A LA SCULPTURE, MAIS NON LA POLYCHROMIE ARTIFICIELLE
<."est la plus haute qualité de l'art, c'est sa dignité, de ne pas être la même chose que la nature, de s'en distinguer en l'imitant, et d'emprunter sa langue, à elle, pour parler son langage, à lui. Tous les
éléments de l'art sont dans la nature, sans doute, mais aucun art n'existe que dans l'imagination de l'homme et dans son cœur. La nature, patexemple, nous fait entendre le mugissement de la mer, le murmure des ruisseaux, les intermittences du vent, le cri terrible des animaux ou leur doux ramage, ou la mélancolie de leurs plaintes, mais ni ces bruits ni ces silences ne constituent la musique. Il en est ainsi des arts du dessin, même de ceux qui semblent avoir l'imitation pour objet, L'effet qu'ils produisent sur notre âme est lié à des fictions, à des conventions qui se font accepter sans peine, parce qu'elles sont inventées selon l'espit humain. De même que nous admettons au théâtre que Phèdre et Théramène s'expriment en français, de même nous consentons à admirer la peinture lorsqu'elle nous montre les profondeurs de l'espace sur une surface plane, en quoi cependant elle diffère de la vérité plus encore qu'elle ne lui ressemble.
Pour que les œuvres de l'artiste portent l'empreinte de son génie, il importe qu'elles se distinguent des œuvres naturelles, et que, loin de tenter une tromperie impossible, elles accusent une origine humaine en exprimant des sentiments humains, et quelque chose que la nature ne possède point, la pensée. Que dis-je ! plus un art est semblable à la nature par certains côtés, plus il doit en différer sous d'autres aspects, à peine de perdre sa qualité d'art imitateur, pour devenir un simple procédé de répétition. Supposons que le statuaire s'avise de mettre sur la figure d'un héros un vrai casque, une vraie cuirasse, de véritable linge et des étoffes réelles, il ne fera pas une imitation, mais un pur pléonasme, car, toutes les fois qu'il y a identité de matière entre la chose représentée et ce qui la représente, il n'y a pas imitation dans le sens de l'art, il y a répétition. Ces principes doivent être rappelés quand il est question de polychromie.
« Quel serait l'effet du coloris le plus vrai et le plus beau de la peinture sur une statue? écrit Diderot. — Mauvais, je pense. 11 n'y a rien de si déplaisant que le contraste du vrai mis à côté du faux, et jamais la vérité de la couleur ne répondra à la vérité de la chose. La chose, c'est la statue, seule, isolée, solide, prête à se mouvoir : c'est comme le beau point de Hongrie de Roslin sur des mains de bois; son beau satin si vrai sur des figures de mannequin. » Diderot a raison. Si la sculpture, qui façonne ses images en ronde bosse, ajoutait à la vérité palpable des formes la vérité optique des couleurs, elle aurait avec la nature trop de ressemblance à la fois et pas assez ; elle serait tout près du mouvement et de la vie, et ne nous montrerait que l'immobilité et la mort. La couleur, après un moment d'illusion, ne ferait que rendre plus sensible et plus choquante l'absence de vie, et cette première apparence de réalité deviendrait repoussante quand on la verrait démentie par l'inertie de -a
matière. Nous en avons un exemple frappant dans les figures de cire : plus elles ressemblent à la nature, plus elles sont hideuses. Dès que le spectateur a reconnu leurs yeux d'agate au regard fixe, leurs cheveux postiches, leurs faux sourcils, leurs barbes rapportées, il se sent en présence de fantômes qui lui font horreur, précisément parce qu'il les voit semblables à lui-môme. Les ombres impalpables que la peinture nous représente peuvent avoir de la poésie et un charme effrayant; mais ces spectres épais et vides, en qui la vie n'est point et ne fut jamais, n'ont pas même la majesté de la mort. Ils ne sont, avec leurs vrais habits et leurs vraies couleurs, que ce qu'il y a de plus horrible à voir et à dire, de faux cadavres.
