DE QUINTESSENCE
Il faut dire cependant que tous les albums que nous avons parcourus ne se ressemblent point. Nous en avons vu qui sont des recueils de dessins familiers, rehaussés par places de quelques légères couches de couleur, et d'après lesquels on peut se faire une idée plus juste, c'est-à-dire plus générale, de l'art japonais. Nous l'avons dit déjà, le trait distinctif de cet art n'est pas la vérité comme on l'entend dans les autres écoles, mais, au contraire, une interprétation libre, vive et spirituelle de la nature. Loin de s'en tenir à la réalité, l'artiste de Yedo saisit avant tout l'esprit des choses. Il excelle au croquis, ce qui signifie que parmi les traits innombrables dont se compose une figure vivante et émouvante, il choisit les lignes essentielles et néglige les autres. Tout ce que son œil aperçoit, son crayon le dit sommairement, à peu de frais. C'est la manière de dessiner qui paraît avoir fait école au Japon, et dont les modèles, gravés en bois et tirés à des milliers d'exemplaires, ont été popularisés par un artiste très renommé dans ce pays, qu'on appelle Oukesaï. Ses modèles de dessin sont des esquisses charmantes et pleines d'une verve humoristique.
Une femme, par exemple, est couchée auprès d'un brasier qui fume et de son chien qui dort. Le peintre marque, d'une
Jeunes filles nageant. (Tiré d'un album japonais.)
plume rapide mais sûre, les deux éminences que forment les épaules de la dormeuse et la fine cambrure de ses hanches. Deux taches d'encre accusent sa chevelure et sa nuque ; le quadrillé de sa robe est rendu par quelques touches incertaines qui accusent la souplesse du tissu. Le peigne et la ceinture sont colorés par un soupçon de jaune, par une nuance de rouge. Quatre ou cinq coups de plume pour le chien, et tout est dit. Môme prestesse, même élégance avec autant d'esprit, s'il s'agit de dessiner une jeune nageuse qui se plonge dans l'eau d'un bassin, une mère qui tient sous son bras son petit enfant nu qu'elle va laver, ou un gamin qui se régale d'un fruit.
Il est clair que les dessinateurs de l'extrême Orient ont appris à regarder la nature en clignant les yeux, je veux dire à ne voir d'abord que l'ensemble, les contours décisifs, les principaux noirs, sans demi-teinte. On les a exercés à s'exprimer vite, à ne pas s'attarder aux détails insignifiants, à discerner au premier coup d'œil les lignes essentielles, les dimensions dominantes, les taches indicatives de la coloration, et à se taire sur tout le reste. De celte manière, on a formé des interprètes de la nature plutôt que des imitateurs naïfs jusqu'à la servitude.
Prenons un nouvel exemple : celui d'une petite fille accroupie, qui mange, en riant, une pastèque. Le retroussis du nez, une pommette saillante, deux fentes à la place des yeux, une robe dont les ramages sont exprimés par quelques mouchetures de pinceau, un bout de main tenant la tranche, un bout de pied qui frémit de plaisir : voilà tout ce qu'il a fallu pour dessiner au lavis ce modèle qui n'a posé qu'un instant. Mais comme le peintre a voulu noter que le fruit mangé était une pastèque, il lui a suffi d'une touche rose pour fixer ce souvenir sur le papier. Il ne faut donc pas s'étonner si les cahiers du Japon, dont les modèles ont été dessinés à l'encre de Chine
OU lavés en couleurs, rappellent si bien parfois les spirituelles pochades de notre Gavarni,
Avec les principes que sans doute on enseigne dans les écoles du Japon, l'on doit être conduit facilement à ce que, dans nos écoles, nous appelons le chic. Mais ce qui empêche le Japonais d'y tomber ou du moins de s'y perdre, c'est un vif amour, un amour constant de la nature, un désir infatigable de l'observer et de s'y retremper pour renouveler ses
Le perruquier japonais, (Tird d'un dessin-album.)
provisions de formes heureuses, son bagage de choses vues et à voir. Ainsi, par un contraste aussi imprévu que tout le reste, il se trouve que l'artiste de Nippon est à la fois amoureux de la nature et habile à s'en passer, autrement dit fortement enclin à remplacer l'étude approfondie du vrai par l'improvisation spirituelle du vraisemblable.
