FIGURE DE TUOUMÈS III, ROI DE LA DIX-HUITIÈME DÏNA5IIB
(Au dix-septième siècle avant Jèsus-Christ.)
personnages ne touche à l'extrémité de la dix-neuvième division ; en conséquence, qu'aucun d'eux n'a exactement en longueur dix-neuf fois
DES PROPORTIONS DU CORPS HUMAIN. SI
son médius. Toutes les figures du bas-relief ont dix-huit mesures, plus une fraction qui varie ; mais la variété ne se produisant qu'à partir de la dix-huitième, chaque figure est conforme au canon, depuis la plante des pieds jusqu'aux frontaux, dans toutes les parties de la vie organique. Les différences ne sont sensibles que dans le développement et la forme du crâne, c'est-à-dire dans l'organe de la volonté et de la pensée; de sorte que, pour ces philosophes qui avaient plongé si avant dans la nature, l'unité absolue du type annonçait déjà la variété des êtres. L'exemplaire primitif, tel qu'il était sorti des mains de Dieu, était l'image d'une perfection suprême à laquelle aucun individu ne pouvait atteindre. Réaliser dans sa plénitude le type original, le modèle accompli, cela n'était donné à personne, pas même à ces Pharaons que divinisaient l'ignorance et la crainte. Ainsi la superbe figure de Thoutmès III, représenté assis tenant son sceptre et coiffé d'une mitre que décore la vipère royale, Yurasus, bien qu'emprisonnée dans les carreaux du canon égyptien, ne touche point à l'extrémité de la dix-neuviène division; mais, depuis les bosses frontales jusqu'à la plante des pieds, cette figure obéit aux lois de la symétrie commune. Chose étrange ! la statue modèle qu'on s'attendrait à voir tête nue est coiffée tout exprès d'un casque royal, comme si les prêtres eussent voulu, en cachant la ligne qui achevait la perfection, laisser dans le mystère l'accomplissement de la beauté absolue...
Les sculpteurs, les peintres surtout, redoutent l'empire de la géométrie. Ils considèrent la règle comme une entrave à la liberté de leurs inventions, et ils rappellent volontiers qu'il faut avoir le compas dans l'œil, suivant le mot de Michel-Ange, sans songer que ce grand homme, avant de s'exprimer ainsi, avait eu longtemps le compas dans la main. Loin de gêner les allures du génie, la règle des proportions est justement ce qui lui permet d'être libre. Qui dit proportion, dit liberté. Du moment qu'on ne prend pas l'unité de mesure en dehors de l'homme, comme l'ont fait Schadow, Paillot de Montabert, Horace Vernet, qui ont employé le pied du Rhin ou le mètre, l'artiste peut agrandir <ju diminuer ses figures, les concevoir grêles ou ramassées, massives ou élégantes ; il peut même les étirer ou les raccourcir selon les méthodes tracées par Albert Durer, pourvu qu'il observe les relations réciproques des membres et qu'il maintienne ses personnages dans leur caractèrecar l'unité de l'espèce doit se retrouver toujours dans la variété des individus. « Jamais il n'arrive, dit Durer lui-même (au troisième livre de ses Proportions), qu'un renard diffère des autres renards au point de ressembler à un loup. »
Les Grecs, qui ont suivi le canon et qui ont glorifié Polyclète pour l'avoir écrit et sculpté; les Grecs, qui avaient pris soin de mesurer et de peser les membres du corps humain, comme le prouvent leurs pierres
gravées, les Grecs restèrent libres cependant, mais ils ne s'écartèrent de la règle qu'après l'avoir bien connue. Malgré la loi des proportions, ils ont su varier à l'infini les types humains. Que dis-je! Etendant par l'imagination le domaine de l'humanité, ils ont marié ses formes avec celles des races inférieures. Des hauteurs de l'Olympe ils sont descendus dans les profondeurs du bois sacré pour y surprendre l'égypan au nez de bouc, le satyre au masque épais, au nez court, et le faune rustique. Les canons égyptiens, légèrement modifiés par leur génie, ne les ont pas empêchés d'effleurer les muscles d'Apollon et de charger ceux d'Hercule, de créer du même ciseau les bacchantes échevelées et l'austère Pallas et Vénus...; mais, respectant dans la figure humaine les longueurs invariables, c'est surtout par les largeurs qu'ils l'ont caractérisée. Ainsi, à l'exemple de la nature, ils ont concilié la variété individuelle et la règle typique, la symétrie et la liberté.
ORIGINE ET C/VRACTERK
Il y a trois arts principaux du dessin : l'architecture, la sculpture, la peinture. Avant de formuler les lois qui régissent chacun de ces trois arts, il importe d'en indiquer à grands traits l'origine et le caractère, en commençant par l'architecture, celui des trois qui est le générateur Jes deux autres.
L'œuvre d'art par excellence est la Création, dont l'éternel artiste est Dieu. Ainsi, antérieurement à la venue du genre humain sur la terre, l'idéal suprême était manifesté, et il remplissait l'univers.