Il est vrai, toutefois, que pour les peuples enfants ou du moins pour cette partie dupeuple qui, dans les pays les plus civilisés, reste toujours enfant, l'alliance de la. forme et de la couleur a le privilège de flatter un instinct grossier, et de frapper avec plus de force l'imagination des ignorants et des simples. Quand on remonte aux époques les plus reculées de l'histoire, on y trouve la preuve que des fétiches de bois peinturés étaient proposés à l'adoration de la multitude, non seulement en Egypte, en Judée, dans l'Inde, en Chine, mais en Grèce, antérieurement au siège de Troie, treize ou quatorze siècles avant notre ère. Ces idoles primitives, celle de la Grèce, avaient leur garde-robe, leur toilette, et pour serviteurs attitrés des prêtres et des femmes. « Elles étaient, dit Ottfried Millier, lavées, cirées, frottées, vêtues et frisées, ornées de couronnes et de diadèmes, de colliers et de boucles d'oreilles. » Ainsi douées d'un simulacre de vie au moyen de couleurs vives et de vêtements réels, les divinités des premiers âges étaient plus formidables ou plus attirantes. Leur réalité, qui inspirait aux uns une plus grande vénération, éveillait dans les autres des idées toutes contraires, ainsi que nous l'apprennent certains passages de la Bible qui dénoncent les sculptures peintes de diverses couleurs comme pouvant éveiller la concupiscence des insensés. Effigies sculpta per varios colores insensato dat concupiscentiam. On le voit, l'usage de la polychromie en sculpture remonte aux temps barbares, à ces temps où les pauvres d'esprit se représentaient leur dieu comme une personne riche, couverte de bijoux et de colliers, magnifiquement vêtue, telle qu'aujourd'hui encore se la figurent les populations ignorantes de l'Italie et de l'Espagne. L'idole répond à leur foi en proportion de sa grossièreté. On dirait que l'absence de l'art est justement ce qui rend vénérables ces vieilles images du culte, et que moins l'art s'y montre, plus la divinité s'y manifeste.
Telle est l'origine de la sculpture polychrome, ou, pour dire mieux, delà polychromie artificielle appliquée à la sculpture. Née d'un instinct sauvage, elle ne pourra jamais faire oublier entièrement le vice de son origine, malgré le génie des artistes qui l'exerceront ; et si quelque chose doit nous étonner au premier abord, c'est qu'une pratiaue aussi étrangère
aux (ois de l'art se soit continuée en Grèce jusqu'aux époques les plus florissantes. Quand on y réfléchit, cependant, on conçoit qu'un usage introduit par la religion se soit perpétué avec elle dans l'art qui la servait le mieux, et que l'influence du prêtre ait maintenu le caractère des idoles pour conserver l'intégrité de la foi. Hostile aux innovations, le sacerdoce attache partout le même prix à la répétition des types primitivement consacrés, et, lorsqu'il est le maître, il asservit l'art à ses habitudes invétérées. En est-il une preuve plus éclatante que la sculpture égyptienne, restée uniforme durant tant de siècles et toujours occupée à reproduire les mêmes figures avec la même expression, la même attitude, le même geste, avec une telle fidélité au modèle imposé par le prêtre, que des milliers de statues paraissent être l'ouvrage d'un seul artiste qui aurait vécu et travaillé pendant quinze cents ans? Heureusement pour la Grèce, que la liberté y fut plus forte que la routine. Poussé par son génie en même temps qu'il était retenu par la tradition religieuse, mais retenu avec tolérance, l'art grec sut peu à peu s'émanciper, grandir, se dégager de ses entraves en ayant l'air de les respecter, et atteindre à la perfection dernière sans rompre d'une manière absolue et violente avec le goût des premiers âges.
