SELON V I T H U V V
19r» GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSIN.
telle iirchitecture l'aspect le plus déphiisaut et le plus mesquin. Simple jusqu'à la pauvreté, le prétendu ordre toscan, tel que Vitruve le décrit, n'est qu'un ordre dorique dépourvu de caractère, et qui n'a pas môme la rude énergie des choses ar('liaï(]u<'s.
Encore moins faut-il admettre au nom])i'e des ordres ce qu'on nomme le composite, puisqu'il ne dillère du corinthien que par l'arrangement du chapiteau, dans lequel on a superposé aux feuilles de l'olivier ou de l'acanthe les volutes ioniques et une échine taillée en oves. Cet amalgame de formes a été employé pour la première fois, au dire de Winckelmann, dans l'arc de Titus, qui s élève à Rome sur le Campo Vaccino, l'ancien Forum, et c'est là que Balthazar Peruzzi. dont les dessins originaux sont sous nos yeux, a pris le modèle de son ordre composite '.
i; 11 A P IT K AU COMPOSITE.
(Arc (le Titus, .'i Konie.)
Nous avons vu que le désii' d'innover avait introduit de très nombreux changements dans la décoration du chapiteau corinthien ; que les architectes de la décadence y avaient placé des griffons, des aigles, des pégases, (les Victoires, des corps de sphinx, des trophées d'armes. Quelquefois même ils y avaient figuré des ])oissons dont le coi'ps, en se repliant, forme des volutes aux (piatrcï angles et ramène sa queue au milieu de l'abaque |)onr lui servir de fleuron. Or, si le mt'langc des vohites ioniques avec les ornements du calice corinthien suffisaitpour créer un nouvel ordre, il n'y aurait pas de raison pour refuser le môme privilège à toutes les combi-
' Los dessins de Poruzzi, ainsi que son écriture, ont été soigneusement calqués en Italie par M. Letarouiily, et ces calques ont été mis sous nos yeux par M. Errard, archilccle, qui est l'auteur des dessins d'architecture insérés dans le texte de notre Grammaire.
AUCHITi: CTUliE. 197 liaisons imaginées par les artistes roiiiaiiis, dont (|uelques-iins ont remplacé la rose du chapileuu par un masque de femnui, p(^iulant (|U(' d'autres allaient jusqu'à siip])rimer et les \olutes et l'abaque, et iM'duisaient le clia])iteau à la tigure dune cloche renversée, d'un(^ campane ornée de feuillages et d'oiseaux. Il est vrai que les Romains ont apporté aussi certaines variétés dans la corniche corinthienne, les uns ayant omis le larmit^i", comme au temple de la Paix et au Cotisée, les autres ayant retranclié les modillons, comme on \ oit au petit temple rond de Tivoli, ou bien ayant mis un premier i-ang- d'oves sous les denticules et un second rang au-dessus. Mais ces sortes de ^•arialltes, suivant l'observation de Quatremére, « indiquent beaucoup moins l'espèce d'un ordre particulier que l'impossibilité d'en cr(''er un à si peu de frais... l^e composite^ pour s'être })lacé, par le mélange de deux ordres, entre le corinthien et l'ionique, n'a conservé le caractère d'aucun d'eux et n'a pu avoir ni la ricliesse de l'un ni l'élégance de l'autre. »
Les Grecs, qui surent toujours demeurer libres dans leur respect pour les grandes lois, pour les lois éternelles de l'art, les Grecs imaginèrent, au siècle de Périclès, de substituer une figure humaine à la colonne. Déjà sans doute l'antiquité asiatique avait l'ait jouer le rôle de supports à des animaux fantastiques ou naturels, qui, accroupis sons l'architrave des temples, s(Mnblaient symboliser ainsi leur propre servitude. Les éléphants indiens, qui avaient porté des tours remplies (riK)mmes armés, figuraient aussi, taillés dans le roc, sous les montagnes d'Ellora, et servaient de soubassement à des tem])les d une aridii lecture bizai'rc; et prodigi((use. Les Persans avaient pose- sur leurs chapileaux des chameaux agenouillés, des licoriH's accouplées et lléchies. Les Egyptiens avaient rappelé la forme humaine sur les chapiteaux de Deiuh'rah, dont les quatre faces étaient de grands masques d'Isis. Quelquefois ils avaient adossé des idoles à des montants de granit; mais ces statues architectoniques, rigides, immobiles, engagées dans la pierre, n'avaient été que des