‹ Grammaire des arts du dessinChapitre 41 sur 79 · CORDES TRESSÉES · texte numérisé non relu

CORDES TRESSÉES

et amusent pour un instant le regard. Et ce canevas mathématique de l'ornementation arabe est justement ce qui la distingue de toutes les autres. Les rinceaux, les lîeurons, les entrelacs, les polygones géométriques, bien qu emmêlés par des complications inlinies, sont soumis à une loi d'arrang(imcnt qui permet au contemplateur de retrouver le lil de ce dédale. Ces ligures fantastiques s"einbr(juillent avec symétrie; une secrète méthode préside à la distribution de ces chimères.

Cependant le spectateur doit bien tôt se lasser de tant de signes abstraits, d'où les images de la vie ont disparu. Chose singulière! les objets qui n'occupent pas l'esprit sont ceux dont il se fatigue le plus vite. Aussi les Arabes ont-ils suppléé par l'écriture aux êtres animés qu'ils n'osaient introduire dans leur décoration. Ne pouvant hgurer le corps de l'homme, ils ont liguré sa pensée. La religion de Mahomet, qui promet la volupté, pouvait être l'appelée sans impudeur, même dans un i)alais ouvert aux délices de la vie sensuelle. C'est ainsi que les graves versets du Coran traversent l'ornenientatioii et l'enrichissent par une variété nouvelle de formes et de contours. L'écriture arabe des premiers siècles, celle qu'on nomme cou/iqiie, se compose de caractères mâles, aux bases anguleuses, aux

AUCHITECTUUE. "^So

brusques évolutions, dont la fornuî élégance a quelque chose de inoniiaiental. Du sein de ses molles rêveries, le khalife, entouré de ses esclaves et de ses femmes, voit passer sur la muraille des sentences qui tournent son esprit vers Dieu et le plongent dans une rêverie plus profonde et plus

haute. Quelquefois, pour rehausser l'ijnportance et l'éclat des lettres coufiques, l'artiste arabe les écrit en faïence énierau de sur un fond blanc et les coupe de légers lleurons eu noir et a/.ur. Mise en œuvre par le génie oriental, la faïence émaiilée forme dans l'art moresque des mosaïques d'une coloration violente, mais harmonieuse ; elle oppose le poli de ses siu'faces à l'aspect grenu et mat des parois déplâtre, dépolies par des myi'ij^des de lotus, de triangles et de gaufrures; et tandis que la lumière se rélléchit sur l'émail, elle va s'amortir et s'absorber sur les dentelles des arcades et sur les draperies de stuc qui semblent revêtir toutes les' surfaces et tous les murs.

En résumé, le choix de l'arc outre-passé et de l'ogive, employée souvent à titre décoratif;

Les pendentifs dits en stalactites ;

Le chapiteau cubique, délicatement orné d'entrelacs peu en relief ou chargé de pendejitifs en miniature ;

L intrados des arcs découp(3 en (iiu's broderies et les tympans percés à jour ;

Le système de l'arc et de la xoùtesouveut simulé par une construction en bois f[ui porte des voûtes lictives et des arcades appliquées;

Au dehors, l'extrême rareté des ouvertures et l'austérité des murailles;

Au dedans, une ornementation prodiguée à toutes les surfaces, composée de fleurons, d'entr(dacs et de figures gi'ométriques, et rehaussée de couleurs et de dorures;

L'absence de tout signe rappelant la vie aniinule;

Enfin, l'écriture se mêlant à la (b'coration et remplaçant les images de la \ ie par l expressiou de la pensée :

Tels sont les traits mar(|uanls du style arabe, en tant qu'il se distingue de l'art byzantin.