Au temps de Phidias et de Polyclète, tandis que les vieilles figures en bois colorié continuaient d'être adorées dans les temples avec leurs habits, leurs bracelets et leurs colliers, ces grands artistes sculptaient des images d'une beauté accomplie, mais qui, dans leur condition extérieure, gardaient un reste de ressemblance avec les idoles sacrées. Le peinturage des anciens fétiches était remplacé par une coloration naturelle résultant des matières employées, telles que l'or, l'ivoire, le bronze, les pierres précieuses. Ainsi, à côté d'une poupée richement vêtue que la dévotion conservait dans le temple de Junon, à Argos, Polyclète de Sicyone avait élevé une admirable statue faite d'ivoire et d'or, et, sur l'Acropole d'Athènes, àdeux pas du sanctuaire où une image surannée de Minerve Poliade cachait son travail informe sous le magnifique voile que lui avaient brodé les vierges athéniennes, Phidias avait créé un des chefs-d'œuvre de la statuaire chryséléphantine, la Minerve du Parthénon. Mais ce chef-d'œuvre encore une fois, comme la Junon d'Argos et le Jupiter d'Olympie, était un produit de la polychromie naturelle. L'illusion qui pouvait résulter d'une certaine similitude de l'ivoire avec la chair n'était pas due à une usurpation de la1 statuaire sur la peinture ; elle était fournie par la nature des matières mises en œuvre : elle n'était pas cherchée avec affectation, mais rencontrée avec bonheur.
Il faut donc bien nettement distinguer, à l'exemple de ces grands maîtres, entre la polychromie naturelle et la polychromie artificielle. L'une se sert de matériaux dont la couleur indélébile convient à l'éternité voulut'
des œuvres monumentales ; l'autre, employant des couleurs éphémères et variables, applique ce qui se passe sur ce qui doit durer. La première s'approche de la vérité naturelle sans y prétendre ; la seconde vise à l'illusion sans y atteindre; elle accuse son infériorité ou plutôt son impuissance en essayant de se comparer jusqu'au bout à la nature. Au lieu de chercher les accents de la vie idéale, elle ne contrefait la vie réelle que pour mettre en relief les apparences d'une vie menteuse, immobile et muette.
Grâce à Dieu, les merveilles de la sculpture polychrome, la Diane Laphria de Ménechme, l'Esculape de Calamis, le Jupiter d'Olympie, la Minerve d'Athènes, la Junon d'Argos, si la main des barbares ne les eût détruits, ne nous forceraient pas d'admirer des statues coloriées, comme les madones italiennes ou espagnoles, aux robes de soie, aux joues vermillonnées, aux yeux pleins de miracles, mais des statues qui, étant composées de diverses pierres, furent à proprement parler des figures polijlithes, plutôt que des figures polychromes. Qu'un sculpteur taille l'image d'un nègre dans le marbre noir, rien de plus légitime; qu'il adapte sur cette figure une draperie en marbre jaune, par exemple, pour éviter une opposition tranchante, rien de mieux encore, à la condition que chacun de ces marbres soit monochrome et ne présente pas de taches qui jettent de la confusion dans les contours et dans les plans. Ce n'est là que de la polychromie naturelle. Mais encore y faut-il une sobriété bien entendue, beaucoup de mesure, car il n'est pas besoin de faire sentir combien serait contraire à la dignité de l'art et à la grandeur des impressions qu'il doit produire, une marqueterie de marbres divers formant des bigarrures de couleurs propres à morceler l'attention, là où il faut la saisir fortement par l'unité.
Chez les Grecs, au surplus, la polychromie des matières ou la sculpture polylithe était presque une nécessité locale. Quand on se souvient que l'architecture était revêtue, au dedans comme au dehors, de couleurs brillantes, de substances riches et variées, on s'explique à merveille que le sculpteur dût se mettre à l'unisson en employant, lui aussi, des substances variées et riches. Il obéissait en cela aux convenances optiques, de même qu'il se soumettait aux convenances religieuses et sacerdotales en rappelant, dans l'aspect de ses figures divinement belles, quelque chose des simulacres, informes mais vénérés de l'ancien culte. Et combien elle fut discrète, la polychromie des sculptures de Phidias, — si tant est qu'on doive l'appeler ainsi, — puisqu'elle se bornait à l'alliance de l'or et de l'ivoire, auxquels s'ajouta seulement une pierre précieuse enchâssée dans la prunelle de l'œil ! La Minerve du Parthénon devant avoir, en sa qualité d'idole, des yeux transparents et diamantés, d'un éclat surhumain, d'une expression profonde, imposante, olympienne, Phidias, selon le témoignage de Platon {Dialogue du premier Hippias), choisit la pierre
précieuse qui se rapprochait le plus du ton de fivoire, cherchant ainsi à suppléer l'unité des matières par leur harmonie.