simulacres de supports. Les Grecs furent les [)remiers qui posèrent une architrave, tantôt sur dos ligures d'hommes qu'on appelle télamons ou atkmtea, en mémoire d'Atlas, qui porta le ciel, tantôt sur des ligures de femmes, (jneTon nomme cari/atides. Vitruve, très soigneux de recueillir tous les contins aux(juels se plaisait l'esprit ingénieux des Grecs, explique ainsi l'origine des cai-yatides : « Les citoyens de Carya, ville du Pélopouèse, s'élant ligués avec les I*erses contre les Grecs, en furent punis par la prise de leur ville, dont tous les citoyens furent passés au fil de l'épée, tandis que les femmes étaient traînées en esclavag(;. Non content de les forcer à suivre la marche du triomphe, le vaincpieur prolongea le spectacle de leur humiliation en les obligeant de garder Icui-s longues robes de matrones et leurs parures, et, pour éterniser la mémoire d'un tel châtiment, les architectes imaginèrent
198 CHAMMAIRE DES AIITS DU DESSIN.
(le les représenter dans les édilices publics, faisant l'office de colonnes, et condamnées à g<'niir en effigie sous le poids des architraves. Les Lacédénioniens en usèrent de même lorsque, sous la conduite de Pausanias, lils de Cléombrote, ils eurent dédait les Perses à la bataille de Platée. Ils élevèrent à Sparte une giderie (pi ils appelèrent Persique, dans laquelle l'entableinent (dait soutenu par les statues des captifs vêtus de leurs habits barbares. Juste punition infligée à un peuple orgueilleux, et qui devait l'aire trembler les ennemis de Sparte, en excitant le peuple à la défense de la liberté. C'est de là (jue vient l'usage suivi par plusieurs architectes de substituer aux colonnes des statues persi(jues, et d'ajouter ainsi aux ricliesses de l'art un nouveau motif de (b'coration. »
Quelle que soit l'origine des caryatides, il est certain que l'architecture antique de la Sicile nous oftre un exemple de nature à confirmer l'explication de Yitruve. Cet exemple se trouve dans les ruines du temple de Jupiter Olympien, construit à Agrigente au v" siècle avant notre ère, édifice colossal dont les colonnes pouvaient contenir un homme en chacune de leurs cannelures. La grande nef du temple était formée par des piliers sur lesquels s'élevaient, en manière de secondes colonnes, une suite de télanions gigantesques, hauts de huit mètres, qui portaient la corniche en s'aidant de leurs deux bras, et semblaient faire etforl pour ne pas plier sous le fardeau, mais avec un sourire bestial. Parmi ces atlantes, emblèmes des Carthaginois vaincus, il y avait des figures de femmes, à n'en pas douter, puisque les fragments de ces figures ont été retrouvés sur place par M. LLittorlf Il est donc avér(;' que l'antiquité grecque osa imposer le rôle de snpports à des statues féminines, représentées dans une altitude humiliante. Mais il est vrai de dire aussi que les Athéniens, plus délicats que les Grecs de Sicile, comprirent mieux l'emploi des caryatides. Celles que l'on voit au petit temple de Pandrose, sur l'Acropole d'Athènes, sont des figures calmes qui soutiennent, sans douleur et sans effort, un entablement dont on a supprimé la frise. Sur le coussinet formé par les tresses de leurchevelure, repose un chapiteau (pii a joute à la longueur et àlasveltesse de cette colonne humaine. Jolies portent le poids du inarbre avec autant de sérénité qu'elles portaient jadis, dans la procession des Panathénées, la corbeille myst(''rieuse leur avait confiée la prêtresse de Minerve. Pour indiquer l'aisance etla souplesse gracieuse qu'elles conservent sous le fardeau de l'architrave, le sculpteur a eu soin de lléchir légèrement une jambe; mais l'architecte a ^•oulu ([ue la jambe fléchie fût celle qui regarde l'intérieur, en d'autres termes, que les six figures eussent dans leur ensemble une imperceptible tendance à la pyramide, celles de droite s'appiiyant
' C'est à l'obligeance du savaiil aicliilecLe que nous devons le ealque, ici gravé, d'un de ces télamons gigantesques, dont le dessin a paru dans les dernières livraisons de son grand et précieux ouvrage, Archilecturc de la Sicile.