L'ogive. Style gollùque. — Tant que l'architecture de l'Occident avait

('lé prati([iu'e pas des moines, elle n'avait pas exprimé entièrement et an pins vrai les sentiments fjn'inspire l'Evangile. Elle avait conservé dans ses formes des ti'adi Lions païennes, et dans sa physionomie morale des marqnes de prudence et d'altacliement à la terre. Tous ses arcs s'éhiient pesanuneut dessinés en plein-cintre comme ceux des Romains, et l'église chrélieinie, durant des siècles, av.iit coniplèlcment ressemblé à la basilique du tribunal où le préteur l'avait jadis condamnée. Le christianisme en (dait encore à trouver dans l'architecture une expression éclatante et profonde, une expression aljsolument originale de son génie. La religion de Phidias et de Périclès avait fait descendre la beauté des dieux sur la terre; au contraire, la religion du Cbrist faisait mojifer l'âme des honuiies dcuis les cieux. Ce grand contraste, qui aurait dù, ce sembl(% être accusé par l'archilecture dès le conmiencement, n'y fut traduit qu'au xn' siècle, lorsque, le compas et l'équerre passant aux mains (h's laïques, le peuple put mettre dans son temple l'empreinte de ses sentiments naïfs, supersiitieux, exaltés, et ce caractère d'aspiration, aapirinrj charactev (disent les Anglais), qui est vraiment celui du christianisme pur. Alors naquit une architecture qui, au lieu de s'étendre, allait s'élever; qui, au lieu de s'asseoir et de reposer sur de tranquilles horizontah'S, devait se développer en hauteur siu" des verticales hardies. Ce style nouveau demandait l'emploi dominant d'une foruie nouvelle, et voulait un nouveau moyen de construction. La forme, ce fut l'ogive; le moyen de construction, ce fut l'arc-boutant.

Mais d'abord quelles sont les origines de l'ogive qui ont donné lieu à tant de controverses? Si cette question u'(''tait pas du domaine de l'histoire, et que nous eussions à l'examiner ici, il nous serait facile de montrer ([ue l'ogive en elle-même (ou l'arc !)risé, l'arc aigu) n'a point d'origine, ([ue personne ne l'a inventée, pas plus qu'on n'a inventé le cercle et le Iriangle. En fait, l'arc brisé se trouve isolément, il est vrai, dans les plus anciens monuments de la terre : en Egypte, dans le Rhamesséion de Thèbes, qui date d environ trente-quatre siècles; en Grèce, dans le trésor d'Atrée, à Mycènes, qui remonte aux âges héroïques; en Asie, dans la porte d'Assos (Texier, Descriptions de l'Asie Mineure) ; en Etrnrie, en Sai'daigne, en Corse, dans certains tombeaux du temps des Pélages; en Am(''r!([ue, enlin, dans quel([ues constructions mexicaines d'une haute aniiquité ^llittorir, Architecture moderne de la Sicile). ïoulefois, ces luonuments [)résentent l'arc aigu, non pas construit en claveaux, selon le système (|ue nous avons dc'jà expliqué, nuiis obtenu au moyen de gi'andes assises horizontales posées en encorbellement, c'est-à-dire en saillie l'mie sur l'aulre. (Juoi (|u ii en soit, l'inslinct naturel de la pondération a\ail imrKiné anv liomnies ce ({ue la science leur enseigne de nos jours, savoir, (jue l'arc aigu est celui dont la stabilité est la plus grande, donl la [n)ussée est !a moiiulre. Etant donnés, en ell'et, deux arcs

AUCHITECTURE. 287

(le même diiimètre ci d'égale épaisseiii", Tiiii en plein-cinlre, l'aud'c m ogive, la poussée de l'ogive est à la poussée du plein-cintre comme 3 est à 7 (Rondelet, Théorie des Constructions), et, de plus, il suffira de donner à l'ogive les (rois (piarts de l'épaisseur et de la force ([u'exigeroiit les points d'appui du plein-cintre correspondant.

Cependant, si l'ogive est aussi ancienne ([ue le monde, si ses propriétés de résistance ont été devinées ou reconnues Ijieii avant notre xn" siècle.

PLEIN-CINTRE B K 1 S É. OGIVE EN LANCETTE. 0 G I V lî É 0 l" I L A T É n A L R.

