IL IMPORTE AU SCULPTEUR DE POSSÉDER LA TRADITION
DES DIFFÉRENTS STYLES QUI ONT RÉGNÉ DANS L'ART, ET QUI SONT COMME LES IDIOMES
DE LA LANGUE Qu'lL DOIT PARLER.
Quelle que soit la diversité des styles qui ont marqué les phases de l'art dans les temps antiques, jusqu'à l'avènement du christianisme, on peut réduire à trois principaux le nombre de ceux qu'il est essentiel au
sculpteur de distinguer et qui sont : le style égyptien, le style grec, le style romain.
Ces trois styles sont les seuls qui se rattachent à un principe et qui répondent aux trois grands aspects de la sculpture : le symbole, le type et le portrait.
Chacun de ces styles a eu ses époques et ses variations dans lesquelles la critique moderne a découvert encore bien des nuances ; mais ce qu'il importe au statuaire de connaître, en étudiant une des faces de l'art antique, ce n'est pas la multiplicité des variantes, c'est au contraire le trait distinctif de l'ensemble, la caractéristique générale. Trop d'érudition serait funeste à un artiste et l'archéologie deviendrait pour lui une entrave, unecause de paralysie. C'est affaire aux archéologues dedémêler historiquement les causes des divers styles et les différences qui les séparent. A eux de débrouiller les origines encore obscures de l'art étrusque, d'en dire les qualités fortes, l'exécution dure, l'anatomie exagérée, l'expression ressentie et grimaçante. A eux enfin d'étudier les caractères, si nouveaux pour nous, de l'art asiatique, le style assyrien, et le style persan qui en dérive. Le sculpteur n'a rien à gagner à l'étude de ces styles, qui ne sont à vrai dire que des manières, parce qu'au lieu d'être engendrés par un principe, ils eurent des causes purement historiques et locales. Inférieur au style égyptien, l'art de Ninive et de Persépolis est plus rée sans être plus vrai, plus violent sans être plus terrible. Il est puissant, il est énergique, mais il a moins de grandeur. Il est chargé d'ornements inutiles, et il n'atteint ni au sublime par le calme, ni à la beauté par le mouvement.
Il suffira donc à l'artiste de se retracer à grands traits l'histoire de son art, et il lui sera moins profitable de posséder en détail chacun des divers styles qui ont triomphé, que de remonter au principe qui les engendra.
Style égyptien. — L'art de l'Egypte, le plus ancien de tous, est le plus facile à connaître, parce qu'il demeura stationnaire, uniforme, immuable, tant qu'il fut égyptien, c'est-à-dire jusqu'à ce que la domination des Ptolémées en eût changé un peu la physionomie en y introduisant ou plutôt en y laissant s'infiltrer quelque chose du génie grec. Considérée dans son ensemble, sans tenir compte des exceptions et des nuances, la sculpture égyptienne présente un caractère éminemment symbolique et rappelle toujours sa première destination, qui fut d'exprimer des idées religieuses et d'en être l'écriture imagée. Son berceau est dans le temple. Elle y figure d'abord à l'état de délinéation, et ne fait que graver ses contours. Puis elle s'enfonce en creux au dedans du mur, ou elle saillit au dehors en bas-relief. Ensuite elle se dégage de la muraille, non sans y adhérer encore par quelques attaches, et quand enfin la statue est com-
plètement isolée, — ce qui est très rare, car elle est presque toujours adossée à un pilastre, — elle trahit infailliblement son origine, qui est l'architecture, et sa raison d'être, qui est le symbole. Jetez les yeux sur une figure égyptienne : les formes y sont accusées d'une manière concise, abrégée, non pas sans finesse, mais sans détails. Les lignes en sont droites et grandes. L'attitude est raide, imposante et fixe. Les jambes sont le plus souvent parallèles et jointes. Les pieds se touchent, ou bien, s'ils sont l'un devant l'autre, ils suivent la môme direction, ils restent aussi exactement parallèles. Les bras sont pendants le long du corps ou croisés sur la poitrine, à moins qu'ils ne se détachent pour montrer un attribut, un sceptre, une clef, une coupe, un lotus ; mais dans cette pantomime solennelle et cabalistique, la figure fait des signes plutôt que des gestes ; elle est en situation plutôt qu'en action, car son mouvement prévu et en quelque sorte immobile ne changera plus ; il ne sera suivi d'aucun autre.
Cependant, par une compensation qui étonne, il se trouve que cet art égyptien, qui semble retenu dans une éternelle enfance, est un art grand, majestueux, hautement formulé. Il est majestueux et grand par l'absence du détail, dont la suppression a été voulue, préméditée par le prêtre. Gravée en bas-relief ou sculptée en ronde bosse, la figure égyptienne est modelée, non pas grossièrement, mais sommairement; elle n'est point dégrossie comme une ébauche ; elle est au contraire finement dessinée, d'une simplicité choisie dans ses lignes et dans ses plans, d'une délicatesse élégante dans ses formes ou, pour mieux dire, dans ses formules algébriques.
Deux choses y sont évidentes et évidemment volontaires : le sacrifice des petites parties aux grandes, et la non-imitation de la vie réelle. Nue, la figure est vue comme à travers un voile; vêtue, elle est serrée dans une draperie collante, semblable à un second épiderme, de sorte que le nu se découvre quand il est voilé, etse voile quand il est découvert. Les muscles, les veines, les plis et les contractions de la peau n'y sont point rendus, ni même la charpente osseuse. La variété qui distingue les êtres vivants, et qui est l'essence de la nature, est remplacée par une symétrie religieuse et sacerdotale, pleine d'artifice et de majesté. D'ordinaire, les mouvements exécutés par plusieurs figures sont soumis au parallélisme des membres doubles et paraissent obéir à un certain rythme mystérieux, qui a été réglé dans le sanctuaire invisible, impénétrable. Le plus sûr moyen d'expression dans l'art égyptien est, en effet, la repétition. Quels que soient le naturel et la souplesse d'un mouvement, il devient cérémonial quand il est répété intentionnellement et plusieurs fois d'une manière identique, ainsiquenous le voyons si souvent dans les sculptures de l'antique Egypte. Elle appartient à l'ordre des choses sublimes, celte répétition persistante qui fait de toute marche une procession, detoutmouvement un emblème religieux, de toute pantomime une cadence sacrée.
Le style égyptien est donc monumental parle laconisme du modelé, par l'austérité des lignes et par leur ressemblance avec les verticales ei les horizontales de l'architecture. Il est imposant, parce qu'il est une pure émanation de l'esprit; il est colossal, même dans les petites ligures, parce qu'il est surnaturel et surhumain. Il demeure toujours semblable à luimême, parce qu'il représente la foi, qui ne doit point varier, et, il faut le