ARCHITEGTUHK. 199 sur la jambe gauche et celles de gauche, au contraire, sui- la janihe droite, de manière à fortifier la résistance apparente des caryatides angulaires et à reporter les pressions vers le centre de r»''dilice'.
Ainsi les caryatides du Pandrosium, uu des cheis-d'anivre de la sculpture grec(iue, sont restées cependant uu ouvrage archilectonique. En
TÉLAJION COLOSSAL DU TEMPLE d'aCRIGE.ME.
faisant le tour de ces admirables statues, nous y retrouvions la solidité' d'une colonne sous la grâce d'une hgure Innuaine ; leurs draperies, légè-
' Voy. plus loin les caryatides du temple du Pandrose, h la proposition VllI du second livre. Dans le neuvième de ses Entretiens sur l'Architecture, M. VioUet-le-Duc a prouvé, par un de ces dessins qui parlent aux yeux, que si l'on changeait l'attitude des cai'yatides du Pandrosium, en fléchissant une jambe uu lieu de l'autre, ou en montrant les figures liancliées dans un ordre alternatif, l'entablement perdrait aussitôt sa solidité apparente, et le petit édifice semblerait près de se disloquer.
roment rompues sur le devaut par la jambe fléchie et par le balancement du corps, sont par derrière fermes, droites et à plis parallèles comme des cannelures ; sur la nuque de leur col puissant et sur leurs reins se dénoue une masse de cheveux qui rend la statue plus résistante et plus forte, et la verticale d'une colonne est rappelée par le péplum (jui, recouvrant la tunique, tombe en ligne perpendiculaire jusqu'aux pieds. Les bras n'étaient point détachés du corps, autant qu'on peut en juger après les ravages du temps. Peut-être ces bras étaient-ils coupés au-dessus du coude, comme les a représentés Jean Goujon dans les belles caryatides qui décorent une salle des Antiques, au Louvre. Il est fort probable que Jean Goujon ignorait le Pandrosium d'Athènes et n'avait vu de caryatides que dans la description de Vitruve. C'est donc un trait de génie à ce grand artiste d'avoir résoliiment coupé les bras de ces statues-colonnes. Par là il substituait une signification symbolique à une vérité qui eût olïensé les convenances. 11 présentait comme des emblèmes ces figures élégantes et originales qui peuvent bien rappeler de loin le charme et les palpitations de la vie, mais qui, par la mutilation voulue de leurs bras, rentrent dans le domaine des pures images et se rattachent à la régularité imposante et solennelle de l'architecture.
Les Athéniens d'aujourd'hui appellent leurs caryatides coi^ai (-/.ôpa'.), ce qui veut dire les jeunes filles, et c'est le nom qu'on leur donne aussi dans les inscriptions antiques conservées au British Muséum. Il est possible môme que ce nom de comi soit la véritable étymologie du mot caryatides ou cariatides.
Quoi qu'il en soit, en sculptant les jeunes tilles du Pandrosium, les figures persiques de Lacédémone et les télamons puniques d'Agrigente, les Grecs n'ont pas entendu créer un ordre caryatide, un ordre persique, dénominations impropres qui sont répétées dans les livres ; ils ont voulu seulement nujntrer par ces rares exceptions jusqu'oii pouvait s'étendi'e la liberté d'un art si fatalement soumis, d'ailleurs, aux lois de la géométrie, de la statique et des nombres.
LE SEUL EMPLOI DES ORDRES ET DES NUANCES QUI LES SEPARENT NE SUFFIT PAS A DONNER LEUR CARACTÈRE ET LEUR BEAUTÉ AUX MONUMENTS DE l'architecture EN PLATE-BANDE: IL Y FAUT ENCORE LE CONCOURS DE TOUS LES AUTRES MEMBRES DE l'ÉDIFICE.