Lorsque l'homme parut à son tour, cette architecture divine fut son premier spectacle et son premier étonnement... Mais elle était sans bornes, et il ne pouvait l'embrasser de ses regards ; elle paraissait dans un désordre immense, et son esprit en demeurait accablé; elle était sublime, et il n'apportait en lui que les éléments du beau : l'ordre, la proportion, la symétrie.
Au milieu d'une nature aveugle, souvent hostile, et terrible parce qu'elle était inconnue, l'homme arrivait avec sa volonté libre et son intelligence. La loi même de son développement lui avait créé des obstacles et suscité des ennemis, de sorte qu'en attendant qu'il admirât les grandes scènes de la nature, il était forcé de la combattre et de la vaincre. Qu'il ait commencé à se créer un abri contre l'inclémence de l'air et qu'il ait inventé dès le principe les grossiers rudiments d'une cabane, cela est certain; mais ces humbles commencements ne sont pas l'origine de l'architecture. Le besoin qui fit fermer l'entrée des cavernes, ou construire des huttes de terre et de feuillage, n'engendra qu'une industrie, et n'a rien à voir avec le plus grand des arts qui font ici l'objet de nos études... Les premières tribus du genre humain sont errantes ; elles se dispersent
pour la chasse ou se déplacent continuellement pour chercher des pâturages nouveaux. Elles passent donc par l'état de chasseur et parla vie pastorale, avant d'arriver à l'agriculture, qui suppose les hommes fixés, et à l'architecture, qui les suppose réunis.
Après Nemrod, qui fut « un puissant chasseur devant l'Eternel », dit la Genèse, vint Assur, qui bâtit Ninive et les rues de la ville. Mais des villes ont pu exister avant qu'il s'élevât aucun de ces monuments qui attestent l'invention d'une véritable architecture. Tant que les hommes ne sont pas liés entre eux par une croyance commune, ils ne forment pas encore un peuple, car l'intérêt, qui a pu les rassembler hier, demain peutêtre les divisera. La société n'est bien constituée que du jour où l'idée de Dieu, énoncée par un prophète ou formulée pour la poésie, réunit les hommes dans une sphère supérieure en leur inspirant un même sentiment de terreur ou d'adoration pour l'Être mystérieux qui les a jetés dans l'histoire. C'est alors seulement que s'élèvent les premiers ouvrages de l'architecture, et ces ouvrages n'ont aucun rapport avec l'habitation de l'homme. Ce sont de purs symboles qui expriment une haute pensée religieuse ou qui serviront à consacrer un grand souvenir. « Venez, bâtissons-nous une ville, se disent les descendants de Noé, et une tour dont le sommet soit jusqu'aux cieux, et acquérons-nous de la renommée, de peur que nous ne soyons dispersés sur toute la terre. » Ainsi, dans la crainte d'un nouveau déluge ou de quelque autre catastrophe, les Noachides élèvent la tour de Babel, soit comme un point de ralliement, soit pour transmettre aux générations futures, avec un témoignage de la puissance humaine, le souvenir du cataclysme où toute l'humanité avait failli périr. L'architecture est donc symbolique et religieuse au commencement des sociétés. Lorsque le langage est encore dans l'enfance, les peuples s'expriment par des signes plus que par des mots. Us n'écrivent pas leurs idées, ils les montrent.
Le sentiment du beau, avons-nous dit, est inné dans l'homme ; mais il y est à l'état de réminiscence obscure, comme s'il l'eût apporté d'un monde antérieur où il aurait jadis vécu. Ce sentiment dut être réveillé par la contemplation de l'univers, dès que l'homme, déjà plus puissant que la nature, eut assez de loisir pour la contempler. Ainsi naquirent les premiers arts. Une certaine imitation en fut sans doute le principe, mais une imitation éloignée, une pure analogie. L'homme, voulant reproduire à sa manière la création qui l'étonné, cherche tout d'abord à se former un monde artificiel. Or, tout le spectacle de la création est renfermé dans l'espace, et il se continue dans le temps. Mais l'homme, ne pouvant embrasser l'espace sans bornes ni le temps sans limites, les définit, les proportionne à lui-même et les mesure. En mesurant l'étendue,
il découvre la géométrie ; en mesurant la durée, il découvre les nombres, et ces deux inventions de son esprit, dès que le sentiment les anime, deviennent deux grands arts, qui sont l'Architecture et la Musique.
Ces deux arts primaires, universels, pères de tous les autres, naissent en même temps : ils sont jumeaux, et ils sontl'un à l'autre ce que l'esprit est au corps. On a appelé l'architecture la Musique de l'étendue; on pourrait considérer la musique comme l'architecture des sons. C'est à la fraternité des deux arts que se rapportent la gracieuse fable d'Amphion bâtissant les murs de Thèbes aux accords de sa lyre, et ce trait de la vie de Pythagore raconté par Nicomaque : ayant écouté attentivement le bruit cadencé et alternatif de trois marteaux sur une enclume, Pythagore, charmé des sons inégaux de l'airain retentissant, fit peser les martaux et trouva dans les proportions mêmes du poids les proportions du son, tirant ainsi des lois de la gravité les secrets d'une harmonie musicale.
