DIEU MARIN, PAR MANTEGNA
taille. Parfois, au lieu de croiser la première, le graveur y glisse, finement et nettement, une taille intercalaire, une entre-taille, qui, laissant encore briller de légers filets de lumière, convient à l'imitation des corps polis et luisants.
Selon que les secondes croisent les premières obliquement ou à angles droits, elles amènent des losanges ou des carrés que l'on peut couper de nouveau par une troisième taille. Tous ces croisements formentde petits triangles lumineux qui empêchent les ombres de s'alourdir, en y conservant une certaine fraîcheur. Le losange, quand il est oblong, produit
une sorte d'ondoiement qui est mal venu dans les chairs parce qu'il les fiât ressembler à un ruban moiré, mais les graveurs s'en servent à propos dans les draperies pour leur donner l'aspect d'une étoffe passée à la calandre.
Bien que les tailles soient amincies à leur extrémité, le passage de la lumière à l'ombre paraîtrait souvent trop brusque : l'artiste, afin de ménager la transition, termine ses tailles par des points, qui sont tantôt semés avec un ordre caché, tantôt distribués avec une évidente symétrie.
Telles sont en abrégé les opérations du graveur en taille-douce. Elles
SAINT GEORGES, PAR MARTI N SCilOEN.
se réduisent, comme on le voit, à combiner deux éléments bien simples: le clair, qui sera représenté par le blanc du papier, et l'obscur, qui sera obtenu par des tailles et des points.
Ouvrons maintenant ce portefeuille qui contient une collection des estampes les plus remarquables. En y lisant les annales de lagravure, nous y découvrirons les lois de ce bel art; elles sont en effet burinées sur l'airain par les maîtres graveurs... Et d'abord, ce qui prouve d'une manière éclatante la supériorité de l'art sur le métier, c'est qu'il est des estampes qui, dans leur simplicité rudimentaire, ne présentent aucune habileté manuelle, aucun choix de travail, et qui sont cependant admirées depuis quatre siècles, et admirables. Si nous feuilletons l'œuvre de Mantegna, quel imposant caractère vont nous offrir, malgré la rudesse primitive des moyens, les bacchanales gravées par le maître, ses combats de Tritons et ses planches du Triomphe de César! Le burin y est conduit avec une monotonie sauvage. Les éléphants caparaçonnés qui portent des torches et des candélabres, les soldats romains qui tiennent les aigles et les trophées, les buccinateurs qui sonnent de la trompe, les taureaux quel on meneau sacrifice, les drapeaux, les vases, les brancards, tout est gravé de
même. Ce sont des hachures courtes, raides et toujours parallèles qui marquent les ombres. Mais comme le graveur accentue fortement les caractères avec son procédé uniforme! Comme il sait, avec ses tailles invariables, varier les expressions 1 comme il est incisif dans sa naïveté rude! comme il est grand dans sa raideur!
Cependant une pareille austérité de moyens ne saurait suffire à la gravure. Elle doit être un art qui se distingue du dessin pur. Il faut que le dessin gravé soit rendu plus intéressant par une certaine manière â* l'inciser dans le métal, manière qui est à la gravure ce qu'est à la peinture la touche, et à l'écriture la calligraphie.
Ce sont les maîtres allemands ou hollandais, Martin Schœn, Albert Durer, Lucas de Leyde, qui ont imaginé et introduit dans l'art la variété piquante des procédés qui doublent l'intérêt d'une gravure. La Nativité, de Durer, où sont exprimés tant d'objets divers, bois, pierres, briques, plâtre, feuillages, graminées, et l'estampe ouest représenté saint Jérôme dans sa cellule, réalisent déjà des perfectionnements après lesquels on n'en désire presque plus. Assis devant un pupitre, saint Jérôme est tout entier à l'étude des Ecritures. Une lumière vive entre par deux croisées à petits vitraux dans la chambre de l'anachorète et dessine l'ombre tremblante des châssis sur les embrasures. Tous les objets dont se compose le tableau conservent la physionomie qui leur est propre. Le sapin du plancher y est rendu avec une vérité saisissante par des tailles qui suivent les veines du bois et en tournent les nœuds. Un lion et un renard couchés sur le premier plan sont gravés avec des travaux qui expriment le poil fin du renard, le rude pelage du lion. Les incisions du burin sont établies dans le sens qu'indiquent la perspective, Ja forme et la nature des choses, et leur dimension dominante. Lne courge est suspendue au plafond, et l'on sent que la surface du fruit est lisse. Les accessoires, en un mot, jouent un rôle optique très intéressant, trop intéressant même.
Toutefois il manquait à Durer, sinon d'avoir connu la perspective aérienne, au moins d'avoir marqué entre les devants et le lointain une dégradation de plans bien sentie. Lucas de Leyde en donna le premier exemple en indiquant par une touche de plus en plus légère l'éloignement des objets. Il mit de l'air dans ses estampes et il put y faire respirer un grand nombre de personnages. La planche où, retraçant une fable du moyen âge, il a gravé le poète Virgile suspendu dans un panier par une courtisane, présente sur l'avant-plan des figures qui, franchement, nettement gravées, semblent être à la portée de la main, tandis qu'à un plan éloigné, le panier qui porte Virgile suspendu à une fenêtre est rendu par des travaux moins décidés, plusdoux, quifont sentir les couches successives de l'air et approfondissent la distance.
Vienne Marc-Antoine, et qu'il entre chez Raphaël pour y travailler sous ses yeux après avoir renoncé à contrefaire lesgravures, si originales mais