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LA VICTOIRE AU TAUI1EAU

(Fragment de la balustrade du temple de la Victoire Aptère, à Athènes.)

elles sont soutenues par le fond même de la muraille ; elles ne seraient pas tolérables dans l'art statuaire, si elles se détachaient nettement de la figure, surtout quand la statue est monumentale, parce que la solidité du marbre et sa pesanteur forment une contradiction choquante avec la légèreté relative que suppose une draperie emportée par le vent. « Que le sculpteur veuille faire jouer et voltiger la pierre, dit Reynolds, c'est une folie si visible qu'elle porte avec elle sa condamnation. Cette folie pourtant a été l'ambition de plusieurs artistes modernes, particulière-

ment de Bernin, qui, entreprenant ce qui n'est pas au pouvoir de la sculpture, s'obstinait à vaincre la dureté, la fierté du marbre. Quand même il serait parvenu à donner un air de vérité aux draperies volantes qui lui plaisaient tant, le mauvais effet et la confusion qu'elles produisent auraient dû suffire pour l'éloigner de cette méthode. »

A ce propos, Reynolds blâme sévèrement les figures colossales des Apôtres qui décorent la basilique de Saint-Jean de Latran, à Rome, et dont les draperies, qu'on dirait traitées à coups de pinceau, paraissent flotter au gré du vent, comme s'il y avait quelque vraisemblance que le souffle de l'air pût soulever de telles masses de pierre et agiter des draperies dont l'étoffe est si épaisse qu'on les prendrait d'un peu loin pour des rochers. Semblables à cela aux autres artistes de la décadence, Carie Maratte, qui avait fourni le dessin de ces sculptures ultra-pittoresques, pensait donner à ses draperies un caractère grave et apostolique en choisissant pour modèles des vêtements lourds, sans souplesse et d'un tissu grossier sous lequel tout reste informe, massif et vague. C'était méconnaître le principe sculptural qui veut que la draperie soit un écho multiple des formes du corps, selon l'expression de Goethe, renouvelée de l'antique. Pénétrés de ce principe, les Grecs avaient soin de fixer aux extrémités de leurs draperies de petits poids (poh'/.oi) pour éviter les chiftonnements fortuits et faire disparaître les plis insignifiants... Quel imour du beau ! quelle délicatesse dans ce culte de l'art et de la grâce !

Le dernier perfectionnement de la draperie, c'était Phidias qui devait l'accomplir. Il lui était réservé, là aussi, d'atteindre à la beauté suprême.

Le magnétisme invisible et mystérieux de l'âme humaine qui imprime un caractère aux formes et aux mouvements de notre corps, s'attache à tout ce qui entre dans le rayonnement de notre vie, même aux choses inertes comme le parfum au vase. A plus forte raison marque-t-il de son empreinte nos vêtements, qui deviennent ainsi une image de nos habitudes morales et de notre esprit. Cicéron disait, en parlant des Canéphores de Polyclète : « Leur vêtement témoigne de leur virginité. » Voyez les jeunes filles qui suivent la procession sacrée dans la frise du Parthénon; leurs tuniques forment des plis perpendiculaires dont la symétrie est en quelque sorte religieuse. Ces draperies aux plis compassés n'ont été touchées par aucune main ; le souffle de i'air ne les a pas dérangées encore; les émotions de la vie ne les a pas froissées; elles sont chastes dans leur régularité et solennelles. Voyez, au contraire, les bacchantes échevelées qui s'agitent dans les bas-reliefs antiques : le dieu qui les enivre de son délire a dénoué leur ceinture. Les draperies flottantes de leur himation ont été saisies, chiffonnées par les satyres et par les faunes ; elles ont été assouplies par les mouvements répétés de la danse

dionysiaque et en ont contracté des plis qui se sont modelés sur tous les muscles en action. Enflés par lèvent des montagnes comme les voiles d'un navire, leurs chitons ont perdu la raideur des tuniques virginales.