OGIVEEN ACCOLADE. OGIVESLRliAISSEE. ANSEDEPANIER.

si elle a été appliquée par les Araix'S à la mosquée d'Amrou en l'nn 20 de l'hégire (642), ce n'est pas à din» pour cela que le style ogival ne soit pas un art nouveau, sans exemple dans l'histoire et sans précédent. Autre chose est une forme employée accidentellement comme moyen IVicile et énergique ou dans une intention décorative, autre chose est un système entier d'architecture oii cette forme joue un r(')le tout à la fois expressif et cnnstructif, un système combiné avec art et logi([uement enchaîné, comme celui qui, né en France dans la seconde moitié du xu" siècle, a dominé en Europe pendant trois cents ans.

Xous connaissons le style de l'église romane. Elle porte sur des piliers lourds et robustes, ou sur des colonnes trapues Ses voûtes, en pleiiicintre, reposent sur des murs épais llanqués de contre-forts. Elle n'a, dans la grande nef, que de petites ouvertures, ou bien, comme en Auvergne, elle n'en a point et n'est éclairée que par les fenêtres du jjas-cù té, presque aussi hautes que la grande nef. J^lle est donc en général im peu élevée, elle est sombre... D'où est venu le besoin de transformer cette église et de renoncer à un style qui était calme, imposant et fort?

GRAMMAIRE DliS ARTS DU DESSIN.

Il l'ulit rappeler ici eu peu de mots ce qu'était la société française au x\f siècle, à l'époque romane. Deux grandes féodalités pesaient sur la nation : la féodalité militaire et la féodalité monastique. La première avait auioindri la royaut«3, l'inquiétait, lui portait ombrage; la seconde dominait les évéques et les éclipsait. Riches, iniluents, illustres, possesseurs de terres immenses, dotés de privilèges étendus, et ne reconnaissant d'autre suzerain que le pape, les abbés exerçaient la puissance seigneuriale daus leur domaine et la souveraiuoté de la règle dans toutes les maisons de leur obédience, d une extrémité d'un pays à l'autre. Le monopole des arts était en leurs mains, rareliitoclure était partout à leurs ordres. Mais, vers la fin du xn" siècle, ces deux féodalit('S commencent à décliner sensiblement. Partis pour la croisade, les seigneurs ont laissé derrière eux des créanciers qui, au retour, leur feront la loi. A la justice seigneuriale, souvent barbare, les populations préfèrent les tribunaux ecclésiastiques, plus humains et plus doux. D'autre part, la vie monastique relâchée, ouverte aux abus, est décriée par ceux qui en connaissent les désordres, et les évè([ues brûlent de combattre une prépondérance qui les humilie. Divers souflles de liberté ont passé sur le siècle. Abélard a introduit l'esprit d'examen dans le dogme. Une bourgeoisie déjà éclairée et enrichie s'est formée dans les villes, s'est reconnue, s'est constituée, et, tantôt rachetée par l'argent, tantôt affranchie |)ar les armes, elle a juré la commune sous la protection du roi. La nu)narchie, les évêques, les communes, s'entendent donc pour abaisser la [)uissance féodale des seigneurs et des abbayes. Dans l'ordre civil, le peuple s'allie avec la royauté contre les nobles; dans l'ordre religieux, il |))'end parli pour les évêques contre les moiaes. Ajoutez que beaucoup d'églises romanes ont été détruites par les Nornuinds dans le nord de la France, et que, s'il en est beaucoup de fort solidement bâties dans le centre ouest de la France, il en est ailleurs qui menacent ruine, faute d'une habilet(3 suffisante dans la construction des voûtes. Alors de toutes parts naît la j)ensée d'élever de vastes cathédrales, d'opposer aux abbayes et aux châteaux un temple (jui n'a])partiendra plus à mie corporation, mais à tous, qui sera, comme dit M. Viollet-le-Duc, un édifice â la l'ois religieux; et civil, une sorte de forum sacré. Ces cathédrales exprimeront une religion toute de sentiment et de co'ur, la religion du peuple, qui veut désormais se réunir dans sa basilique à lui, dans celle qu'il aura ])àtie de ses mains et qu'il a rêvée grande, haute et belle.

