LETTRES ONC1ALES
Tels sont les grands traits de l'architecture romane, qui déjà contient en germe le style ogival. Mais ce qui sera prodigieux bientôt de hardiesse est encore timide et pesant : ces verticales qui monteront jusqu'au sublime n'ont maintenant qu'une hauteur sage et mesurée ; ces points d'appui qui deviendront minces occupent encore un large espace et tiennent plus à la terre qu'ils ne s'élancent vers le ciel. Toutefois le style roman est aussi religieux que le style ogival, mais d'une autre manière. Pratiqué par des moines, on sent qu'il a été conçu dans la paix, la méditation et le silence du cloître. Il représente non pas la religion populaire, un peu nuageuse, que les femmes ont enveloppée dans la poésie de leurs superstitions naïves, mais la religion monastique et sacerdotale, la religion réglée, dogmatique et traditionnelle. Ses piliers massifs lui impriment un caractère de prudence et de longue durée. La rareté et l'étroitesse de ses ouvertures lui donnent du sombre. Sa courbe favorite, ou plutôt sa courbe unique, le plein-cintre, lui prête un signification invariable comme le dogme, car, de même qu'il n'y a qu'une seule ligne droite, il n'y a qu'un seul arc pleincintre. Plus rapproché des origines chrétiennes, l'art roman conserve le souvenir des pénibles commencements, des anciennes douleurs. On retrouve dans la représentation farouche et obscure de ses animaux symboliques l'empreinte des vagues frayeurs du moyen âge, et dans ses cryptes la réminiscence des catacombes où les premiers confesseurs cachaient leur culte et ensevelissaient les os des martyrs. C'est là surtout, dans ces cryptes basses, profondes, que l'art roman a son expression la plus frappante; mais, à la clarté du jour comme à la lueur des lampes souterraines, il est calme, grave et robuste. Loin d'exalter l'âme, il pèse sur l'esprit de tout le poids de ses voûtes, et il assoupit la pensée. Il tranquillise, il impose, il invite au silence, et par son archaïsme, par l'énergie de ses supports épais et courts, il est, pour ainsi dire, l'ordre dorique du christianisme.
L'arc outre-passé. Styie arabe. — Lorsque le génie de l'art s'éteint dans une partie du monde, il s'élève dans une autre ; il est en cela comme le soleil, dont tous les couchants sont des aurores. C'est durant la plus triste époque de notre moyen âge, du vu6 au x" siècle, que
l'art musulman se constitue et qu'il élève à Jérusalem la mosquée d'Omar, sur l'emplacement du temple de Salomon, au Caire les mosquées d'Amrou et de Touloun, en Espagne la fameuse mosquée de Cordoue et le merveilleux palais de Zara, qui était porté sur quatre mille trois cents colonnes.
Mahomet vient au monde presque au moment où Justinien meurt, quand l'art byzantin est dans tout son éclat. Il ne faut donc pas s'étonner que la première architecture des Arabes, convertis à l'islamisme et sortis de la vie nomade, accuse une provenance byzantine. Néanmoins cette architecture ne tarde pas à prendre une physionomie, à se distinguer par un style propre. Il n'était pas possible, en effet, qu'une religion nouvelle ne fît pas naître une nouvelle architecture. Le sentiment religieux qu'éveillèrent d'abord les préceptes du Coran était sévère et grave. A l'exemple du Prophète, qui avait glorifié la pauvreté, la société arabe fut, dans le principe, -austère, patriarcale et simple. L'islamisme signifiait alors au plus haut degré ce qu'il signifie en effet : l'action de s'abandonner à Dieu. Mais bientôt la simplicité primitive s'altère, l'empire s'agrandit, et, en s'agrandissant, il se laisse pénétrer par les civilisations environnantes et par le luxe des peuples conquis. De riches mosquées s'élèvent au Caire, et ce n'est plus le plein-cintre qui en dessine les arcs, c'est l'ogive. Ces arc sont leur retombée sur des colonnes cantonnées dans les angles rentrants des piliers et dans ceux des montants de fenêtre : premières innovations qui tranchent déjà suites formes dos architectures antérieures et qui se manifestent dans les mosquées d'Amrou et de Touloun, décrites par M. Pascal Coste [Monument du Kaire). Cependant le dernier des Omniades, Abd-el-Rhaman, réfugié en Espagne, y fonde Une dynastie et va faire dé Cordoue une
seconde Byzance en y construisant une mosquée qui doit rivaliser de splendeur avec Sainte-Sophie. L'arc outre-passé devient alors un des signes distinctifs de l'art musulman. Cet arc que les Anglais ont appelé en fer à cheval, horseshoe arc, est, disons-nous, un des caractères du style arabe. Il se peut qu'il ait été isolément employé par les Byzantins et les Persans avant la domination musulmane, mais il est certain qu'on ne le voit se produire comme courbe dominante et franchement tracée que dans les monuments arabes. C'est tout à fait par exception qu'on le rencontre plus tard dans les constructions chrétiennes de l'Occident, notamment dans la célèbre cathédrale de Tournay, si imposante et si belle.
Le croissant et l'arc outre-passé sont-ils, aux yeux des mahométans. les symboles de l'hégire, c'est-à-dire de la fuite de Mahomet àMédine, qui arriva pendant la nouvelle lune, en l'an 622 de notre ère? Cela n'est pas invraisemblable, et on peut le croire si on prend en considération le goût prononcé des Orientaux pour le symbolisme. Mais l'arc outre-passé, sans parler de son élégance, possède une propriété précieuse qui n'a pas été assez connue ou suffisamment es ti mée . Lorsqu'on a besoin de surélever un arc, par exemple, pour employer des supports monolithes un peu courts, comme l'étaient les fûts de marbre antiques, souvent tronqués dont
AnC SURHAUSSÉ.