‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 70 sur 74 · GBAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

GBAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIFS

celles des animaux, et celles des plantes, se gravent^ se colorent dans l'esprit de l'enfant, et il en est de même pour l'architecture et le paysage, pour la mer et ses vaisseaux. Il se trouve ainsi en communication avec la nature par le dessin et parla couleur, qui sont justement, avec la lumière, les seuls termes du langage silencieux que la nature nous parle, car, pour se faire comprendre à nous, la nature emploie des caractères qui ne sont autre chose que des variétés infinies du dessin, distinguées, nuancées par la couleur. En dévorant des yeux ces images imbibées de teintes violentes, le petit garçon, s'il n'apprend pas à dessiner, apprend du moins à aimer le dessin, parce qu'il le voit revêtu de ce qui le rend aimable, la couleur.

Ce qui serait austère et froid dans une grisaille devient chaleureux, attrayant, éblouissant, j'allais dire paradisiaque, par la splendeur des jaunes, les vibrations de l'orangé, l'incandescence des rouges, dont on a encore augmenté le ressort et la splendeur au moyen des verts profonds, des bleus purs et du pourpre assourdi des violets. Une simple estampe n'aurait point de prise ou n'en aurait que bien peu sur l'imagination d'un enfant. Cela tient à ce que le graveur, ayant fait abstraction des teintes propres à chaque objet, les a traduites par une somme de noir et de blanc et n'a donné ainsi que le clairobscur du spectacle. Dans le jeune âge, la pensée particularise, parce qu'elle n'est pas encore en état de généraliser et de comprendre les conventions de l'art. C'est en quoi elle n'a point d'affinité avec la gravure, qui, au lieu de représenter les choses telles qu'on les voit, c'est-à-dire colorées, les représente telles qu'on ne les voit point, c'est-à-dire incolores.

L'instinct de l'imitation, plus vif dans l'enfance que dans l'âge miîr, pousse le petit garçon qui voit des images à les copier selon son humeur, ou plutôt à en créer d'autres, à improviser des figures anguleuses avec des traits de plume et des

taches d'encre, à parapher des plantes bizarres qui n'ont pu fleurir que dans le jardin exotique de ses rêves, ou à tracer rudement des chevaux sur les quatre bâtons qui signifient leurs jambes. Ainsi s'est trahie plus d'une fois la vocation d'un artiste. Mais si l'on reconnaît à un écolier, qu'on a étrenné d'un album et d'une boîte à couleurs, la propriété de son étrenne, autrement dit « le droit d'user et d'abuser», on voit se produire des phénomènes étranges, intéressants à observer pour les parents et pour le maître. Sur la marge ou sur le verso des images coloriées, l'enfant charbonne des personnages auxquels il prodigue les ocres de sa boîte. Les êtres de prédilection, l'enfant les honore d'un beau couleur de cinabre. Ali-Baba est vêtu de jaune rayé, et les quarante voleurs ont des têtes barbouillées de noir, et des bras qu'on eût dit autrefois télégraphiques.

Le paysage est un grimoire indéchiffrable de teintes hétéroclites, et c'est le bleu qui domine parmi les broussailles, car les couleurs composites, telles que le vert, ne sont pas celles que trouve naturellement le jeune peintureur sur sa palette encore barbare. Ses goiàts primitifs le portent vers les couleurs primitives, dont la plus belle est pour lui le rouge. Malgré tout, des intentions se révèlent parfois dans ces imageries, qui annoncent une aptitude vivace, de nature à persister toute la vie. Ordinairement, le geste va droit à la pensée. Certaines lignes, par leur expression sommaire, frisent la grandeur, de sorte que, sans en avoir le moindre soupçon, le peintre en herbe se trouve avoir par instants — qui le croirait? — rencontré le style ! En attendant que lui vienne le sentiment des nuances, notre futur coloriste compose certaines harmonies sauvages, que leurs aigreurs et leurs dissonances font ressembler à une musique guerrière.

Il y a quelques années, la mode était partout aux albums photographiques, et cette mode n'est pas encore passée, du

moins en province. On trouvait sur la table de tous les salons un livre de portraits. Chaque portrait, glissé dans un passepartout, avait pour cadre le blanc dur d'une feuille d'épais bristol. Depuis les aïeux jusqu'aux nouveau-nés, tous les membres de la famille figuraient dans la collection, y compris les parents les plus éloignés et les amis les plus proches. Là chacun est « pourtraict » au naturel, mais, au lieu d'être saisi sur le vif, il est seulement pris sur le fait. Le vif, en effet, suppose la présence de l'âme, et l'objectif ne certifie le plus souvent que la présence du corps. Voilà pourquoi la prétendue vérité de l'image photographique est si contestable et nous satisfait si rarement, lorsque dans la chambre obscure est venu se dessiner, de lui-même, un être qui vit, qui remue, qui sent et qui pense.