Le lecteur sait maintenant qu'on entend par ordre, en architecture, un certain rapport entre la colonne qui supporte et l'eniablement qui est supporté. Une fois établi, ce rapport se continue dans tout l'édifice en se répétant autant de fois qu'il y a de colonues. Mais il est extrême-
inent rare (ju'un monument puisse être bâti sans clôture, c'est-à-dii'c qu'il demeur(i ouvert de toutes parts : de là les ninrs. Lorsqu'on jx'ul employer des supports isolés, des colonnes, le mur a pour destination de fermer plutôt (jue de soutenir. Cependant la nécessil*' de clore est modifiée par le besoin de livrer passage à l'bomme aussi bien qu'à l'air et à la lumière ; de là [as port p fi et les fenêtres. Et comme les murs veulent être l'orliliés aux angles, on y iiourvoit par des piliers auguUiires qui adhèrent à la muraille et en augmentent l'épaisseur: de là Uis aides.
D'un autre côté, il est impossible qu'une construction ne soit pas protégée contre les injures de l'air par une toitur(j (|ui l'abrite, en tout ou en partie : c'est le comhlc YA lorsque le climat s'oppose, comme chez les Grecs, à ce que l'édifice se termine en plate-forme, à la manière des temples de la Ilaute-Égypte, oii la pluie est presque inconnue, la couverture est un toit à deux égouts, c'est-à-dire à deux pentes, qui dessine sur les petits côtés de l'édifice une surface triangulaire : c'est le fronton — à moins que le bâtiment, au lieu d'être un rectangle, ne soit circulaire, comme le monument choragique de Lysicrate, car la couverture est alors en cou])ole ; ou bien (ju'il ne fonne un polygone régulier, comme la ïour-des-Vents à Athènes, car le comble a dans ce cas autant de pentes qu'il y a de côtés et il se dessine en pyramide, ou, suivant l'expression consacrée, en pavillon. — Enfin il importe à la durée, à la salubrit(3 et à l'élégance d'un monument qu'il ne soit pas au niveau du sol et qu'il soit élevé sur quelques assises qui lui servent de }»iédestal continu : c'est le soubassement.
Chacune de ces parties, devant contribuer à la beauté ou au caractère, est soumise à certaines lois que le goût peut nn^difier sans doute, en raison ili's circonstances, mais qu'il faut (exposer ici telles qu'on les voit écrites dans les œuvres du génie grec.
Le souBASSEMEiST. — La colonne, nous l'avons dit, peut se passer de base et elle ne doit pas avoir de piédestal, à moins qu'elle ne soit isolée et qu'au lieu de faire support elle lU' soit elle-nu'Mne un jnonument, comme la colonne Trajane à Rome, la colonne de la [)lace Vendôme à Paris. Mais s'il répugne à la raison et à la bonne grâce de hisser un support sur un piédestal et de donner ainsi à uiu; partie l'aspect d'un tout, il convient a\\ contraire d'exhausser l'édifice entier sur une base continue, qui prend !<■ nom particu lier de sti/lohate lors([u'elle porte une colonnade. Pour [)(!U que cette base soit haute, elle devra se diviser naturellement en degriis poui' rendre le péristyle accessible. Les Grecs ont fait régner ces degrés dans toute l'étendue de leurs grands temples, à Paeslum, à Égine, à Athènes, quand ces temples étaient entourés de colonnes sur leurs quatre faces. Les degrés étaient presque toujours en nombre inq)air. Pourquoi ? Sans doute parce que ce nombre, dans l'architecture, a l'avantage de présenter toujours un milieu. Vitruve ei\ donne une autre raison, un peu puérile,
mais foiich^e sur la superstition ])opulaire : « Les degrés, dit-il, doivent être en nombre impair, alin qu'ayant mis le pied droit sur la premièi-e marche, on arrive à mettre aussi le pied droit sur la dernière. »
