes. Les Orientaux s'entendent merveilleusement à résoudre ce problème dans leurs tapis comme dans leurs potiches : ils savent composer un spectacle doux avec des tons fiers. Pour cela, ils font vibrer des couleurs qui sont avivées par le contraste et apaisées par l'analogie. Avec deux teintes dominantes et quelques transitions, ils procurent au spectateur l'impression d'un coloris opulent.
Si le rouge éclate sur le blanc, des dessins d'or pur, de bleu pâle ou .de rouge doré viennent adoucir, attiédir le décor. Si le vert est opposé au rouge, les deux couleurs complémentaires seront réconciliées par des teintes chamois et soufre ou bien elles sont associées avec l'or et quelques passages de violet pour décorer un fond jaune-nankin. Une fois qu'il a choisi les éléments d'un coloris splendide, l'artiste oriental trouve mille moyens de modérer cette splendeur, et pour ainsi dire de bémoliser ses tons par places. C'est alors qu'interviennent les piquetés noirs, les fonds partiels filigranes, damassés, pailletés, les hachures appliquées aux feuilles et aux fleurs, les nervations dégradées dans les pétales, les non-couleurs telles que les produisent des touches de blanc ou de gris, les linéaments à l'encre de Chine, les traits d'or embordurant les rinceaux... qne sais-je encore? Les inscriptions mêmes, lorsqu'elles ne sont pas chronologiques et mises sous le pied des vases, lorsqu'elles sont honorifiques, dédicatoires, acclamatoires ou littéraires, inspirées par le sentiment ou dictées par la philosophie, servent aussi à introduire une variété, un tempérament dans l'aspect du décor.
Les seuls noms de Famille verte ^ de Famille rose, proposés par les deux auteurs de \ Histoire de la Porcelaine, prouvent
assez qu'une couleur dominante éclate sur les produits céramiques ainsi groupés, et leur imprime un caractère frappant. Je dis une couleur dominante, car à cette couleur s'en ajoutent beaucoup d'autres qui l'accompagnent en la laissant triompher. Il est même curieux de- suivre l'énumération que nous en donnent les deux écrivains : « Les couleurs décorantes (de la famille verte) sont assez nombreuses, disent-ils : c'est le vert de cuivre, le rouge de fer pur, le violet de manganèse, le bleu sous couverte toujours fin et variant de la nuaiice céleste au lapis, l'or brillant et solide, le jaune brunâtre et le jaune pâle émaillés, le noir en traits déliés; puis des teintes modifiées dérivant des premières, comme du vert bleuâtre ou mêlé de jaune, le bleu à différentes intensités, le rouge se dégradant par le jaune-orange pour arriver àun glacis carné ouisabelle. »
Que si nous passons aux porcelaines de la Famille rose^ ceux-là mêmes qui leur ont donné ce nom nous avouent que les peintres ont épuisé les ressources de leur palette dans l'ornementation de ces porcelaines. Le bleu s'y montre aussi doux qu'une turquoise ou aussi profond que l'outremer, le vert d'eau, le jaune orangé y jouent aussi leur rôle, et le rouge vif et le noir ; mais l'observateur n'en est pas moins frappé de la couleur fondamentale qui est ici le rouge d'or donnant une teinte qui va du pourpre éclatant au rose tendre.
Quelquefois, comme nous l'avons observé plus haut, les couleurs passées sont dominantes à leur tour; mais alors le même sentiment qui a conduit l'artiste à tempérer l'éclat des tons violents, l'amène tantôt à jeter sur des céladons vert pâle de gros bouquets d'un blanc pur, tantôt à épicer l'effet de ce ton laiteux, légèrement azuré, qui constitue le céladon ejnpois par des dessins noirs mêlés d'un rouge cuivreux, et représentant des bambous, des oiseaux et l'inévitable chrysanthème, fleurissant, qui le croirait, sur des rochers.
Ainsi, pacifier les couleurs après les avoir exaltées, mettre
du tendre et du flou dans les spectacles les plus magnifiques, les plus vibrants, les plus mordants, ou bien rehausser de quelques touches résolues des fonds indécis et fanés, telle est la loi générale du coloris dans le décor des vases. Tel est le principe que, sauf de très rares exceptions, le céramiste ne doit jamais oublier.