Au commencement des sociétés, l'architecture est conçue comme une création qui doit entrer en concurrence avec la nature et en reproduire les aspects les plus imposants, les plus terribles. Le mystère est donc la condition de son éloquence. Aussi n'accuse-t-elle aucun but final, aucune intention précise. Elle symbolise la pensée obscure de tout un peuple, et non la claire volonté de tel individu, de telle classe. Dans la civilisation compliquée des temps modernes, l'architecture se spécialise, chaque édifice affecte un caractère déterminé, et c'est même un honneur pour l'architecte que d'avoir marqué avec évidence le but de son œuvre... Il n'en était pas ainsi dans les temps antiques. Les monuments des premiers âges n'ont aucune destination apparente, ne portent aucun caractère sensible d'utilité ; ils parlent fortement aux yeux et vaguement à l'esprit. Le sacerdoce qui les avait conçus s'en était réservé la signification mystique. De même que Dieu est à la fois présent et voilé dans l'univers, de même la pensée de l'architecte résidait dans le temple, visible et cachée. Si les murailles se couvraient de signes empruntés de la nature, la foule n'en comprenait pas le sens, et celui-là même qui creusait sur la pierre cette écriture énigmatique n'en possédait ni la signification ni la clef. Ainsi les manifestations mêmes de l'idée étaient confiées à une littérature indéchiffrable, et le mystère s'incrustait dans le granit.
En remontant aux époques primitives, on aperçoit deux genres de construction bien distincts, l'un pour le corps, l'autre pour l'âme. A côté de l'industrie qui bâtit la demeure où l'homme renferme sa famille et sa personne, l'architecture édifie le monument qui doit résumer les croyances ou les aspirations d'un peuple entier, et qui sera l'habitation commune de toutes les âmes. On a dit souvent que, de ces deux choses, la seconde
étail née de la première ; que le temple de Dieu avait eu pour modèle rudimentaire la maison de l'homme. Si Ton regarde aux origines, c'est là une erreur profonde. En élevant les construelions colossales qui nous étonnent, les premiers architectes, qui sont des prêtres, veulent éveiller et entretenir le sentiment religieux dans la multitude. Pour cela, ils lui font élever des monuments qui, devant être un obscur emblème de la Divinité, reproduiront, dans un modèle idéal, les grands traits de l'architecture naturelle. Tantôt ils imitent le sublime des hautes montagnes en construisant les Pyramides, instar montium eductse pyramides, dit Tacite, et à ces montagnes artificielles ils donnent une figure symbolique, c'est-à-dire des surfaces dont les membres sont vénérés ou redoutables. Tantôt ils imitent le firmament par des plafonds étoiles, et les cavernes par des labyrinthes souterrains, tantôt ils rappellent les plaines de la mer par de grandes lignes horizontales, les rochers à .pic par des tours, et les forêts de la nature par des forêts de colonnes. Quelquefois, comme dans l'ancienne Perse, l'édifice est placé sur une éminence et ouvert par en haut; il a pour piédestal une montagne et pour toiture le ciel, de sorte que la nature est appelée à concourir aux magnificences de l'art qui veut rivaliser avec elle. Mais, encore une fois, ces monuments n'ont aucune ressemblance voulue avec la cabane rustique ou la tente du pasteur. Ce n'est pas la demeure de l'homme qu'ils imitent dans une héroïque émulation, c'est l'architecture divine.
« Le palais le plus vaste, le plus somptueux, dit Humbert de Superville, dès qu'il sert visiblement d'habitation à l'homme, cesse de s'adresser au sentiment. Les rangées de fenêtres au dehors y accusent le morcellement en étages. Les escaliers qui conduisent au faîte semblent interdire à la pensée de s'y porter. C'est le corps qui s'y traîne de pièce en pièce ; l'imagination y est partout à l'étroit et sans aliment... Point d'architecture possible comme art émulateur, là où l'homme peut s'en expliquer ou s'en appliquer les conceptions. » Le Vatican, l'Escurial, ne renferment qu'un être faible et mortel ; les pyramides, les labyrinthes, les pagodes recèlent des pensées secrètes, des sciences non révélées à la foule, des esprits formidables, des spectres gigantesques, des morts.
Plus tard, quand, après la nature, l'humanité sera divinisée à son tour, l'architecte grec pourra sans doute rappeler aux yeux, par une allusion souriante, les éléments de la primitive industrie du constructeur ; il pourra figurer, par une chaumière métamorphosée en temple, l'habitation de l'homme changé en Dieu... Mais quand le genre humain, encore ému des catastrophes qui ont pensé l'engloutir, croit entendre dans le tonnerre la voix de Dieu même, lorsque l'Eternel partout présent n'a pas encore délégué sa puissance aux enfants des hommes, la religion n'est qu'un panthéisme vague, obscur, qui confond le Créateur avec son œuvre. Alors les prêtres cherchent à reproduire les traits les plus impo-