G0 GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS
Greenaway, qui semble s'être inspirée des inventions délicates de Froment, dans les Albums-Slahl, et du style charmant de Frœlich. — La grâce ingénue, inconsciente, des petites filles €t des petits garçons, n'est comprise que par nous, et la leur mettre sous les yeux dans des images qui sont faites pour eux tout exprès, c'est peine perdue. Un dessin léger, un coloris tendre, une pantomime timidement indiquée ne feront qu'effleurer l'intelligence des enfants, qui les regarderont à peine et les auront bien vite oubliés. Il importe, encore une fois, que les albums inventés à leur intention soient compliqués de surnaturel, rehaussés de merveilleux, et, de plus, qu'ils soient écrits à la grosse et peints à pleines couleurs, comme les décors de théâtre, destinés à être vus de loin, car un enfant, même lorsqu'il voit une image de près, eh est toujours éloigné par la distraction. Il faut donc y appeler fortement sa pensée, l'intriguer vivement, la retenir, et l'on n'y parvient que par la violence du style.
Cela est si vrai que des albums comme V Histoire divertissante de John Gilpi?i, dont les figures sont dessinées avec esprit et devraient nous intéresser par le caractère étranger des physionomies, qui sont toutes parlantes et qui toutes parlent anglais, par la singularité du geste britannique et le piquant d'un costume suranné, nous laissent froids, nous et nos enfants, par la raison que l'aventure est vulgaire et que le sel d'une pareille aventure, fût-elle spirituellement contée, ne vaut pas, pour un petit garçon, le mystère et l'imprévu d'un récit fabuleux, d'un conte dans lequel interviennent la baguette d'une fée ou les incantations d'un magicien. VBistoi?'e de Gilpi?î est d'ailleurs peinte en couleurs délavées. Les jaunes sont éteints, les rouges tournent au rose, le vert se fane et le bleu se décolore.
11 n'est que les gravures coloriées à tons entiers, sur des sujets où l'impossible se mêle au vraisemblable, pour sollici-
ter et captiver l'attention des enfants. C'est alors tout un monde qui s'ouvre devant eux. Ils regardent de leurs yeux profonds la Belle et la Béte, le Nahi jcmne^ la Biche au Bois, le Pelit Chaperon ivuge, VOiseau bleu; ils font des questions à leurs parents sur les monstres, sur les lions, les sultans, les Indiens, les grenouilles, les nains, les fées. Leur imagination entrevoit des jardins enchantés ; elle bâtit des palais plus beaux que n'en eurent jamais l'empereur de la Chine, la reine de Golconde ou le Grand Turc. Dans leur géographie imaginaire, l'Asie est mille fois plus loin d'eux qu'elle n'est de l'Europe, et la terre est sans fin. Les bêtes formidables qu'ils voient sur le papier ne les épouvantent guère. Ils ont avec elles des intelligences secrètes. Les enfants et les animaux, même féroces, s'attirent on ne sait pourquoi ; ils s'aiment vaguement et ils s'entendent à demimot. Il semble que le bégaiement des uns, comme dit le poète, ait quelque chose à dire au rugissement des autres.
L'Angleterre est le pays classique des livres d'images pour les petits écoliers, c'est-à-dire de l'éducation par les yeux. C'est de là que nous sont venus les vrais modèles du genre, et ceux qui l'ont créé avec un talent si rare et tant d'éclat se sont bien gardés de donner une physionomie individuelle, et surtout un air vulgaire, aux personnages de leurs contes. Les héros et les héroïnes de ces charmantes fables ont toujours des traits typiques, des prohls de statues, de la beauté, des proportions élégantes, et cela doit être, pour que l'enfant ne retrouve pas dans la reine Blondine ou dans Aladin la ressemblance des êtres qu'il voit tous les jours. S'il en était autrement, il croirait que la chose est arrivée hier et qu'elle arrivera encore demain, et dès lors le merveilleux s'évanouirait et toute poésie aurait disparu.
Ecrites avec fermeté, avec dureté, au besoin, et lavées, sous la presse, de tons flambants, les formes du corps humain, et