‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 105 sur 175 · GESTE D'OVIDE ENTREVOYANT L'AVENIR · texte numérisé non relu

GESTE D'OVIDE ENTREVOYANT L'AVENIR

'Tiré des cai'tons de Chenavard pour la décoration du Panthéon.)

*>b «îioij .

proprement la mission du statuaire; car trouver l'idée de l'homme, en d'autres termes, inventer une figure qui résumerait à elle seule la forme humaine, ce serait, nous l'avons dit, créer une abstraction muette, froide, sans intérêt et sans vie, sans influence magnétique sur notre âme. Il faut donc nuancer les formes, les caractériser, mais toujours en les rattachant à une des grandes variétés de l'espèce. Caractérisées, elles seront suffisamment expressives et vivantes ; idéalisées, elles serontbelles. Y a-t-il une beauté absolue dans les formes humaines? Pour l'affirmer, il faudrait connaître l'exemplaire primitif tel qu'il sortit de la pensée divine ; mais ce modèle parfait, l'idéal par excellence, il nous est inconnu comme le dieu dont il est l'image, il se dérobe à nos yeux, sans doute afin que la nature puisse enfanter librement la variété infinie des êtres qui doivent réaliser l'espèce humaine sous des faces innombrables.

Et cependant, chacun de nous porte au fond de sa conscience un vestige secret de la beauté originelle, quelque chose qui ressemble à un confus souvenir. L'idée du beau est présente dans l'âme humaine, comme l'idée de lumière est présente dans l'obscurité. Mais si le type divin demeure voilé à nos regards, la nature nous montre çà et là des êtres qui représentent quelques-unes des grandes variétés du genre humain, la grâce, la majesté, la douceur, la force, l'élégance, ou bien les divers âges de la vie avec les sentiments éternels qui les caractérisent : l'enfance et son ingénuité, la sagesse et son innocence, la virginité et sa pudeur. Assurément, ces types dans le monde vivant sont déparés par d 'inévitables imperfections; ils sont inachevés et ils portent le sceau d'une individualité toujours incomplète et périssable; mais l'art grec les a de longue main châtiés, épurés, en cherchant l'idéal absolu de chaque forme et ensuite la perfection de cette forme dans tel ou tel caractère, à commencer parla tête.

Les organes de l'homme ayant une fonction à remplir il semblerait d'abord que la beauté ne soit qu'une évidente harmonie entre la forme et la destination. Mais ce n'est là qu'une simple convenance, et la convenance n'est que le rudiment de la beauté. Il ne suffit pas, pour que le nez soit beau, qu'il respire à l'aise; il ne suffit pas que l'oreille perçoive bien les sens, pour qu'elle soit belle. Le sentiment du beau ne s'arrête pas à l'utile. L'esthétique a des lois qui sont d'un ordre supérieur. Et d'abord, ce qui trace une ligne infranchissable entre la figure humaine et celle des animaux, c'est justement que l'animal, n'ayant pas d'autres besoins à satisfaire que des besoins physiques, n'a d'autre beauté que la convenance, tandis que dans l'être humain il y a une beauté correspondante à cette haute faculté que lui seul possède, à cette destination souveraine : la pensée.

Comparons la tête de l'homme avec celle des animaux : suivant les observations de l'illustre physiologiste Camper, renouvelées par Mengs, par Hegel, la principale différence est celle du profil. Si l'on tire une ligne horizontale de la racine du nez à la base du crâne, cette ligne, ches l'homme, forme avec la ligne du front un angle droit ou presque droit ; chez les animaux, les mêmes lignes forment un angle aigu. Le mufle, qui doit saisir et broyer les aliments, est, dans leur physionomie, la partie saillante et dominante. Le nez qui s'avance pour flairer la proie, l'œil qui l'épie, restent subordonnés à la mâchoire et n'en sont que les auxiliaires. Une pareille structure n'éveille pas d'autre idée que celle d'un organisme fait pour détruire et pour dévorer. La tête humaine, au contraire, présente une conformation dans laquelle les appétits purement matériels se montrent subordonnés à leur tour aux organes révélateurs de la pensée, qui sont le front et les yeux.

