‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 124 sur 175 · OU EN CREUX SUR PIERRES FINES OU SUR MÉTAUX · texte numérisé non relu

OU EN CREUX SUR PIERRES FINES OU SUR MÉTAUX

Si l'on suppose que, par une invasion de la barbarie ou par un cataclysme, les monuments de l'histoire ont été détruits; que les traditions se sont rompues; que la notion du monde ancien s'est effacée de la mémoire des hommes ; que les livres ont péri, et que, dans ce naufrage des connaissances humaines, il n'a été sauvé qu'une collection entière de pierres gravées, de monnaies et de médailles, il suffira peut-être de la découverte de cet unique trésor pour restituer à la longue les monuments disparus, pour renouer les traditions, pour refaire la science, pour recomposer l'histoire.

Les médailles, les monnaies, les camées, les intailles, sont en effet des livres imprimés sur métal ou sur pierre dure : leurs descriptions sont parlantes ; les hommes et les choses y sont figurées par des images palpables, patiemment creusées ou vivement sculptées en relief; les inscriptions qu'on y a burinées sont concises, mais claires, éloquentes et décisives; leur témoignage, enfin, sans être irrécusable, doit paraître plus naïf et souvent plus authentique et plus sûr que celui de l'histoire écrite, quand on pense qu'un instant et un trait de plume suffisent pour écrire une erreur ou un mensonge, tandis qu'il en coûte tant de peine et tant de jours pour les graver.

La superstition, la prudence, le sentiment de la personnalité, sont les causes qui, aux époques les plus reculées, donnèrent naissance à la glyptique. A mesure qu'on remonte vers les origines connues de l'histoire on trouve en plus grand nombre et en plus grande vénération ces amulettes

que les ignorants et les barbares attachent à leurs vêtements ou suspendent à leur cou dans l'espoir d'écarter les maléfices, de prévenir les maladies et les calamités, de conjurer les esprits. Selon Pline, l'usage des amulettes était répandu dans tout l'Orient : de là les innombrables pierres gravées qui nous viennent de l'Inde, de la Chine, de l'Assyrie surtout et du territoire de b'abylone, celles-ci consistant en cylindres de turquoise, de jaspe, d'hématite, qui représentent les images des divinités chaldéennes ou des signes mystérieux, et qui sont perforées d'outre en outre dans le sens de la longueur, pour être portées au cou. A la possession de ces cylindres s'attachaient sans doute les croyances superstitieuses de l'antiquité touchant les vertus inhéi entes aux pierres précieuses, croyances qui nous sont attestées par les noms mêmes conservés à quelques-unes de ces pierres. Le jade par exemple, est ainsi appelé du mot espagnol pietra hijada, pierre néphrétique, parce que les Chinois attribuaient à cette pierre une influence bienfaisante dans les maladies des reins. Le nom donné à V améthyste signifie qu'elle est un préservatif contre l'ivresse, car il est composé de à privatif et de ^ôw, j'enivre. En Chine, les prêtres distribuaient dans les temples des espèces d'amulettes marquées de symboles auxquels se liaient des idées superstitieuses d'heur et de malheur. En Egypte et même en Ethiopie, la glyptique, très anciennement connue, taillait des scarabées en agate, en cornaline, en jaspe, en lapis-lazuli ; et ces images de l'insecte sacré qu'on trouve sur les momies, retenues aux cordons de la poitrine ou placées entre les bandages, y figurent bien évidemment comme des emblèmes.

La prudence, le génie du commerce, la dignité personnelle, la jalousie, firent inventer ensuite les sceaux et les anneaux servant de cachet pour sceller l'entrée des magasins et des trésors, et pour cacheter les lettres, c'est-à-dire pour mettre une empreinte sur la bandelette de lin qui entourait les tablettes écrites. Le chaton de ces anneaux tenait lieu de signature. Il était la marque authentique employée dans les transactions. Il représentait la personne humaine, et, dans elle, ce qu'il y a de plus fier, sa volonté, ce qu'il y a de plus respectable, sa parole.

Aussi, par une loi de Solon, renouvelée sans doute de lois plus anciennes, était-il défendu aux graveurs de cachets, auxdactylioglyp/ies, de conserver l'empreinte des anneaux qu'ils avaient une fois vendus. Il ne faut donc pas s'étonner que l'usage des cachets soit constaté dans la Bible et dans l'histoire des nations les plus industrieuses et les plus commerçantes, telles que les Phéniciens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs.

A Babylone, suivant le témoignage d'Hérodote, chaque citoyen avait son cachet, et chez les Grecs, l'usage des anneaux doit remonter jusqu'à la guerre de Troie, s'il faut en croire Plutarque décrivant l'anneau d'Ulysse, sur lequel ce héros avait fait graver un Dauphin, en mémoire du poisson qui avait sauvé Télémaque dans un naufrage.

Le cachet affirmait aussi les commandements du souverain et la possession des jaloux. Neuf siècles avant notre ère, Jézabel, écrivant une lettre au nom d'Achab, roi d'Israël, a soin d'y imprimer le cachet de ce prince afin que ses ordres soient obéis. Plus tard, Alexandre fait opposer le cachet de Darius sur les lettres destinées pour l'Asie. L'histoire a rendu fameuse l'émeraude que le tyran Polycrate jeta dans la mer, et qui, selon toute apparence, était gravée. Enfin, dans une comédie d'Aristophane, les Thesmophories, une Athénienne se plaint d'être retenue captive par un mari jaloux, qui a mis son cachet sur la serrure de la chambre conjugale.

Le mot glyptique, dérivé du grec yXitystv, graver, ciseler, s'applique à la gravure des monnaies et des médailles [Dictionnaire de l'Académie) aussi bien qu'à la gravure en pierres fines, quoique ces deux branches de la glyptique soient distinctes et qu'elles obéissent à des lois ou plutôt à des convenances particulières, tout en, suivant d'une manière générale les principes de la sculpture en bas-relief.

Page 1