En général, les albums de portraits photographiques nous donnent une mauvaise impression des originaux, sous le rapport de la beauté. 11 s'en dégage quelque chose de commun, de maussade. En descendant l'échelle des effigies, du grandpère au petit-fils ou à l'arrière-petit-fils, on croit reconnaître sur tous les visages une certaine parenté de laideur ou tout au moins de vulgarité, en tout cas un sentiment d'ennui qui semble s'être transmis par héritage. Quand la figure est souriante, c'est ordinairement d'un sourire forcé et figé, de celui que le photographe a recommandé à son modèle, lorsqu'après lui avoir prescrit une attitude immobile, comme l'on fait aux conscrits le commandement de fixe! il a tempéré la sévérité de sa première recommandation par celle-ci : « pensez à quelque chose d'agréable ! »

Quelquefois, mais rarement, l'instrument photographique a saisi au vol la grâce d'une jeune fille, la beauté d'une jeune femme ; je ne dis pas la fraîcheur de son teint, car, sous les ombres estompées de l'épreuve, toute fraîcheur doit disparaître et c'est à peine si on peut la deviner. Quelquefois, mais

rarement aussi, l'on voit poindre sur la bouche d'un bébé adorable

Ce rire vague et pur qui vient on ne sait d'où.

A cela près, les collections photographiques de portraits sont désobligeantes pour les modèles et pour les visiteurs.

Il y a d'ailleurs un inconvénient à les exposer sur la table d'un salon, où elles seront feuilletées par les enfants, qui ne sont jamais plus terribles que dans leurs observations sur les portraits, et puisque, aussi bien, l'art n'a rien à gagner à une exhibition de figures dans lesquelles la vie est inerte, la ressemblance parodiée, le mouvement suspendu et la beauté si rare, mieux vaut serrer dans un tiroir ces recueils d'effigies que d'en faire montre. Sans doute, la photographie peu< fournir des renseignements utiles et précis sur la charpente osseuse de l'original, sur les proportions réelles du masque, sur les distances que la nature a observées entre le nez et la bouche, entre un œil et l'autre, entre les sourcils et la racine des cheveux; mais les plis, les contractions presque insensibles qui déterminent l'expression d'un visage, les membranes délicates, subtiles, que font vibrer un sentiment passager ou une pensée fugitive, la photographie ne peut les saisir qu'à la condition d'être absolument instantanée, et dès lors, au lieu d'une vérité générale qui est celle du caractère, elle ne nous donne qu'une vérité accidentelle, momentanée, qui parfois ne représente pas le moins du monde la permanence de l'être.

Ce qui est d'un prix inestimable dans l'image photographique, c'est la fidélité avec laquelle s'y reproduisent les choses inanimées, les animaux même, lorsqu'ils sont immobiles ou sommeillants, les paysages, les monuments, les basreliefs, les statues, les dessins de maîtres, et quant aux peintures, si les couleurs en sont mal traduites, tantôt par

un affaiblissement, tantôt par une exagération de leur valeur, la photographie conserve du moins l'essentiel de l'œuvre, le style. 11 est donc à désirer que, pour le plaisir des visiteurs et pour l'instruction amusante des enfants, l'on fasse concourir à la décoration de l'intérieur les stéréoscopes où ils verront en plein relief les colossales architectures de l'Egypte et de la Nubie, les mosquées du Caire, les édifices de l'Asie Mineure, de la Perse, de l'Indoustan, les augustes ruines d'Athènes, de Corinthe, de Phigalie, de Pœstum et de la Sicile. Encore faut-il faire un choix parmi les épreuves qui doivent passer dans l'instrument binoculaire, éliminer celles qui n'auraient d'autre mérite que la singularité, et toujours, au bizarre, préférer le beau.

Mais il est un autre genre d'album qui a été en vogue sous le règne de Louis-PhiHppe et même dès les premiers temps du romantisme. Je veux parler de ces livres oblongs et magnifiquement reliés que les femmes à la mode étalaient sur leur guéridon, le jour où elles recevaient les poètes, les hommes de lettres, les journalistes en renom, les artistes. C'était le temps des disputes esthétiques et des passions littéraires. On ne connaissait pas de plus grand plaisir que celui d'entendre réciter des poésies nouvelles, déclamer une ode, chanter une romance inédite, improviser des vers; le génie, le talent, la renommée, étaient alors les vrais litres à l'admiration du monde. Lorsqu'on voyait entrer dans un salon Victor Hugo, Alexandre Dumas, Rossini, Lamartine, Auber, Alfred de Musset, Listz, Balzac, Eugène Delacroix, George Sand, Malibran, toute la maison en était comme éclairée. Il paraissait naturel qu'on voulût conserver un souvenir de leur visite mémorable, distraire un rayon de leur étoile. C'était d'ordinaire la maîtresse du logis, quelquefois une jeune fille au sourire «irrésistible! » qui venait prier tous ces personnages illustres de convertir en trésor un

simple cahier de feuilles blanches, demander au poète une strophe, un distique, au musicien quelques notes sur une portée réglée d'avance, au peintre un croquis, au romancier une phrase, et chacun devait laisser un témoignage autographe de son passage dans cet album, désormais sacré.