L'illustre antiquaire qui a écrit avec tant de savoir et d'autorité le Jupiter Olympien, pour soutenir les droits de la sculpture polychrome, n'a fait après tout que justifier la polychromie naturelle. Or, ce genre de polychromie, tant qu'il ne dégénère pas en mosaïque, ne saurait être blâmé par la critique la plus sévère: Quant à la pratique de peindre les statues, Quatremère n'a pu se défendre de la répugnance qu'elle devait inspirer à un homme d'un jugement aussi droit, d'un goût aussi sûr. Malgré son respect pour l'antiquité, il reconnaît en vingt endroits de son livre que le coloriage des œuvres plastiques est un reste de la barbarie, « un prestige fallacieux que le goût réprouve ». Il avoue que la Grèce, peu civilisée dans le principe, eut les habitudes de tous les peuples sauvages chez lesquels plus d'une sorte d'opinion entretient l'usage de colorier les idoles. Il convient qu'un pareil usage, lorsqu'il devient dominant, arrête le progrès des deux arts, parce que la forme et la couleur, comptant sur leur secours réciproque, se dispensent de se perfectionner isolément. « Le goût de la sculpture polychrome, dit-il, s'offre d'abord à la critique comme susceptible d'une distinction principale qu'il faut faire entre les productions de ce goût qui perpétuèrent les pratiques d'un instinct grossier par le mélange réel de la peinture avec la sculpture, et celles où l'art devenu libre, mais toutefois soumis à produire des affections et des idées qu'on ne lui demande plus aujourd'hui, conserva quelques traditions et quelques souvenirs d'une habitude essentiellement incorporée avec la religion. »
Ainsi, chose à remarquer, c'est dans le Jupiter Olympien, dans un ouvrage composé en l'honneur de la polychromie, qu'on trouve les plus vives raisons pour la combattre, l'auteur n'ayant pas pu être converti par son livre. La réponse qu'il adresse aux adversaires de son opinion est celle d'un homme à demi gagné par l'opinion contraire. Le sentiment, chez lui, n'a pas été entièrement vaincu par l'érudition, et, en fin de compte, il n'est resté ferme, convaincu, affirmatif, que sur le terrain de la polychromie naturelle, c'est-à-dire de la sculpture à plusieurs matières, telle que l'ont illustrée les Calamis, les Ménechme, les Polyclète, les Phidias ; sur ce point, encore une fois, il ne saurait y avoir dissidence bien sérieuse. Ce serait même une inconvenance que de prétendre à justifier d'aussi grands maîtres. Entre leur statuaire chryséléphantinc et le coloriage des statues, il y a tout un abîme, et s'ils composèrent leurs merveilleuses idoles en mariant l'or, l'ivoire et les pierres précieuses, ce fut sans aucun doute pour échapper à la nécessité de les peindre, et pour en finir, par cette concession au luxe du sanctuaire, avec le triste usage de singer la vie au moyen d'une coloration puérile.
Quand nous lisons dans la République de Platon la preuve que des Athéniens, cinquante ans après la mort de Phidias, continuaient de colorier les statues, que devons-nous en conclure, sinon que Phidias s'était volontairement affranchi de la polychromie artificielle, qui se pratiquait de son temps et qui lui a survécu? Née bien avant lui, cette pratique se perpétua dans la décadence romaine. Ce fut surtout sous le règne des empereurs que la sculpture, dégénérée, usa et abusa de la polychromie. Comme un vieillard qui bientôt va retomber en enfance, elle en revint aux habitudes primitives. Transportant sur la place publique, dans les jardins, les cirques, les palais, ce qui avait eu sa raison d'être dans un temple, elle se plut à donner aux statues des yeux en émail ou en agate, dont la cornée était d'ivoire ; elle y adapta des chevelures postiches, de fausses barbes, des lèvres en marbre rouge, des ongles en argent; elle leur mit des boucles d'oreilles comme en eut la Vénus de Médicis ; elle y passa des couches de couleur; elle y appliqua des dorures. Le ton ardent des chevelures blondes fut imité par l'or. La statue de Diane, dont le Corydon de Virgile voulait faire hommage à la déesse, devait avoir des brodequins rouges, suivant l'usage, dit le poète, in morem. Les hermès eurent des têtes de marbre jaune sur des gaines en albâtre fleuri, et ces têtes rapportées amenèrent un autre genre d'industrie, les têtes de rechange. Pline mentionne un lion en marbre dont les yeux étaient incrustés d'émeraudes. La belle tête colossale d'Antinous, à Mondragone, avait des prunelles en marbre de rapport, et de minces lames d'argent appliquées sur le bord des paupières et aux points lacrymaux y simulaient la brillante humidité de la vie... Voilà où conduit peu à peu l'oubli des principes. Un pas de plus, et l'artiste en arriverait à poursuivre l'illusion jusque dans le mécanisme des automates!
