QUI MANIFESTENT L'ESPRIT
L'indifférence d'une nation en matière de sculpture accuse un vice dans l'éducation publique. Là où on dédaigne le culte de la beauté, on ne saurait aimer la philosophie, car l'amour de la forme est une condition delà sagesse, la divinité étant aussi présente aussi sensible dans cette partie de son œuvre que dans sa création immatérielle. Pour mieux détruire le
naturalisme antique, la religion du Christ enseigna qu'il n'y avait point d'autre laideur que celle de l'âme. Elle releva les êtres les plus déchus en affectant de retrouver en eux, sous les disgrâces du corps, un reflet de Dieu lui-même. Mais cette immense réaction eût entraîné l'humanité beaucoup trop loin. L'image de la beauté plastique est nécessaire à la dignité de la vie universelle, car son absence nous laisserait plongés dans la barbarie, en nous faisant perdre de vue les régions de l'idéal. Ainsi, chose remarquable, il y a plus de spiritualisme chez un peuple qui cherche, qui poursuit passionnément le type du beau, qu'il n'y en a chez les nations qui professent, en fait de beauté et de laideur, une impartialité impie, au mépris des lois éternelles et divines dont nous avons la conscience, conscience obscure, latente, endormie, qui toujours se réveille au moment où la beauté nous apparaît. Non, ce n'est pas être complètement religieux que de mépriser ou seulement de négliger l'étude de la forme, qui est sortie des mains de Dieu si admirable, si harmonieuse, si profondément belle, que notre esprit suffit à peine à le comprendre et notre langage à le dire. Depuis quelque deux mille ans, on enseigne aux jeunes hommes la construction d'une phrase, on ne leur enseigne plus la merveilleuse construction du corps humain. On leur apprend les lois de la statique et de la dynamique ; mais on ne leur apprend ni à se bien tenir, ni à marcher noblement et avec grâce, ni à connaître le jeu des muscles, les proportions exquises de la forme humaine, les convenances du geste et de l'attitude. Cependant, chez ces mêmes Grecs dont on leur vante avec raison les chefs-d'œuvre en tout genre, l'art était une branche de la philosophie. Là les sages étaient des artistes et les artistes étaient des sages. Socrate, avant de discourir sur Dieu, avait sculpté un groupe des trois Grâces. Périclès avait rendu un éclatant hommage à la beauté en épousant Aspasie. Platon regardait une certaine élégance du corps comme la marque ordinaire d'un bon esprit. « Le sage, disait-il, est un musicien accompli, qui s'efforce de mettre l'harmonie dans son corps et dans son âme, afin que la beauté de l'un soit l'emblème de la beauté de l'autre. » Les Spartiates eux-mêmes, tout Spartiates qu'ils étaient, furent sensibles à la beauté autant qu'à la force, et ils eurent soin de placer des figures de Castor et de Pollux dans les gynécées, pour donner aux femmes le continuel spectacle de la perfection physique.
Mais un tel spectacle n'est pas seulement favorable à la beauté de la race humaine : il profite également à la dignité de l'esprit. De même que la philosophie conserve et accroît toujours le domaine des idées générales sans lesquelles il n'y aurait ni civilisation, ni morale, ni aucune société possible, de même la sculpture les représente, ces idées, sous une forme palpable, et les éternise par la durée de la matière que le moulage peut sans cesse reproduire. Ce que dit Amyol de l'histoire est
applicable à la sculpture, qui parle vivement à tous les yeux, qui peut être comprise même des illettrés, et sans laquelle la notion du beau finirait par disparaître. « L'histoire est à la vérité le trésor de la vie humaine qui préserve de la mort d'oubliance les faicts et les dicts mémorables des hommes et les adventures merveilleuses que produit la longue suite du temps... Et peut-on à cela recognoistre combien nous luy sommes obligez, si nous imaginons seulement en quelle horreur de ténèbres et quelle fondrière d'ignorance bestiale et pestilente nous serions abymés, si la souvenance de tout ce qui s'est faict, ou qui est advenu avant que nous fussions nez, estoit entièrement abolie et esteincte. »
Tel homme qui passe sur la place publique, croyant ne penser qu'à ses petites affaires et à lui-même, reçoit à son insu le choc des grandes idées que la sculpture manifeste. Les mâles vertus qui font le citoyen, l'art statuaire, par une heureuse inspiration, les a représentées sous la figure de divinités féminines, comme pour adoucir l'austérité de l'idée par une grâce qui la rend aimable. Enveloppées dans la tunique des filles de Jupiter, ces vertus d'un caractère rigide deviennent plus accessibles, ^y plus attrayantes. L'enfant même qui joue dans nos jardins au pied des statues se pénètre peu à peu, et sans en avoir conscience, de ces idées générales, qui sont les seules généreuses. Il gardera toute sa vie les premières impressions qu'auront produites sur sa jeune âme ces figures héroïques.
D'ailleurs, quand elles sont indépendantes de l'architecture, les œuvres du sculpteur ne se détachent point sur un ciel factice, comme les figures du peintre dans son tableau ; elles s'enlèvent sur le vrai ciel, sur le vrai paysage, de sorte que, par la réalité des objets qui l'environnent autant que par ses formes tangibles, la sculpture nous rend l'idéal plus doucement abordable; elle le met en quelque sorte à notre portée; elle le marie avec la nature en la prenant pour cadre.
Et afin que l'habitude ne diminue point le respect qu'elles doivent nous inspirer, afin que notre admiration ne cesse pas d'être réservée, le statuaire a élevé ses figures sur un piédestal qui en double la hauteur. Elles portent sur la terre, mais sans y toucher. Nous les voyons ainsi J toujours près de nous, mais toujours au-dessus de nous, de manière que leur beauté nous accoutume à elles, mais en nous tenant à distance. Elles deviennent familières en restant vénérables. Le piédestal est l'image de leur supériorité, la marque de leur destination et de leur grandeur.