Ce c[ui est remarquable, c'est ([ue les degi'('s des temples antiques sont proportionnés au diamètre de la colonne, de manière que si le temple
devient colossal, les degrés grandissent <'n pi-oportion et semblent laits, non plus pour dos hommes, mais pour des géants, ou plutôt pour les habitants imaginaires du temple, pour des dieux. De petits degrés formant piédestal à un grand édifice seraient disgracieux. Les Grecs, préférant bi beau à l'utile, ont sacrifié la commodité de l'homme à la dignité de l'art. An tempb' de Pœstum, les marches sont d(''jà si hautes ([u'on ne les monte qu'avec peine; au Parthénon, la plus grande marche, ([ui est la troisième, porte S2 centimètres de hauteur et 60 centiinètres de giron, ce qui est une proportion démesurée, surtout pour une jevme fille. Au temple de Jupiter Olympien, à Agrigonfe, les colonnes étant énormes, — elles ont plus de ti'ois mètres de diamètre, — les marches, qui a\iiient environ le (puirf de ce diauièli-e, étaient colossales, et le temple eût été inabordable, si l'on n'avait })i'is soin de ménager en quelques endroits un escalier praticable, en divisant chaque degré en trois marches. De même an Parthénon, des escabeaux de bronze étaient adaptés aux degrés de ravant-tenq)lo, les jours où les canéphores devaient y monter en procession, et de plus, sur les deux façades, devant l'enfre-colonnement du milieu, les marches étaient diminuées par une entaille qui en doublait le nombre.
Le soubassement des temples aufi([iu's oll'rait (|uel(juel'ois des gradins au peu|)le lorsqu'il u'é'tait pas admis dans la nef. Pausanias nous montre It's (b'putés de la Phocide assemblés près de Delphes, prenant séance sur les marches d'un palais, et Cicéron parle d'un temple situé près de la porte Capène, à Rome, et dont les degrés servaient de sièges à la multitude. Alors même qiu^ leurs monuments étaient bâtis au haut d'une montagne, les Grecs les élevaient sur un emmarchement de hautes assises, pour insister sur leur solidit(! apparente en leur donnant une assiette élargie, et pour ajouter à la majesté du temple en l'isolant de la terre.
Anr.urri'CTUiii'. 2o:i
Les murs. — Dans la onzirmc pi'()[)()sili()ii de ce prcniu'i' livre, ikmis avons décrit les diflérentcs manières d'ajuster les pierres d'un nuir. Le lecteur a pu voir quelle diversité d'impressions engendre la variété des appareils, quel ell'et produit dans V isodomwn la parfaite égalité des assises et dans la psettdisadonunn ralteriumce (l<'s assises liantes avec les assises basses. 11 connaît aussi l'aspect (pie prend un mur selon ([ue lespiei-res. de dimensions égales, sont pr('sent(^es pai- leur face éii'oile ou par leuiface longue; il sait à (juels sentiments répondent l'appareil polygonal, renouvelé des constructions cyclopéennes, et l'appareil réticulaire, et le système des bossages'. Il nous suffira donc de rappeler ici que dans les temples anticpies de la Grèce les murs étaient construits le plus souvent en isodomum, et que ces murs de marbre à la surface polie, au dessin symétrique, ont une expression grave et quelquefois inqiosanle de tran- ([uillité et de silence. Il est en Grèce des temples dont les murs sont construits par exception en appareil polygonal ; nous en avons vu un exenijde dans lesruim's du leniple deTliémis, à Rliamiius, non loin de Marathon. De grands blocs de marbre, joints sans mortier avec une précision admirable, mais formant des lignes inégales et bizarres, présentent cette irrégularité à demi sauvage qui caractérise les murs pcdasgiques imités j)ar les Hellènes.
