‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 141 sur 175 · ATTITUDE DE LA FIGURE D'AZA, PAR M I C II E L- A N G E · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE LA FIGURE D'AZA, PAR M I C II E L- A N G E

(Chapelle Sixline.)

et l'admirer dans la Cène de Léonard de Vinci. Là on peut reconnaître ce qu'est le style et comment l'observation delà vie réelle, après avoir germé dans l'esprit d'un grand peintre, le conduit à une vérité plus haute. Il fallait répéter onze fois la surprise douloureuse que dut produire sur des amis fidèles l'annonce d'une trahison. Il fallait peindre l'étonnement, l'indignation, la douleur, la tendresse, la loyauté naïve, la candeur inaltérable, tous les sentiments enfin, ou mieux, toutes les variantes du sentiment que dut éveiller parmi les apôtres cette parole du Christ: « Un de vous va me trahir ! » Léonard, avec cette pénétration qui lui faisait découvrir les âmes dans les allures du corps, sut motiver les nuances individuelles du sentiment commun à tous les apôtres. L'un s'étonne en menaçant déjà le traître; l'autre est abattu à la seule idée d'un si grand crime; celui-ci pense à se disculper ; celui-là cherche le coupable. L'honnêteté indignée prend la forme du mépris ou se traduit encolère. L'irritable saint Pierre voudrait venger son maître; saint Jeanne songe qu'à mourir avec son Dieu. Chacun des apôtres représente une des faces de l'humanité à la veille de renouveler son génie et son cœur. Mais les gestes de la Cène ont été analysés avec beaucoup de chaleur et de sagacité par Stendhal, qui,

cette fois renonçant aux affectations de sa manière indiscrète, a écrit sous la dictée d'une émotion vraie: «... Saint Jacques le Mineur, passant le bras par-dessus l'épaule de saint André, avertit saint Pierre que le traître est à ses côtés. Saint André regarde Judas avec horreur. Saint Barthélémy, qui est au bout de la table, s'est levé pour mieux voir le traître. A la gauche du Christ, saint Jacques proteste de son innocence par le geste naturel à toutes les nations : il ouvre les bras et présente sa poitrine sans défense. Saint Thomas quitte sa place, s'approche vivementde Jésus, et, élevant un doigt de la main droite, semble dire au Sauveur: « Un de nous? » C'est ici une des nécessités qui rappellent que la peinture est un art terrestre. Il fallait ce geste pour caractériser le moment aux yeux du vulgaire, pour lui bien faire entendre la parole qui vient d'être prononcée... Saint Philippe, le plus jeune des apôtres, par un mouvements plein de naïveté et de franchise, se lève pour protester de sa fidélité. Saint Matthieu répète les paroles terribles à saint Simon, qui refuse d'y croire. Saint Thadée qui le premier les lui a répétées, lui indique saint Matthieu, qui a entendu comme lui. Saint Simon, le dernier des apôtres à la droite du spectateur, semble s'écrier: « Comment osez-vous dire une telle horreur?...»

Passons maintenant à un autre ordre d'idées, et supposons l'artiste occupé à peindre des tableaux anecdotiques, des scènes de mœurs ou bien des fêtes de village, comme se plaisaient à les représenter Callotdans ses eaux-fortes, Teniers dans ses peintures, le génie de l'observation lui suffira, parce que le comique n'exclut pas le laid, bien au contraire, et que, parmi les gestes populaires et familiers, le peintre n'aura qu'à choisir le plus vif. Le style y serait employé à contresens, car la valeur de la pantomime est ici justement dans le tour individuel, dans la curiosité de l'accident. Généralisé, le grotesque serait froid ; il n'a de saveur que lorsqu'il est particularisé au dernier point, saisi par un esprit photographique, pris sur le fait. Un bohémien de Callot, un paysan de Teniers, et même un invalide de Charlet, sont d'autant plus intéressants qu'ils ne ressemblent à aucun autre et tranchent sur leur espèce parune silhouette profondément singulière. Mais les originaux ne se trouvent que dans la nature. Il faut avoir couru les foires, comme Callot, ou hanté les kermesses, comme Teniers, pour peindre, par exemple, les gestes et les mouvements d'un joueur de boule, lorsque, après avoir lancé la sienne, il l'accompagne en courant, la suit de l'œil, l'encourage delà voix et de la main, tremble à chaque pierre qui peut la heurter, et la conduit jusqu'au bout avecune pantomime qui hésite entre la déception et le triomphe. Voyez, dans une des lithographies inimitables de Charlet, V Appel du contingent communal: avec quelle finesse de vérité il nuance les allures du jeune soldat que la discipline du régiment n'a pas encore façonné ! On distingue au premier coupd'œil, dans la bande, celui qui déjà courbe la tête pour laisser passer les balles, celui qui regrette son doux Falaise, et le garçon de ferme qui