Maintenant, si le nez se trouve sur la ligne du front, s'il la continue

avec une inflexion très légère, comme nous le voyons dans les statues grecques des grands dieux, l'expression de la face est beaucoup plus immatérielle, parce que le nez, tenant le milieu entre le front et les mâchoires, ne se séparent point des organes propres de l'esprit et devient, en accusant comme la finesse d'un flair moral, un trait qui ajoute à l'intelligence. La preuve que le nez peut n'être pas étranger au système de l'esprit, c'est que, d'un homme fier, nous disons : « 11 porte le nez haut, » et que nous trouvons un air piquant et de spirituelle malice au nez retroussé d'une jeune femme. Que si le nez, creusé dans sa racine fait saillie sur le front, les deux organes se divisent ; la ligne qui allait de la naissance des cheveux à la pointe du nez perd sa simplicité calme et sa grandeur. Le front isolé prend un caractère de dureté et d'abstraction. Les yeux et leurs belles ombres, au lieu d'être séparés par un méplat clair et tranquille où se prolonge la lumière du front et qui les fait valoir, sont réunis par une ligne obscure qui coupe en deux le visage et lui imprime un air de détiance, de personnalité, d'égoïsme môme. Qu'il y a loin d'une telle physionomie à la sérénité idéale qui permet tout au plus dans l'accent des narines une nuance de mépris, comme celle que manifeste Apollon pour le serpent terrassé!

Il y a plus ; dès que la grande ligne du front et du nez est violemment rompue, les formes les plus capricieuses viennent la remplacer. Le front peut fuir jusqu'aux indices de l'exaltation ou se gonfler jusqu'à l'apparence de l'hydrocéphalie. La porte est ouverte désormais à toutes les bizarreries, à tous les contours que la nature enfante en sa variété inépuisable aux nez pointus, pendants, écrasés, recourbés, retroussés. 11 ne reste plus au statuaire que des formes individuelles qui peuveut être parfois très intéressantes comme celles du portrait vivant, mais qui cessent d'être idéales comme celles d'un type divin. « Le profil grec, dit Dégel (Cours d'Esthétique), bien qu'il ne soit pas adopté par les Chinois, ni par les Egyptiens, ni par les Juifs, ne saurait passer pour une forme arbitraire, nationale née du hasard : il appartient à l'idéal de la beauté absolue, parce que, dans cette conformation du visage, l'expression de l'esprit refoule au second plan les organes purement physiques et se dérobe le mieux aux accidents delà forme, sans montrer cependant une simple régularité et sans exclure tout caractère. »

JNon, ce qu'on nomme le profil grec n'a pas empêché les statuaires antiques de distinguer à merveille les statues de leurs dieux, et de s'attacher à la vérité individuelle dans les ligures iconiqus des athlètes couronnés, telles, par exemple, que le Gladiateur combattant. Le type du profil idéal une fois consacré, une variété discrète s'y est fait place, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.

Le front a pu se modifier dans ses protubérances, mais il est toujours

peu élevé. L'antiquité regardait le front haut comme nuisant à la beauté du visage, par la raison que dans la fleur de la jeunesse le front est bas, et qu'il s'élève en se dépouillant de ses cheveux. De nos jours encore, les Circassiennes, qui font profession d'être belles et qui peuplent les harems de l'Orient, ramènent leurs cheveux sur le front pour le faire paraître plus petit. Le front des statues antiques se rehausse légèrement dans son milieu quand elles représentent des divinités en qui réside la suprême intelligence, Jupiter, Minerve.