Il existe au Cabinet des médailles un beau buste romain (don de M. le duc de Luynes) qui réunit les deux genres de polychromie. Les yeux et les lèvres ont eu des couleurs naturelles et en portent les traces; les cils et les sourcils ont été matériellement exprimés par des fils en métal : le sculpteur est allé jusqu'à indiquer par des points la naissance de la barbe récemment rasée. Et cependant, il faut le reconnaître, ce buste a conservé du caractère et de l'expression : mais ce qu'il reste de beauté sous des couleurs à moitié disparues, loin d'être un effet de la polychromie, est au contraire un triomphe de l'art sur la grosièreté de ses moyens.
Non, non, ce n'est pas dans la qualité des substances que nous devons chercher le beau, et, à vrai dire, le luxe des matières est un élément dangereux dans le grand art ; il doit être, pour un artiste supérieur, beaucoup moins une ressource qu'un embarras. « Si la statuaire chryséléphantine, dit fort bien M. Beulé (Acropole d'Athènes), avait été entraînée dès ses débuts (ce que nous ignorons) vers un luxe trop complaisant d'ornement
et d'accessoires; si, en copiant les vêtements véritables des mannequins en bois, elle s'était attachée à en reproduire la variété, la profusion, le clinquant, le premier soin de Phidias eût été de la ramener à un goût sévère et.au mépris de ces étalages. Je n'en veux d'autre garant que sa manière grave, sobre, grandiose, telle du moins que nous la révèlent les jugements des anciens et les sculptures du Parthénon. L'or et l'ivoire n'étaient point pour lui des trésors dont il fallait multiplier leséblouissements. C'étaient les plus belles substances où pût s'imprimer la pensée humaine, les plus favorables aux conceptions du sculpteur, mais à condition qu'il n'en fût point l'esclave... Pour un artiste, elles n'ont que la valeur que son génie lui donne. Quelle gloire, en effet, d'être parvenu, à force d'ornements et d'invention, à dépenser un talent d'or de plus? Un artiste ordinaire sait déjà placer plus haut la véritable beauté. On peut sans crainte reconnaître cette sagesse au plus grand de tous les sculpteurs. » Ce sont là les saines doctrines. Plus l'art est grand, plus il dédaigne la richesse. A mesure qu'il s'élève, il oublie les pratiques d'une imitation servile, et il crée à son tour des images, vivantes aussi, mais d'une autre vie que la vie réelle. Ces images, il ne les invente pas pour tromper les yeux, mais pour toucher les âmes. Il n'imite la réalité qu'afin de retrouver l'idéal, et au lieu de se montrer inférieur à la nature en rivalisant avec elle par la qualité des matières, il se montre supérieur à elle par les qualités de l'esprit. L'Egypte, qui a eu le sentiment du grand art, a colorié, il est vrai, ses bas-reliefs et ses statues, mais d'une coloration purement symbolique, de teintes crues appliquées, non rompues, sur le granit, sans détails, sans aucune intention de vérité. On dirait qu'elle a pris soin d'éloigner l'idée ou le souvenir de la vie réelle en habillant de teintes violentes ces figures raides, immobiles, déjà si peu semblables à la nature par leurs proportions colossales, leurs signes hiératiques, leurs attitudes sacrées. Mais aujourd'hui que le temps en a effacé ou altéré les couleurs, les colosses égyptiens de la Thébaïde n'en sont que plus étonnants, plus terribles, et c'est parce qu'ils diffèrent de la réalité, qu'ils apparaissent , au milieu du désert, comme des êtres surnaturels, pétrifiés dans leur pensée, et d'une immortalité sublime.