s'avance résigné, et le mauvais sujet (quelque apprenti roulier) qui porte une mèche de cheveux sur le front, garde son chapeau sur l'oreille, arrive

en sifflant et se promet de gagner tout de suite une balle dans la tête ou des chevrons.

Ainsi, la part du naturel est d'autant plus grande que l'art descend et

se familiarise. La naïveté est alors le don le plus heureux; elle est môme précieuse dans les sujets graves où se mêlent quelques traits de la vie commune. Le tableau de Lesueur, où l'on voit saint Bruno qui reçoit une lettre du pape, nous montre un exemple charmant de naïveté dans la contenance embarrassée de l'envoyé rustique, qui, la main à son bonnet, cherche à lire l'effet de la lettre sur le visage du chartreux, et ne sait s'il lui est permis de se couvrir pendant la lecture.

Il est un grand peintre qui a excellé dans l'art du geste : c'estRembrandt. Celui-là n'a point connu le beau, mais souvent il a rencontré le sublime. En puisant son inspiration dans le cœur, il a été grand parce qu'il a été humain et qu'il a ainsi touché à ce qu'il y a, dans la nature, de permanent et d'invariable. Sous le costume des Juifs de Hollande, il a peint des hommes de tous les pays et de tous les temps. Ce qu'il a compris à merveille, c'est que le geste est le langage optique, le langage propre à la peinture, qui doit rendre la pensée visible. Lorsque Rembrandt représente un drame de l'Ecriture, tel que le Sacrifice d Abraham, comme il transpose avec génie les paroles de la Genèse : « L'ange de l'Eternel lui cria des cieux : Abraham ! Abraham ! ne mets point ta main sur l'enfant ! . . . » Traduit en peinture, le cri de l'ange devient un geste décisif. Le messager de Dieu, saisissant de ses deux mains les deux bras du patriarche, nous fait voir à la fois le commencement et la fin de la tragédie. Et puisque nous parlons de gestes et d'attitudes, combien est touchante la résignation d'Isaac qui tend le cou à son père avec la confiance et la douceur de l'agneau qu'on va égorger ! Avant de plonger le couteau dans le sang de son fils, le vieillard lui couvre les yeux d'une main pour lui épargner au moins la vue de la mort. Toute cette pantomime est admirable, plus pathétique même que le récit delà Bible, d'après lequel tant d'autres peintres, même célèbres, pour se conformer à la lettre du livre sacré, ont dessiné un ange qui, froidement et vaguement, montre le ciel.

Toutefois, le dernier mot de l'art, c'est de concilier la forme du geste avec la beauté du mouvement, la chaleur du vrai avec la dignité du style, C'est en quoi Léonard de Vinci et Raphaël sont incomparables ; Raphaël en particulier a eu le secret de faire entendre, parla mimique de ses figures, plus de choses encore qu'il n'en fait voir. Il sait indiquer par son mouvement un reste de l'action qui a précédé et un peu de celle qui va suivre. Quelle vérité parlante dans la figure d'Élymas frappé d'aveuglement par saint Paul ! Le geste paraît naïf, et cependant il est choisi. La nature en a fourni le motif, mais le style en a revisé l'expression. « Et, à l'instant, des ténèbres tombèrent sur lui, et, tournant de tous côtés, il cherchait quelqu'un qui le conduisît parla main. » Cet instant, Raphaël l'a merveilleusement saisi, de manière à nous montrer la soudaine et irrésistible puissance de l'apôtre. L'enchanteur, privé de la vue, cherche un guide, non pas comme l'aveugle-né qui est habitué de longue date à la prudence,

PEINTUKE.

mais comme un homme qui, tout à l'heure, y voyait encore, et qui, brusquement, est passé de la lumière à la nuit. Pour bien sentir cette nuance, il faut comparer l'Elymas de Raphaël avec l'eau-forte de Rembrandt, où cet autre grand maître a représenté le vieux Tobie et si bien rendu la

Page 1