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LE DESSIN DES ÊTRES RÉPUTÉS INFÉRIEURS

La première fois qu'on jette les yeux sur un album japonais, on est d'abord frappé de l'é- Irangeté des figures, des violentes couleurs dont elles sont revêtues, et de la nature, si peu semblable à la nôtre, où elles se meuvent. Cependant on s'aperçoit bientôt que ces figures sont dessinées et peintes de pratique d'après un modèle de convention, que la même tête se retrouve à

chaque page, répétant la même expression ou, si l'on veut, la même grimace ; que toutes les femmes ont une main tordue et des doigts cassés dont les plis sont marqués profondément ; que l'exécution des costumes, des arbres, des fabriques, des paysages et des marines est apprise par cœur. De sorte que, si l'ensemble de l'album a beaucoup de caractère, les parties qui le composent ont toujours le même caractère, c'est-à-dire n'en ont point.

Mais ce n'est là qu'une impression première. En y regardant de plus près, on voit que certaines figures sont particularisées autant que les autres le sont peu. On croit s'apercevoir que la vérité d'imitation est réservée pour les êtres réputés mférieurs, et que le peintre l'abandonne au fur et à mesure qu'il s'élève dans les régions plus hautes.

Ainsi, quand il imite une fleur, un champignon, une branche de pêcher, une tige de bambou, quand il dessine un chat, un coq, un faisan, un poisson, l'artiste japonais y met une fidélité, non pas naïve, mais assaisonnée d'esprit, une vérité voulue et saisissante, non seulement de formes, mais d'allure et de mouvement. Dès qu'il s'attaque à la figure humaine, il se pique moins d'être vrai. Toutefois, se conformant aux préjugés qui régnent dans son pays comme ailleurs, et plus qu'ailleurs, sur la distinction des castes, sur l'inégalité des conditions, l'artiste mesure à la dignité de son personnage le degré de vérité et de vie qu'il lui donnera. Le cultivateur, le canotier, le porteur de norimon^ c'est-à-dire de litière, le palefrenier, le coulie, sont dessinés d'après nature dans leur caractère propre, dans leur tempérament, dans leur douceur ou leur rudesse, dans leur maigreur ou leur obésité. Celui-ci a le nez écrasé, celui-là une bouche énorme, ou bien, au contraire, une bouche pincée. L'un est remarquable par une expression de grossièreté, l'autre par un air de fine malice.

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Mais quand l'arlisle met en scène des femmes bien mises, une courtisane élégante, une matrone entourée des filles qui la servent, un seigneur à deux sabres, un samurai, il les représente infailliblement par un type conventionnel ; c'est toujours la même tête stéréotypée et la même physionomie curieuse, étonnée ou effarée, comme si la vérité du portrait était une offense à la noblesse masculine ou féminine. Une seule dame japonaise représentera donc toutes les dames du Japon, et un seul gentilhomme tous les gentilshommes.

Une chose plus singulière encore dans les albums de ce pays, c'est que ces albums j, lorsqu'ils sont consacrés à l'illustration d'un roman, d'une aventure chevaleresque, d'un poème, présentent dès la première page le héros et l'héroïne sous les traits et avec la physionomie qu'ils conserveront à toutes les pages du livre, ne varietur. D'une immense robe de soie à grands ramages, on voit sortir une tête peignée au peigne fin, dont le visage grimaçant exprime sans doute le sentiment qui persistera tout le long du livre, car cette figure, figée dans son caractère de frayeur ou de compassion, de cruauté ou de tendresse, de curiosité ou d'ahurissement, se répétera sans cesse jusqu'à la fin de l'album. Par une similitude imprévue, le visage de la femme japonaise, recevant l'empreinte invariable d'une invariable expression, nous rappelle le masque scénique des Grecs, ce masque grimé et enluminé que mettait le comédien pour tout le temps que devait durer sa présence sur le théâtre, et qui figurait, avec une énergie allantjusqu'à la caricature, le sentiment dont il devait paraître animé. Il va sans dire que cette physionomie indélébile, cinquante fois répétée dans un seul album, il n'est plus possible de l'oublier.

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LA MONOTONIE DES TYPES ET DES COSTUMES RÉSERVE TOUT l'ixTÉRÈT AUX COLORATIONS DONT LA VARIÉTÉ EST MERVEILLEUSE.