Cette double tendance de son esprit se manifeste même lorsqu'il peint le paysage. Là aussi quelque chose de convenu
se mêle à l'expression de la vérité. Il semble que l'artiste ait su par cœur la manière de rendre le feuille des cyprès, des châtaigniers, des pins, des saules pleureurs, les nœuds d'une tgie de bambou, les roches éboulées, les cailloux de la grève, les déchirures de terrains jaunes dans les montagnes vertes, les plaines de riz, les fabriques, les eaux, les navires et leur voilure, l'écume des vagues et des torrents. Il va sans dire que la vérité charmante et raffinée, mais à fleur de peau, qu'il met dans ses paysages, serait impossible s'il n'avait une connaissance parfaite de la perspective linéaire et de la perspective aérienne. Aussi est-il bien rare qu'il n'en tire pas un efFet piquant dans ses vues de pays, qui sont ordinairement des vues cavalières, c'est-à-dire dont le point de vue est toujours placé haut.
Ici, c'est une rue de village dont les boutiques ouvertes présentent elles-mêmes des chambres en perspective; là, c'est un pont de charpente en dos d'âne, dont les lignes fuyantes donnent au paysage du mouvement et du pittoresque. Quant à la dégradation des couleurs et à l'indécision des formes produites parla dislance, elle est aussi fort bien entendue. Toutefois, comme l'air est plus limpide, plus pur dans l'extrême Orient que dans nos climats, il faut s'attendre que les fonds du paysage seront plus nets, que l'atténuation des couleurs lointaines sera moins sensible, lorsque l'artiste aura développé dans toute l'étendue de sa feuille un paysage fermé tout en haut par des montagnes couvertes de neige ou par le volcan éteint du Fousi-hama.
Pour ce qui est des figures, elles sont toujours campée avec naturel ou mues avec esprit. Le regard les suit complaisamment, tantôt se hâtant sous la pluie ou marquant la trace de leurs pas sur la neige, tantôt traversant à gué une rivières
et présentant le spectacle animé de femmes que l'on passe en palanquin ou qui sont portées , à califourchon sur les épaules des voyageurs. Si le paysage représente une vallée de rizières, ou une grande nappe d'eau tranquille ou une plage de sable, le peintre ne manque jamais de racheter la monotonie d'un tel aspect par quelques taches de couleur. Il n'a besoin, pour les motiver, que d'une robe rouge ou violette, d'un parasol bleu à franges, d'un cheval bai-brun, d'une malle de voyage peinte en jaune, ou d'un bateau à voile qui s'enlève en vigueur sur le fond clair de l'eau, à moins que la
voile, épargnée dans la blancheur du papier, ne se détache sur la teinte bleuâtre d'un bras de mer.
C'est ainsi que les albums, et en particulier ceux du Japon à cause de leur étrangeté, sont un ornement qui achève la décoration intime d'un salon de famille. Loin d'empêcher la causerie, ces cahiers d'images l'alimentent. On peut aussi les feuilleter en songeant, et celui-là même qui les parcourt seul et silencieux, en éprouve le plaisir que donnent les voyages de l'imagination, et abrège les heures de cette vie que l'on dit si courte, et qui est pourtant si longue lorsqu'il ne s'y trouve aucune place pour les jouissances élevées qu'engendre seul l'amour du beau.
DKS ALBUMS JAPONAIS. 487
P.-S. — Ici se termine la seconde partie de la Grammaire des arts décoratifs, à laquelle nous travaillons depuis quatorze ans. 11 se peut que certains lecteurs nous demandent pourquoi tant d'écriture sur un sujet qui leur paraît frivole, et s'il convient de prendre tant de précautions pour ne pas offenser l'œil et le goût, au risque de tomber dans la mollesse des sybarites. Mais, n'en déplaise à une philosophie austère, la notion des convenances, dans la forme, et du sentiment, dans la couleur, fait partie de la philosophie elle-même. La grâce, d'ailleurs, n'est jamais de trop, si l'on veut se procurer le confort de l'âme qui attache au foyer domestique, et tempère les menus froissements de la vie intime. Aussi bien, s'il fallait renoncer à ces choses sous prétexte qu'elles sont de pures illusions, il faudrait également renoncer à la poésie, et il faudrait rompre avec l'art, qui n'est, après tout, comme le bonheur, qu'un beau mensonge.