Les antes. — Pour fortifier en réalité et en apparence l'extrémité des murs, on les terminait par des piliers carrés peu saillants, (|ue les Latins appelaient antae (du grec œn-M-, avancer). Lorsqu'ils épaississent les angles d'une porte, ces piliers s'appellent plutôt pieds-droits ou piédroils; lors(ju'ils font saillie sur la face d'un mur ou (pi ils accompagnent et décorent les angles des murs lal(h'aiix d'un édilice, on les nomme aussi pilastres; ils ont la forme d'une colonne plate, adossée au mur et présentant une ou deux faces. On leur donne plus particulièrement le nom iXantes lorsqu'ils finissent les murs d'un temple prolongés jusque sur la façade, dont ils supportent les angles. Ils ont alors trois faces et ligureiit des supports carrés formant tètes de mur sur la ligne des colonnes". Les antes qui sont aux angles de la façade et celles qui font saillie à la rencontre de deux murs ont ordinairement une largeur égale au diamètre moyen des colonnes correspondantes; leur diminution est pres(pie insensible, et quelquefois elle est nulle, comme au temple de Pa'stum. Mais ni les cliapiteaux ni les bases des antes antiques ne sont semldables aux cliapiteaux et aux bases des colonnes.
Dans l'ordre d()ri(]ue, qui n'a point de base, lésantes (A , \\) n'en ont pas non plus. Quant aux cliapiteaux, ils dill'èrent essentiellement de ceuxdes
' Voir la proposition XI de ce premier livre.
^ Voir ci-après, page 200, le temple à antes, dit in antis.
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colonnes. A PiesUim, l'échinu de laiite, au lieu d'être é^'asée de bas en liant, est évasée de haut en bas, c'est-à-dire qu'elle représente une cuvette renversée et donne en profil un contour en bec de chouette. Au Parthénon,les chapiteaux des antes sont plus ornés que ceux des colonnes. On
DE P/ESTUM. D U TE M P L E d' EUE C H T II ÉE. D U P \ H T H É N 0 N.
les voit taillés en oves et en fers de lance, avec un rang de perles audessous. Il semble, en ettet, que l'ornementation doit devenir plus riche et plus délicate à mesure que l'on approche du sanctuaire qui renferme l'image du dieu ou de la déesse.
Dans l'ordre ioni([ue, les antes (C) ont une base comme les colonnes ; mais pour bien marquer que l'ante appartient au corps de l'édifice et ([u'elle n'est plus assujettie à l'ordre du péristyle, les Grecs ont atfecté de faire les bases de l'ante tantôt plus hautes, tantôt plus courtes que celles des colonnes, et ils y ont sculpté tout exprès d'autres moulures. Pour les chapiteaux, ils les ont ornés avec ime rare intelligence, prenant soin d'y rappeler à la fois et les moulures de la colonne et les moulures de l'entablement. Ainsi, dans l'Éreclithéion, les chapiteaux d'antes offrent un gorgerin qui reproduit les palmettes et le lis marin du chapiteau ioni- ((ue avec les perles et le rang d'oves ; mais ils sont plus développés en bauteur et ils se terminent par des rais de cœur pareils à ceux de l'architrave et à ceux de la corniche.
Dans l'ordre corinthien, il n'existe pas d'antes ni de pilastres grecs, sauf lésantes du propylée intérieur d'Eleusis, qui fut élevé par les neveux (lu consul Appius Claudius Pulcher, contemporain de CicéronV Mais ces
' L'inscription dédicatoire que M. François Lenormant venait de découvrir lorsque nous arrivâmes à Eleusis confirme d'une manière éclatante le passage de Cicéron qui attribuait la construction d'un propylée d'Éleusis à Appius. Il est donc certain que ce propylée n'est pas de la belle époque grecque. Au surplus, les chapiteaux que
AUCIllTECTUUE. 205
morceaux, travaillés à une é])0(|ue de décadence. (|uatre siècles environ après Ictinus, ne peuvent être considérés connue des exemplaires pnrement grecs. Tous les moinimeiits (|ue nous p()n\ons consulter sont d'architecture romaine. Une faut donc pas s étonner <|uVjn y trouve lesdiUaids inhérents au gc'uie d'un peuple qui l'ut toujours si inférieur aux Grecs en fait d'art. Soldats jVlutùt qu'artistes, préoccupés de la force et de l'utile plutôt ([ue du beau, les Romains étaient incapables de raisonner tous les membres de leur architecture avec la délicat(>sse et le goût que les Grecs y apportaient. Rien de plus grossier que le ])ilaslre corinthien tel (jue l'ont employé les architectes de l'ancienne Rcune, surtout dans les en-
coignures. Oubliant l'exenqile de leurs maitres, ils ont donné aux antes corinthieniu's des chapiteaux semblables à ceux des colonnes, de sorte qu'on voit des feuilles d'acantlie, rang(''es en ligne droite, sortir d'un cylindre équarri ligurant un arbre rec tang le, ce qui est assurément le condile de la déraison et du mauvais goût. Appliqué sur deux faces à l'angle d'un édifice et sculpté en feuillages, le i)ilastre corinthien représente une colonne qui se sei'ait aplatie en i»(''nétrant la muraille, et ce qui achève de
M. Lenormant nous montra, quoique d'une exécution finie, accusent déjà, par l'indiscrète abondance et la recherche de leurs ornements composites, une origine qu'on peut dire gréco-romaine.