La physionomie du front est inséparable des lignes que tracent la naissance et l'arrangement de la chevelure. L'antique n'a jamais dégarni le dessus des tempes ; il a fait des cheveux un accompagnement admirable qui, librement, mais sans désordre, . encadre l'ovale du visage et dessine harmonieusement la forme de la tête en la rapprochant ainsi de l'ovale, reconnu pour être ici la plus belle des formes, parce qu'elle n'a ni l'âpreté anguleuse des lignes droites ni la mollesse insignifiante d'une parfaite rondeur. Afin de faire contraster la chevelure avec le poli de l'épiderme, afin de la rendre plus abondante et plus riche par les effets de la lumière et de l'ombre, les anciens y creusèrent des ondulations prononcées ou y fouillèrent des vides profonds, soit que les cheveux fussent séparés sur le front et noués derrière la tête avec une grâce assaisonnée de négligence et de liberté, comme les porte la Vénus de Milo, soit qu'on les laissât flotter sur l'épaule des figures de Bacchus et d'Apollon, soit qu'on les laissât courts et bouclés dans les statues de Mercure, l'éphèbe accompli du gymnase, soit enfin que l'artiste les fît plus raides et plus rudes pour rappeler, dans les têtes rustiques des Satyres et des Faunes, le poil hérissé de la chèvre et du sanglier.

La beauté de Vœil, en sculpture, tient uniquement à sa forme et à son enchâssement. Auxtêtes idéales antiques, ainsi que Winckelmann l'a observé, les yeux sont toujours plus enfoncés qu'ils ne le sont d'ordinaire dans la nature, ce qui ajoute à la saillie de l'os frontal. En exagérant les cavités, le sculpteur augmente le jeu de la lumière et de l'ombre, et par là il donne plus de vivacité, plus de caractère aux yeux des figures qui, à une certaine distance, produiraient trop peu d'effet sans un tel artifice. Ainsi enchâssé, l'œil annonce plus de concentration dans la pensée et il ne dispute point à la saillie intelligente du front.

Sans s'écarter de cette forme préférée par les anciens, les yeux des différentes divinités ne laissent pas que d'offrir entre eux des différences sensibles. La coupe de l'œil est grande et arrondie dans les têtes de Jupiter, d'Apollon, de Junon. Minerve, qui a de grands yeux, conserve un air virginal par ses paupières un peu baissées. Plus petits, les yeux de Vénus sont d'une douceur enchanteresse, et la paupière inférieure, légère-

ment relevée, leur prête une nuance de volupté, d'inconstance et de grâce. Quant aux sourcils, l'artiste les exprime, non par la finesse détaillée du poil, mais par l'arête fortement prononcée de l'os qui les porte et qui doit être fortement arqué, pour que le sourcil n'empiète pas sur le front et ne se sépare point de l'œil qu'il doit protéger et couronner.

Après l'œil, la bouche est le trait le plus susceptible de beauté, si elle est envisagée par le sculpteur comme le signe vivant et parlant de l'àme sensible. La bouche, en effet, n'est pas que l'instrument de la nutrition; c'est aussi l'organe de la parole, qui est l'invisible image de la pensée et l'aliment de l'esprit. Large, épaisse et tuméfiée, elle aurait un aspect de bestialité; mince et rentrée en elle-même, elle exprimerait de la sécheresse et une tendance au moi. Entre ces deux extrêmes, les Grecs ont trouvé l'idéal de la bouche. Aux belles époques de l'art, ils ont modelé la lèvre supérieure discrètement épanouie, ressentie dans ses contours, se joignant au cartilage du nez par une ligne élégante et décidément concave, et la lèvre inférieure plus pleine que la supérieure et un peu plus expansive, avec une très légère saillie dans les figures où ils voulaient faire sentir cette haute gravité qui ne va pas jusqu'au dédain, et qui sied, par exemple, à la sévère Pallas. Lorsqu'ils sont majestueux, imposants, les dieux grecs ont les lèvres closes, mais pourtant séparées et animées par une ombre ferme. Les divinités plus douces entr'ouvrent la bouche, comme si elles promettaient la communication de leur pensée. La Vénus de Praxitèle, à Gnide, avait les lèvres à demi ouvertes et semblait ébaucher un sourire. Une telle bouche eût remporté à Mégare le prix du baiser. Jamais, du reste, ou presque jamais, les bouches antiques ne laissent voir les dents, même dans les figures qui, par exception, expriment le rire, comme celles des sylvains et des ménades quand ils soutiennent l'ivresse du vieux Silène ou suivent le triomphe du Bacchus.