Quelle gravité, maintenant, et quelle signification dans la draperie d'un héros philosophe, d'un Phocion, par exemple, que l'antique nous

procession des panathénées (Frise du Parthénon).

représente enveloppé d'un manteau qui serre tous ses membres en les accusant par l'alternance des parties plissées et des parties plus tranquilles et plus lisses! Comment ne pas admirer qu'un simple vêtement soit une indication aussi frappante des concentrations de la pensée absorbée en elle-même dans un esprit fier ! Quand ce philosophe qui médite deviendra un orateur, quand la parole ouvrira ses lèvres, son manteau s'ouvrira aussi et laissera sa poitrine respirer à l'aise; il sera déployé, rejeté par un bras, retenu par l'autre, et les mouvements de sa pensée, traduits dans son geste, changeront le caractère, tout à l'heure si calme et si grave, de sa draperie. A l'instar de l'âme qui s'épanouit, les plis qui étaient ramassés se disperseront, et leurs cassures en sens divers expérimenteront par un beau désordre l'émotion de l'éloquence.

Qu'il s'agisse d'une nymphe, d'une muse, d'un faune, l'antique a si bien distingué le mode de ses plis et en a si finement nuancé les caractères que le marbre d'une statue tronquée, dont il ne reste plus que les draperies, est reconnaissable encore et nous dit assez clairement quel

était le personnage ou le dieu représenté. Il appartenait, disons-nous, aux sculpteurs athéniens contemporains de Périclès de pénétrer assez avant dans les profondeurs de la nature pour y saisir cette expression muette que chacune de nos existences communique aux vêtements qui nous drapent, comme aux objets qui nous environnent et nous touchent de près. '

C'est ainsi que Phidias, ou tout au moins son digne élève, Alcamène, travaillant sous ses yeux, a modelé les inimitables draperies des trois Parques du Parthénon, ces draperies qui, rompues en menus plis, ondoyants et délicats sur la poitrine dont la respiration les soulève, se dessinent en plis larges et fermes sur les genoux repliés qu'elles couvrent, ou sur des jambes étendues avec un majestueux abandon. Serrés à leur naissance, ces plis vivants s'ouvrent dans leur milieu comme des muscles qui auraient leurs attaches et leur renflement. Il faut renoncer à jamais voir au monde de plus belles draperies que celles de ces trois figures mutilées, car elles disent les formes et les mouvements du corps sans l'emprisonner par leur adhérence. Bien qu'elles soient d'une noblesse et d'une élégance idéales, elles paraissent si naturelles qu'on les croirait moulées sur la tunique et le manteau d'Aspasie. Parla puissance magique d'un art qui ne sera point surpassé, le statuaire en a fait, cette fois, non seulement une enveloppe révélatrice delà beauté, mais comme une émanation silencieuse dans l'âme, car elles obéissent doucement à la pensée qui les meut; elles semblent chaudes encore de la chaleur même de la vie.

Si les draperies accompagnent le nu ou sont durement accessoires, l'artiste, plus libre dans son choix, pourra disposer les plis, les grouper, les varier au gré de son imagination, mais de manière cependant à leur faire jouer un rôle motivé par la figure, intéressant pour l'œil et favorable an triomphe du nu. Le groupe du Laocoon, la Vénus du C apitoie et Y Apollon du Belvédère, dont la chlamyde, bien que soutenue par le bras gauche de la statue, en est presque entièrement détachée, nous offrent les plus heureux modèles de l'accompagnement des figures par la draperie. Le manteau sur lequel est assis le Laocoon, et qui semble être tombé de ses épaules sur l'autel, au moment où les serpents l'ont saisi, est un morceau à étudier pour la façon dont les plis se distribuent, s'évasent, se gonflent ou s'aplatissent, et forment, tantôt, par leurs ombres fouillées, une opposition aux chairs, tantôt, par leurs cassures vives, un appel de lumière contrastant avec l'ombre qui s'étend sur les jambes repliées.

Un excellent critique, Emeric David {Recherches sur l'art statuaire), fait observer que Y Apollon du Belvédère se développe et paraît lumineux au-devant de la chamyde que son bras tient déployée : « Ce manteau, ditil, que le dieu rejette maintenant en arrière et dont il pourra se voiler, ce manteau symbolique me rappelle la succession des jours et des nuits. Que de richesse et d'élégance, que de science et de goût dans les mouvements

variés de ces plis semi-circulaires! L'ombre ferme que le corps projette sur la draperie la colore et l'enrichit; les demi-teintes que le reflet de la draperie produit sur la figure réchauffent et l'animent. On reconnaît dans la chlamyde, malgré la fermeté de ses ondulations, les plis légers et à

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