50tî GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSIN.
lui donner cette ressemblance disgracieuse et choquante, parce qu'elle est contre nature, c'est la cannelure que les Romains y ont traînée. Cannelcr nu pilastre, c'est rappeler l'image d'un faisceau de tiges qui devient monstrueux lorsqu'il est carré et qu il se termine par une végétation quelconque, imitée de l'olivier, du laurier ou de l'acanthe. Si les architectes de la Renaissance ont répété sur ce point les fautes de l'architecture romaine, cela tient au respect aveugle que leur inspirait toute antiquité, même celle de la décadence, et si de nos jours on retombe continuellement dans les mêmes erreurs, il le faut attribuer à cet empire de la coutuuie (jue n'a pu di'ti'uire encore la connaissance, d'ailleurs récente, des beaux modèles.
Que l'on se Ijornc à (listril)uer des pilastres sur la face d'un mur, de nuiuière à figurer des membres qui le fortifient et en varient l'aspect, rien de plus légitime; mais ces pilastres ont toujours fort mauvaise grâce à s'épanouir en feuillages; et si l'architecte juge convenable d'y traîner des cannelures [)our rép(ner l'expression de la verticale, il importe que
TEMTLE DE l' ESPÈCE DITE « IN ANTIS ».
le [)ilastre ne i-ap[)elle jamais l'idc'e de colonne, ni par une base dont on a déformé le tore, ni par un chapiteau rigoureusement dorique, ionique ou corinthien, dont l'échiné ronde, les volutes, les feuillages, les caulicoles, prennent un caractère absurde quand on les applitjue sur une surface ])lat(! ])our y produire une saillie angvdeuse. Nous remarquerons, en ce (pii touclie les cannelures, f[ue k's Grecs n'ont jamais eu l'idée de canneler leurs antes, et lorsqu'ils ont voulu rép(''ter dans un triglyphe la verticale des supports, ils y ont creusé des rainures en biseau, qui diffèrent sensiblement des cannelures, et cette nuance renferme une excellente leçon.
Il y a plus: entre les colonnes et les antes, les Athéniens faisaient une telle dillerence qu'ils avaient soin de marquer les assises de Faute par des
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lignes horizontales, qui contrastaient ainsi d'une manière frappante avec les cannelures perpendiculaires delà colonne. Ce contraste si évidemniciil voulu, les Grecs l'accusèrent nettement dans les temples qui ont des aides aux angles de la façade, et qu'on appelle in avilis. Nous l'avons constaté en explorant les ruines de la Grèce, notamment le propylée du temple de Minerve, au cap Sunium, elle temple de Thémis, à Rhamnus. Quelquefois même ils sont allés plus loin, et ils ont con tinué sur laface de l'ante les joints des assises qui dessinent l'appareil du mur; de la sorte ils ont insisté avec un redoublement d'énergie sur la dissemblance entre les antes et les colonnes. Le temple de Némésis, à Rhamnus, en offre un exem|dc. Et, du reste, si l'on remonte à l'origine des choses, et qu'on se reporte aux époques où les peuples de l'Inde et de l'Egypte creusaient leurs sanctuaires dans des souterrains ou les évidaient dans le roc, on remarquera deux genres de piliers dont la fonction est bien différente : les piliers isolés, qui ont été réservés pour soutenir le poids de la montagne, elles piliers latéraux, qui adhèrent au rocher et (jui le maintiennenl. Les premiers résistent à l'écrasement dans le sens vertical; les seconds résistent à l'éboulement dans le sens horizontal, et sont justenu-'ut l image des antes. Encore une fois, puisque nous sommes, en fait d'architecture classique, les héritiers des Grecs, nous devons en revenir aux enseignements de nos maîtres, en reconnaissant combien il s'y trouve de saine logique, de délicatesse et d'atticisnu".
