GRAMMAIRK DES ARTS DÉCORATIFS
une grande variété de formes et , suivant les degrés de leur saillie, font jouer plus ou moins vivement la lumière et l'ombre. Les serruriers ont cent manières de faire d'un simple clou un objet d'art (1). Tantôt ils lui font une tête en pointe de diamant, en forme de champignon, en demi-boule cannelée, en goutte de suif; tantôt ils y figurent un cône tronqué, un quatre-feuilles, un fruit capsulaire ; tantôt ils les munissent d'une rondelle simple ou double, légèrement emboutie, et dont les creux regardant le bois de la porte forment relief au dehors. Souvent, ils ménagent au centre du clou une facette indiquant le point sur lequel devra frapper le marteau et c'est là une attention délicate, car il répugne de voir un clou présenter une pointe que la percussion devra émousser, et il répugne encore plus que le clou se termine par un masque d'homme ou par un mufle d'animal, parce que l'esprit se représente avec peine les altérations que subira cette forme finement ouvrée, lorsque le clou sera enfoncé dans la penture ou dans la menuiserie et que le nez ou le museau du masque pourront être écrasés à coups de marteau.
C'est sans doute pour faire disparaître les traces du martelage que l'on a recouvert quelquefois la tête du clou d'une capsule de cuivre superposée après coup et ajustée avec une parfaite précision, comme on en voyait un exemple (cité par M. ViolIet-le-Duc) sur la porte de l'église abbatiale de Vézelay. Peut-être aussi les masques dont la tradition remonte aux portes antiques de Rome, de Florence, de Vérone, étaient-ils également adaptés sur la tête du clou
(I) Quiconque a voyagé en Espagne et s'est arrêté à Tolède, doit se souvenir des clous magnifiquement fleuronnés et ciselés qui ont servi à la décoration des portes de certains palais. Des voyageurs peu scrupuleux ont été entraînés par leur admiration jusqu'à dérober quelques-uns de ces clous qui sont d'excellents morceaux de serrurerie, bien dignes de l'antique renommée des forgerons espagnols.
après qu'on l'avait fiché dans le bois. C'est ce qui expliquerait pourquoi l'on ne voit point, sur ces masques, de ces méplats qu'y auraient laissés les frappements du marteau.
Mais, comme on ne peut concevoir un clou sans y attacher l'idée du marteau, cela suffit pour qu'il soit malséant de donner à une tête de clou la forme d'un visage humain ou celle d'une figurine en pied.
Chose remarquable, ces artistes du moyen âge que l'on a si longtempsregardés comme des barbares , ils ont poussé la délicatesse jusqu'au raffinement. Ils étaient recherchés dans leurs ouvrages jusqu'au précieux. Avant d'appliquer sur les portes les superbes armatures de fer qui devaient les suspendre et le? consolideren les décorant, ils garnissaientlesvantauxd'un feutre ou d'un cuir qui était marouflé, c'est-à-dire collé sur le bois, et ces revêtements préalables, ordinairement peints en rouge, s'interposaient entre les madriers et la ferrure, comme pour empêcher les éraillures du bois, et pour que les clous de la penture enfoncés sur une matière élastique pussent y pénétrer facilement et doucement sans offrir aucune aspérité de nature à égratigner les doigts. « Au temps de leur primitive splendeur, dit M. Raymond Bordeaux (l), les riches vantaux, valvœ, devaient ressembler aux ais de la couverture des manuscrits d'alors. Lespentures ornementées et dorées, clouées sur le cuir ou sur les tissus qui cachaient la menuiserie, jouaient le rôle des fermoirs ciselés qui protégeraient le velours, le chagrin ou la peau de truie, sur le plat des volumes. Depuis quelques années, cette analogie a frappé nos relieurs modernes, qui décorent leurs ouvrages de fermoirs rappelant en petit les pentures des anciennes portes de cathédrales et de vieux châteaux. »
(1) Serrurerie du moyen âge, Oxford, chez Parker; et Paris, chez Auguste Aubry.