S'il y a de la monotonie dans l'expression du visage, s'il y a de l'uniformité dans le costume qui est presque toujours une robe de chambre, appelée kirimon^ sur une jupe traînante, le coloris des figures et celui des fonds sur lesquels on les voit se détacher, offre une variété inépuisable, une variété prodigieuse de tons éclatants et de fines nuances. Le roman semble avoir été fait, non pour la jouissance de l'esprit , mais pour le ravissement des yeux. La couleur des tissus dans lesquels s'enveloppent les beautés japonaises est tantôt exaltée, tantôt rompue avec une délicatesse infinie. On passe de l'éclat des

colorations les plus intenses aux sourdines des tons pâlis et fanés.

Des teintes neutres obtenues par le mélange de deux couleurs complémentaires, à doses légèrement inégales, préparent l'œil au tapage d'un jaune éblouissant, coupé de bandes violettes ou taché de fleurettes indigo. Une tunique rose tombe sur une traîne vert céladon qui se colore de feuillages, de chrysanthèmes ou de bâtons singulièrement agencés, formant une géométrie imaginaire. Pour reposer l'œil d'une splendeur aveuglante, on lui ménage une vue tranquille sur la mer bleue ou un fond de ciel pur. Une jupe d'un blanc laiteux, qui n'a d'autres ornements que des gaufrures à l'impression et un liséré d'un bleu violent, éclate sous un paletot du même bleu, qui est chamarré de bouquets rouge-corail et qui se retrousse pour laisser voir sa doublure orangée.

Ici, sur un panneau fond paille, s'enlève une robe de chambre lilas avec bandes de velours pensée ; là, sur une boutique peinte en vert, se détache un kirimon rouge écarlate, dont la couleur passe tout à coup au rose et s'éclipse au milieu de l'étoffe qui se termine en une teinte gris de fer. Quelquefois, la simplicité et la distinction d'une toilette en taffetas bleu pâle, uni, fait diversion, dans le costume d'une dame, aux bariolages de couleurs dont ses suivantes sont revêtues. Mais toujours le spectacle est à la fois rafraîchi et poivré non seulement par quelques taches de noir que forment les coiffures en cheveux, lesquels sont invariablement d'un noir d'ébène, mais par un miroir en laque ou par une ceinture bizarrement nouée derrière le dos, ou, enfin, par des socques de bois, hissés sur des planchettes posées de champ.

Pour obtenir plus de mouvement encore dans le jeu des colorations, le Japonais les dispose parfois en damier ; il y trace des rayures, il y fait passer des grues volantes ou fleurir des bouquets d'azalées. Il y feint un jeu de tarots comme si

les cartes échappées des mains de la dame s'étaient répandues en désordre sur l'étofFe de sa robe.

En général, le jaune chez les Japonais comme chez les Chinois, est une couleur de prédilection. Tandis que le blanc est employé à petites doses et comme repos, c'est sur le jaune associé au rouge dans leurs albums, que roule la magnificence du spectacle. Les tons jonquille, bouton d'or, citron, paille, maïs, nankin, sont les notes les plus élevées de celte musique étourdissante. Mais ces tons, exaltés parles ornements violets qui les traversent, sont entrelacés avec les tons rouge minium, sang de bœuf, vermillon, carmin-capucine, cerise, que font briller des fonds de verdure ou des feuillages peints dans le tissu de l'étoffe. Puis, au moyen des lisérés, des bordures et surtout des broderies à fleurs, les analogies apaisent ce que les contrastes ont surexcité. Le rouge en pâlissant passe au joli rose que présente la fleur de pêcher. L'écarlate s'assombrit jusqu'à l'amarante ou va s'éteindre dans le marron. Le jaune se décolore en blanc ou va rejoindre par un ton soufre une grande couche de vert. Le bleu lapis s'adoucit et devient un azur délavé qui disparaîtra dans la lumière blanche. L'orangé, en s'éclaircissant, tourne à la teinte aurore ou se fonce et brunit jusqu'au grenat ; chaque couleur, après avoir triomphé brillamment, se tranquillise, se modifie, se dénature et se perd.

Viennent ensuite des pages d'une saveur plus fine où ne paraissent que des couleurs passées, des variantes de gris, des verts expirants, des rouges effacés, des bleus évanouis. La houri japonaise semble avoir renoncé tout à coup aux fêtes de la couleur. Elle a mis une robe noisette tout unie, le jaune de sa jupe est au-dessous de la feuille morte ; son kirimon noir est coupé par une ceinture cannelle. Ses doublures fanées ne présentent que des rayures gris sur gris, ou des carreaux ton sur ton. Elle se promène sur une natte jadis

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