Les portes. — H y a cela d'admirable dans l'architecture, que les lois du goût n'y sont pas contrariées par les convenances de la construction. L'utile y est toujours la contre-épreuve du beau. Ainsi, lorsqu'une porte s'ouvre sur un fond obscur, si on élève ses jambages ou pieds-droits veiticalement, l'ouverture parait plus large en haut qu'en bas. Pour corriger cette erreur de l'optique, les Grecs inclinaient légèrement les jambages l'un vers l'autre, de façon que la baie était plus étroite à la partie supérieure qu'au niveau du sol. La forme de leurs portes était donc pyramidale, ou du moins tendante à la pyramide, ce qui leur donuail à la fois plus de solidité et plus d'élégance; plus de solidité, parce ([iie le rétrécissement de l'ouverture au sommet réduisait la port(''e du ////teau., — c'est-à-dire de la poutre en bois ou en marbre qui est posée horizontalement sur les pieds-droits; — plus d'élégance, parce que la porte en devenait élancée et que cet élancement détruisait ime errenr désagréable au regard. Déjà les portes égyptiennes présentaient ime disposition semblable. Participant de l'inclinaison générale donnée aux colonnes et aux murs, les vides pyramidaient comme les pleins.
Mais le linteau n'était pas seulement posé sur les pieds-droits; il y était fixé sans aucun doute par des goujons de bronze ou par une doubbi mortaise, dans laquelle s'engageaient deux tenons dont les pieds-droits
étaient pourvus. Dès lors le linteau devait déborder un peu le pied-droit, pour (jue la paroi extérieure de la mortaise ne fût pas trop faible. Mais de combien devait-il déborder? Le goût l'indiquait : de toute la largeur nécessaire pour que le linteau redevînt aussi large que le bas de la porte. Le spectateur pouvait alors, d'un coup d'œil, mesurer la diminution do l'ouverUire, qui se trouvait exactement racbetée par le (bibord du linteau. Le petit ressaut que forme ce débord se nomme une crosse/te. Encore une fois, la grâce et l'utilité sont ici parfaitement d'accord .
Le principe du vétrécissement des portes, qui fut respecté à Rome jus- <(u"aux derniers temps de la république, puisqu'on b; trouve au chai'mant
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(Oratoire (le Phalaris, à Agrigente.)
petit temple de Vesta, à Tivoli, ce pi-incipe fut abandonné dès le siècle d'Auguste par les arcbitectes romains. Vitruve cependant a connu cet usage des Grecs, et il le recommande en ces termes : « Le liant de l'ouverture devra être plus étroit de la troisième partie du jambage, si la hauteur de rouverture a 10 pieds; du quart, si elle est de 16 à 25 pieds; du huitième, si elle est de 2.") à 30. Plus elles seront élevcies, plus elles devront se rapprocher de la verticale, ad perpendkulum collucari. »
Maintcuant. ([uel doit être, dans la porte d'un monument en platebande, le rapport de la hauteur à la largeur? Ce rapport est soumis sans doute au jugement de l'architecte, pourvu toutefois qu'il donne à la hauteur au moins le double de la largeur. On conçoit du reste que les proportions de la porte ont dù varier dans les dilïérents ordres et parti-
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ciper du sentiment que respirait tout l'édifice. Le peu qui nous a été conservé de portes grecques est admirable. Ou peut juger du goût grec, en ce genre, par la porte dorique d'un monument d'Agrigente, l'Oratoire de Phalaris, et par la porte ioni(|n(ï de l'Ereclithéion, qui s'ouvre sur le portique du nord. Il était naturel (jue, dans une architecture qui parlait toujours si fortement à l'esprit, l'entrée du temple portât le caractère donné à l'ensemble de l'édifice. Si les colonnes du vieux dorique