Ce bel usage dura plusieurs années. Cependant, comme les célébrités ne se renouvelaient point d'une année à l'autre, et que les mêmes personnages étaient sans cesse et partout sollicités d'écrire, sur des albums sans fin, des pensées, des quatrains, des figures à la plume ou des doubles-croches, leur politesse fut vaincue par la lassitude, et l'un des poètes que nous avons nommés, exaspéré par une indiscrétion sans merci, grifTonna un jour, avec rage, sur le dernier album qu'il devait noircir de son écriture immortelle :

Il aurait volontiers écrit sur son chapum : C'est moi qui suis Guillot, berger de cet album !

Ainsi tombèrent peu à peu en désuétude ces contributions forcées dont l'usage était légitimé par l'admiration, et dont l'abus seul était devenu intolérable.

De toutes les variétés de l'album, il ne reste donc aujourd'hui de vraiment désirable que celle des contes imaginés pour les petits enfants, des contes, comme Peau d'Ane, auxquels le bon La Fontaine aurait pris un plaisir extrême, lui qui les contait si bien! Mais n'est-il pas à regretter que nos grands peintres aient jugé au-dessous d'eux les livres destinés à l'enfance, alors que les artistes les plus éminents de l'Angleterre ne dédaignent pas de vaquer à l'illustration de ces livres, d'y mettre de la grâce, de l'élégance, et de se vouer ainsi à l'éducation des enfants, en multipliant pour eux les enseignements graphiques, en donnant aux récits du conteur les couleurs du prisme, en évoquant les magiciens et les fées pour faire croire aux jeunes âmes, tour à tour émues

de joie et de terreur, que la vie se compose d'enchantements, que la réalité est enveloppée de merveilleux, et que la nature est surnaturelle?

Quelques maisons de Paris, les maisons Hachette, Hetzel, Lemerre ont édité, il est vrai, des albums pour les enfants, des alphabets illustrés, de nouvelles séries de contes. Mais il faut convenir que notre imagination française n'est pas encore bien préparée à l'invention de pareils ouvrages, et que nos artistes n'y ont pas la main faite comme ceux de Londres. Ils ont trop d'esprit et pas assez de tempérament, àliumour. Il leur manque l'audace de faire flamboyer les couleurs sur un dessin violent, de chercher l'archaïsme des costumes, l'inusité des ornements, l'extraordinaire dans la forme des édifices, des meubles, des armes, des navires, et dans le caractère des jardins, des paysages et, pour tout dire, enfin, ce montant qui épice les récits du conteur, donne un haut goiit à la nature pour l'empêcher d'être banale, et, sans tuer la vraisemblance, idéalise le vrai.

H y a plus : une intention de caricature peut n'être pas déplacée dans les albums qui doivent être pour les enfants, grands ou petits, un enseignement récréatif, et l'antiquité elle-même, toute vénérable qu'elle est, se prête à ces représentations chargées dont elle a donné l'exemple dans les vases grecs, à la condition pourtant que l'image satirique des héros et des dieux conservera de la grandeur et du style au sein même de la parodie. Ressusciter le génie antique de la caricature sans l'avilir, c'était un problème à résoudre et il a été résolu dans l'admirable album des Douze travaux d'Hercule (1), œuvre trouvée, où l'artiste, par la suppression du modelé et par la prétérition du détail, a su faire apparaître sur un fond noir, en silhouettes comiques, mais grandioses,

(1) Les douze travaux d'Hercule, illustrés par A. Coinchon, lithographies par dd Sevenet. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur.

les fantômes d'Hercule, de Thésée, d'Hippolyte, de la reine des Amazones, des chevaux héroïques de Diomède, de la Biche aux pieds d'airain, du Lion de Némée. Par l'audace de son parti pris, le peintre français est allé rejoindre l'école anglaise dont le coloris a presque toujours une certaine parenté avec l'enluminure; coloris mordant et acide, qui peut bien ne pas convenir à la peinture d'histoire, mais qui sied à ravir aux albums où l'on met en lumière et en couleur ces contes charmants, dont la première pensée a été conçue dans les contrées du soleil.

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