GESTE DE LA STATUE DE MARO-AURÈLE, A ROME
savouerait son silence; mais, n'ayant à représenter qu'un seul instant de l'action, elle est forcée de choisir sans retour un mouvement qui sera immobile, éternel.
La convenance du geste, sa force, sa grandeur, ne se trouvent donc point dans l'exagération théâtrale, mais dans le caractère algébrique et impersonnel du signe choisi, et c'est là justement ce qui fait ressembler les grands acteurs tragiques à des statues animées ; c'est ainsi que Rachel, possédée parfois du génie grec, rythmait, scandait sur la scène les gestes de la sculpture antique. Il nous en souvient : lorsqu'elle en était à ce vers de Phèdre :
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent l
avec quelle douleur individuelle et intime, mais aussi avec quelle dignité extérieure et comme involontaire elle écartait l'importunitéde son voile, reine encore dans le découragement de l'abdication! Etudié, saisi par un artiste, le geste de Rachel était digne de la statuaire ; aussi a-t-il été le
motif d'une figure assise qu'un de nos maîtres, Francisque Duret, a fait sortir du marbre.
À la distance où nous les apercevons dans l'antiquité ou sur les hauteurs de l'histoire, les héros n'appartiennent plus au temps; ils se dépouillent des particularités de leur époque et de leur vie; ils se généralisent, et par là ils grandissent et s'élèvent encore. Ils ne sont plus des hommes, mais des caractères. De même les divinités olympiennes, qui, du haut de leur monument ou de leur piédestal, nous regardent sans nous voir, demeurent trop loin de nous pour ne faire que répéter les mouvements ou les attitudes de la vie réelle. Si leur allure est majestueuse avec simplicité, si leur dignité est sans emphase, c'est assez pour qu'elles soient des divinités humaines. Le naturel qui les humanise est également ce qui les distingue (puisque la nature seule engendre la variété), de façon que Mercure ne soit pas confondu avec Apollon, ni Junon avec Minerve. Mais, par la beauté du geste qui leur est commune, ils sont tous des hommes divins, des femmes divines, parce que le geste est beau lorsqu'il nous découvre le permanent dans l'accidentel.
Descendrons-nous maintenant des splendeurs de l'Olympe dans l'ombre des bois sacrés pour y découvrir les images des dieux inférieurs, tel que les Satyres, les Faunes? Ici la vérité tient plus de place que l'idéal. Le geste comporte une plus haute dose de naturel ; il est moins contenu, plus expansif : il se prononce avec une naïveté forte et vive. Le Faune dansant, dont il existe des variantes antiques dans les musées de l'Europe, au Vatican, notamment, et à Florence, est un modèle de pantomime animée qui convient auxdivinités rustiques. Prètàs'élancer en frappant l'une contre l'autre ses cymbales d'airain, il a été saisi à l'instant où il promet et commencele mouvement qui va s'accomplir. La tête inclinée etsouriaute, les mains en action, la poitrine pleine d'air, le genou fléchi et unpiedsur la pédale retentissante et à ressort (scabellum) qui lui sert à battre la mesure, tous ses membres concourent à l'unité de l'expression voulue.
« Aucune partie du corps n'est oisive dans la saltation, » dit Socrate {Banquet de Xénophon). Le personnage a autant de langues que de membres: tôt linguœ quot membra viro; c'est une belle expression de l'anthologie au sujet des allures du pantomime romain. Le poète latin Manilius, décrivant aussi les gestes scéniques, veut que le mime représente à lui seul la multitude : et lurbam reddet in uno. N'est-ce pas là délinir le style comme nous le définissons nous-même, par ce caractère d'universalité qui, faisant de l'individu un type, résume les variétés du même geste en un seul?
Quel fonds inépuisable de poésie que la religion de cet incomparable statuaire, le peuple grec! Plongeant au sein de la nature, regardant avec
SCULPTUIŒ.
un respect religieux au plus profond de ses mystères, il croit apercevoir dans la forêt vieree certains êtres qui diffèrent de l'humanité par des