Mais le signe essentiel de toute physionomie grecque, selon la remarque d'Ottfried Mùller, c'est la forme du menton. Il est rond et grandiose dans les têtes antiques. Très rarement y trouve-t-on indiquée la fossette, qui a le défaut de rompre l'unité d'une grande forme par une forme petite, accidentelle et accessoire. Elle n'est visible ni à la Niobé, ni à la Pallas de la villa Albani, ni aux têtes de Cérès et de Proserpine sur les médailles de Métaponte et de Syracuse, ni au Mercure du Vatican, ni à" V Apollon dû Belvédère ; elle est remplacée par un insensible méplat dans la Vénus de Milo.

■' ........... r)iJ.'jul»ivibuj

Quant à Y oreille, aucune partie des têtes grecques, au dire de Winckelmann, n'est travaillée avec plus de soin. La beauté de l'exécution, dans .*,ette partie, est même une marque infaillible pour distinguer le travail

antique de la restauration moderne. C'est au point que, sur les pierres gravées, une oreille traitée négligemment doit inspirer de violents soupçons sur l'authenticité de l'ouvrage. Si la figure est un portrait, les particularités de l'oreille y sont imitées. Mais il est des têtes idéales, notamment plusieurs têtes d'Hercule, où le célèbre antiquaire a remarqué des oreilles aplaties avec un gonfleir ent dans les ourlets cartilagineux; il en a conjecturé que de semblables oreilles désignaient les athlètes, les pugiles frappés dans l'arène, ei rappelaient qu'aux jeux institués à Elis par Hercule, ce héros avait remporté le prix du pancrace.

Ajoutons que la joue des figures normales est pleine, simple et grande, et, que, pour plus de grandeur, elle va se réunir au front en passant sur des tempes non déprimées, et rejoindre les muscles du cou par une inflexion très peu sensible sous l'oreille, de manière que l'articulation des pièces osseuses qui portent les dents soit dissimulée, parce qu'elle est un pur accent de la vie matérielle.

Tel est, selon les Grecs, l'idéal de la tête humaine, et ce qu'ils ont fait pour la tête, ils Vont étendu, nous le verrons, aux autres parties du corps, au cou, à la poitrine, au dos, au ventre, aux bras et aux mains, aux jambes et aux pieds. C'est en modifiant l'idéal avec mesure que ces maîtres incomparables ont ajouté au sublime de la beauté absolue la saveur pénétrante du caractère. Ils ont ainsi personnifié leurs dieux.

Les artistes que possède tout entiers le génie moderne se plaignent quelquefois de ce qu'ils appellent la froideur delà sculpture antique. Ils voudraient surtout déranger, remuer les lignes de la tête, souffler plus de vie aux traits du visage, percer le regard et peindre l'œil à coups de ciseau, comme l'a fait Houdon, par exemple, dans sa frémissante statue de Voltaire, comme le font maintenant la plupart de nos sculpteurs, jaloux des accents pittoresques... Ah! c'est bien mal comprendre la grandeur de l'art statuaire. Il est vrai, ce qui est en peinture la source des expressions les plus vives et les plus variées, je veux dire la couleur et l'animation de l'œil, se réduit en sculpture à une forme : mais c'est une forme susceptible de se nuancer encore très finement, et qui peut à sa manière devenir aussi touchante dans la gravité du marbre que la mobilité de l'œil est expressive dans la vie. Sans doute l'invisible fluide de l'âme qui, traversant l'humidité du regard, nous peint si vite la pensée de l'homme, ses secrets, ses sentiments, ses songes, ne saurait animer les yeux des statues, qui sont comme des fenêtres ouvertes et voilées. En son intimité individuelle et sa profondeur, la signification de l'œil demeure donc étrangère à la sculpture ; mais en revanche, combien elle est imposante, cette fixité de contemplation qui annonce un génie absorbé en luimême, désormais élevé au-dessus du monde environnant, et inacces-

Page 1