VOUTE ARADE, DITE A STALACTITES
— De sorte que la voûte et l'arcade, fait observer Girault de Prangey (Essai sur V Architecture des Arabes), ne sont guère employées dans l'art moresque en Espagne quecomme disposition ornementale, le boisjouant partout un grand rôle et les parties solides se composant de supports isolés, de poutres et de murs.
La religion du musulman, ses idées, ses songes, sa vie, devenue cachée et sédentaire après avoir été errante, ses mœurs lascives, tout cela est exprimé à merveille par l'architecture arabe.
Au dehors, elle n'offre que de grandes lignes et des pleins formidables, elle est austère et nue. Si parfois le mur extérieur se décore d'arcades en fer à cheval ou en ogive, comme on en voit au palais de la Cuba et de la Zisa, près de Palerme, ces arcades sont aveugles ; elles représentent une ouverture qui aurait été bouchée après coup pour s'opposer à la curiosité du passant, pour murer la vie intime.
Au dedans, le luxe est prodigieux et la sensualité satisfaite. Ce sont des découpures d'une délicatesse inouïe, des broderies sans fin qui frangent l'intrados des arcades, et comme celles-ci reposent sur des colonnes qui
paraîtraient grêles pour le poids qu'elles supportent, on allège le fardeau en sculptant, dans les tympans de l'arc, des ornements à jour par où se glissera la fraîcheur des courants d'air. Partout sont répandus à profusion des ornements rehaussés de couleur et d'or. Toutes les surfaces sont ouvrées comme des tapis de Perse : « Il semble, dit Owen Jones (Plans, coupes et élévations de PAlhambra), que les Arabes ont transplanté dans leurs habitations fixes, sous une autre forme, les étoffes et les châles de l'Inde qui ornaient leurs premières demeures; qu'ils ont changé les mâts de leurs tentes en colonnes de marbre et les tissus de soie en plâtre doré. Le chapiteau classique des Grecs et le chapiteau cubique des Byzantins sont tantôt transformés par un réseau d'entrelacs, tantôt arrondis aux arêtes, tantôt chargés de pendentifs en miniature, comme si les
CHAPITEAU AKABE.
suintements de la grotte s'étaient infiltrés jusque sur le vase des supports. L'atmosphère est assainie par des fontaines d'eau vive qui coulent dans des rigoles de marbre, ou jaillissent dans des vasques de porphyre, A l'Alhambra, c'est une rangée de lions qui portent les bassins de fontaine, et ces lions, sculptés ou plutôt construits d'un ciseau rude qui les accuse par un modèle rudimentaire, rappellent l'idée de l'animal plus encore que ses formes.
Mais c'est là une exception tout à fait rare dans l'art musulman. En interdisant la représentation de la figure humaine et des animaux, la religion de Mahomet a condamné l'architecture arabe à une ornementation purement optique, sans signification et sans vie. De là naissent ces innombrables mélanges de faces et d'angles, de droites et de courbes, qui, renouvelés des Persans, ne servent qu'à conduire l'œil dans un labyrinthe sans issue et sans fin, mais non sans attrait. L'aride géométrie est appelée à concourir au décor des chapiteaux, des montants, des murs et des frises.
On aperçoit, ici, des triangles qui sont noués par le sommet et dont la base coupée se tourne en volutes et va s'enchevêtrer en d'autres triangles; là, des losanges qui ne se terminent point, ou des carrés qui s'enlacent et qui s'ouvrent au passage d'une diagonale interrompue; ou bien des trapèzes qui se combinent et se rachètent de manière à former par leurs côtés inégaux des figures régulières croisées par des lignes dont la marche, capricieuse en apparence, est cependant prévue et réglée par le décorateur. Qui le croirait? de tous ces froids éléments résulte une ornementation pleine de saveur ! Viennent ensuite des cordes ingénieusement tressées, qui forment des nœuds inextricables dont les gracieux problèmes intriguent
CORDES TRESSEES.
et amusent pour un instant le regard. Et ce canevas mathématique de l'ornementation arabe est justement ce qui la distingue de toutes les autres. Les rinceaux, les fleurons, les entrelacs, les polygones géométriques, bien qu'emmêlés par des complications infinies, sont soumis à une loi d'arrangement qui permet au contemplateur de retrouver le fil de ce dédale. Ces figures fantastiques s'embrouillent avec symétrie ; une secrète méthode préside à la distribution de ces chimères.
Cependant le spectateur doit bientôt se lasser de tant de signes abstraits, d'où les images de la vie ont disparu. Chose singulière! les objets qui n'occupent pas l'esprit sont ceux dont il se fatigue le plus vite. Aussi les Arabes ont-ils suppléé par l'écriture aux êtres animés qu'ils n'osaient introduire dans leur décoration. Ne pouvant figurer le corps de l'homme, ils ont figuré sa pensée. La religion de Mahomet, qui promet la volupté", pouvait être rappelée sans impudeur, même dans un palais ouvert aux délices de la vie sensuelle. C'est ainsi que les graves versets du Coran traversent l'ornementation et l'enrichissent par une variété nouvelle de formes et de contours. L'écriture arabe des premiers siècles, celle qu'on nomme coufique> se compose de caractères mâles, aux bases anguleuses, aux
brusques évolutions, et dont la ferme élégance a quelque chose de monumental. Du sein de ses molles rêveries, le khalife, entouré de ses esclaves et de ses femmes, voit passer sur la muraille des sentences qui tournent son esprit vers Dieu etle plongent dans une rêverie plus profonde et plus