‹ Grammaire des arts décoratifs, décoration intérieure de la maisonChapitre 72 sur 74 · GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIES · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE DES ARTS DÉCORATIES

verte, et son regard inexpressif s'étend sur une mer jadis bleue. La teinte unie de la robe couleur tourterelle ou amadou, lilas pâle ou tabac d'Espagne, n'est variée que par la neige qui tombe à gros flocons et dont la préserve mal son parapluie en éteignoir.

Maintenant, si vous tournez quelques feuilletSj vous reverrez la même héroïne sur le rivage de la mer intérieure avec ses compagnes. Elle est à cheval sur un taureau qui va peutêtre l'enlever, comme Europe, à travers les flots et les îles qu'on aperçoit au loin ; mais, tranquille dans ses habits de voyage, elle allume délicatement sa pipe à celle d'une canotière, tandis que des enfants lancés à la nage paraissent et disparaissent sur la cime des vagues écumeuses.

Chose étrange, pendant que les feuillets doubles et déployés représentent sur le premier plan les mêmes personnages au nombre de trois ou de six, répétant la même expression de terreur ou de tristesse, d'angoisse ou d'ennui, des perspectives riantes et variées s'ouvrent dans le fond, soit que le spectateur les aperçoive par une fenêtre ouverte, soit que des paraverits ou des tentures peintes en trompe-l'œil lui fassent croire à la réalité de ces lointains spectacles. Ce sont, par exemple, des pièces d'eau d'où s'élèvent des îles de verdure et de fleurs, et qui sont bordées d'habitations en forme de chalets à grands vitrages, plantées sur pilotis et garnies d'embarcadères. Les vitrages glissant dans leurs rainures laissent voir à distance de petits intérieurs où des femmes assises sur leurs talons sont occupées à ne rien faire, ou à boire du saki, ou à regarder, par d'autres fenêtres, la mer qui déferle sur des rivages éloignés.

LA FANTAISIE DE LA COULEUR S AUGMENTE BE LA FANTAISIE DU SUJET ET LE RAVISSEMENT DES YEUX SE DOUBLE DES ÉTONNEMENTS DE l'iMAGINATION.

Jamais, du reste, les vieux albums du Japon ne sont plus intéressants et plus divers que lorsqu'ils contiennent l'illustration d'un roman dont la signification nous est inconnue. 11 semble que l'ignorance où nous sommes des aventures dont les personnages passent sous nos yeux, nous fasse trouver un charme de plus à leur représentation par la gravure et la couleur. Chaque page sollicite l'imagination, intrigue le regard et provoque l'intelligence sans la satisfaire. On voit se succéder les scènes les plus violentes, des combats épiques contre des monstres

vomis par la mer ou par les volcans, des « récits de Théramène » dont les héros, partis des îles de la Malaisie ou des rivages de la Corée, se sont emparés de l'archipel japonais et, bardés de fer, sont venus délivrer les indigènes pour les mieux subjuguer. Des gentilshommes ayant pour coiffure, les uns des andouillers de cerf, les autres des cornes d'antilope, poussent à la guerre des vassaux à mine sauvage, armés de longues piques, qui s'égorgent dans des forêts tachées d'encre et de sang. On voit aussi ces chevaliers armés de sabres combattre contre une population de noirs aux dents blanches , aussi effrayante à voir que les animaux fabuleux qui traversent le roman.

Encore une fois, si l'on comprenait quelque chose à ces aventures de la féodalité primitive de Nippon, dans un temps qui correspond sans doute au commencement de notre moyen âge, on serait, je crois, moins intéressé qu'on ne l'est par ces images dont la signification est vague, tandis que le dessin en est précis jusqu'à la dureté, et la couleur montée jusqu'à la violence. C'est justement ce qu'elles ont pour nous d'incompréhensible qui les rend attrayantes, comme le sont toujours les choses environnées de mystères.

Il semble cependant qu'il y ait des traits inévitables de ressemblance entre les légendes-d'un pays et celles d'un autre, tant il y a de fatalité et de permanence dans le fond même du génie humain, et dans les péripéties de l'histoire humaine. Partout ce sont des monstres dont un héros, un Thésée, un Hercule a jadis purgé la contrée, des démons qu'un sage a exorcisés, ou bien c'est une lutte gigantesque entre les conquérants et les indigènes pour la possession d'un sol couvert de forêts vierges, ou bien encore, c'est une princesse tombée au pouvoir d'une peuplade sauvage, que des chevaliers délivrent à grands coups d'épée, à grands coups de lance. Je crois voir dans ces cahiers d'enluminures, gravés en bois sur le

dessin des artistes de Yedo, que l'archipel japonais a eu ses Persée et ses Andromède, ses Roger et ses Angélique, son Roland furieux. Il est, en effet, parmi les feuilles déployées que nous avons sous les yeux, des batailles navales où l'on voit des guerriers en armure descendre de leurs navires pour combattre à cheval sur les flots, pendant qu'une princesse, nonchalamment assise sur la poupe d'une des jonques d'oii se sont précipités ces cavaliers impossibles, attend la fin de la tuerie pour se livrer au vainqueur. Il en est aussi oii apparaît en pleine nuit une jeune fille aux prises avec un dragon monstrueux qui la dévorerait, si elle n'était secourue par un chevalier porteur d'une lanterne et d'un sabre.

Souvent les combats, représentés dans ces peintures étranges, ont lieu entre deux îles sur des radeaux que montent à la fois les piétons et la cavalerie. Quelquefois les vaincus submergés s'enfuient à la nage, poursuivis de huées et de coups de flèche, ou bien ils sont massacrés sur la terre ferme, tandis que le grand chef, monté sur un cheval noir à naseaux bleus, et fatigué de carnage, demande à boire à son écuyer. Enfin, comme si les acteurs de ces expéditions tragiques n'étaient que les lieutenants d'un empereur spirituel, d'un mikado qui les aurait envoyés en mission, nous les retrouvons à la dernière page du roman, assemblés sur le rivage où une flotte les a débarqués, avec leurs chevaux,- leur suite et leurs oriflammes, préparant le spectacle d'un tournoi équestre au prince mystique et à ses prêtres et à sa cour.

Malheureusement, la couleur, au lieu de servir à distinguer les figures, ne sert qu'à les embrouiller, grâce à l'infinité de ses bariolages. Il est extrêmement difficile de retrouver les membres de chaque personnage dans la mêlée. On ne sait jamais bien à qui appartiennent les mains qui brandissent les sabres, les pieds que l'on voit sortir, çà et là, d'un costume

GllAMMAlRE DES ARTS DÉCORATIFS.

compliqué de rayures sans fin, de chamarrures superposées et interminables. Les visages toujours féroces des guerriers

Dessin tiré d'un album japonais.

engagés dans le combat paraissent, au milieu des pages, comme des têtes coupées.

Imjj Lemercier &C'^PaTls .

Fac-similé d'une planche d ua album Japonais

DES ALBUMS JAPONATS.

LES JAPONAIS NE SONT PAS DES COPISTES DE LA NATURE MAIS DES EXTRACTEURS

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