Reportons-nous vers la lin dn xii'^ siècle, et supposons que tous les architectes de ce temps-là m; sont qu'un même artiste et que cet homme va faire à lui seul toutes les ex])ériences, va passer par toutes les écoles et tous les tâtonnements d'où est sorti enlin triomphant le style du xm° siècle. Une commune pnissantci, une ville eiilière. vieiment demander à cet architecte debâiir une catlnVlrale, et on lui inqiosele programme que voici : Couvrir.

ARCHITECTURE. ii89

avec le moins possible de matériaux, la plus vaste surface possible, élever des nefs à la plus grande hauteur sur les points d'appui les plus légei's ([n il se pourra, et percer dans ces nefs de grandes ouvertures, de manière à y ménager à la l'ois beaucoup d'espace, un air abondant et une franche lumière'.

Que fera l'architecte qui a tous ces problèmes à résoudre, et de quelle manière va-t-il transformer l'église romane pour se conformer au vœu des populations et à l'esprit nouveau qui les anime?

Expliquons d'abord ce que c'est que la voûte à nervures, (b'jà inventée à l'époque romane. Les Romains, nous l'avons dit, construisaient des c oûtes d'arête formées par la pénétration de deux cylindres qui se coupent à angles droits. Cette sorte de voûte, ayant une poussée redoutable,

VOUTE d'arête U 0 m a I m E a VEC AIICS- VOUTE A NEIIVURES DIAGONALES.

DOUBLEAUX. AB, DC, soiit les arcs-doulileaux : EU, FC, sont

arcs-formerets.

ne doit sa solidité qu'à l'épaisseur des (juatre massifs inéljran labiés sur lesquels elle repose, et à l'excellence du mortier romain, qui fait de toute la voûte une croûte homogène, un couvercle d'un seul morceau. Les Romains avaient fortifié leurs voûtes par des arcs-iloubleaux, qui sont des portions d'arc ])lus épaisses que le reste de la voûte et forment des bandes saillantes, des contre-forts courbes; mais les Romains n'avaient

' Il faut lire dans le savant et précieux Dictionnaire de M. Viollet-le-Duc l'iiistoire de ces artistes français du moyen âge qui, voulant voûter les grandes nei's de leurs basiliques, apprennent h leurs dépens un art ([ii'on ne leur a point ou qu'on leur a mal enseigné, retrouvent les traditions perdues, inventent des perfectionnements admirables, et, découvrant une loi de la statiijue h chaque voûte qui mena(;e ruine, deviennent, de génération en géni''ration, des constructeui's étonnamment habiles, et iinissent par créer une architecture nouvelle, en dé'pit des nia(i''i'iaux; qui les trompent, des roules qui leur manquent, des engiiis qui leur font (h'faut, et des obstacles sans nombre que leur apporte inie société troublé'e et encore à demi barbare.

On trouvi"^ dans le livre de M. Viollet-le-Duc rex|)lication llguréc de (oiis les membres de l'archilecture gothique, et pour ainsi dire l'analomie détailli'e de ce grand coi'ps. A chaque page le toxti; s'écbiire d'un dessin, merveilleux de relief, de vérité et de couleur, i[\n rend sensibles, fait touclr;r da duigt fi5 di''in o nstrations du maître.

'i!30 GHAMMAIRE UliS ARTS DU DESSIN.

pas songé à employer ces coiilro-Corls courbes où ils étaient le plus nécessaires, je veux dire le long des arêtes, à l'endroit où tout le poids de la A'oûte est suspendu sur le vide. Les constructeurs du moyen âge firent donc un progrès notable en inventant les nervures diagonales, c'est-à-dire en bâtissant des cintres croisés qui, an lieu d'être provisoires et en bois, sont permanents et en pierre. Minces en largeur, mais fortes en profondeur, ces nervures de\inrent comme l'énergique armature d'une tente sur laquelle on n'a plus qu'à jeter une toile, de telle sorte que les quatre triangles ([ue dessinèrent les diagonales purent être couverts par un remplissage de b'^gère maçonnerie, semblable à un voile de pierre.

Un autre progrès fut réalisé, plus considérable encore. Dans la voûte romane, les arcs diagonaux formant arêtes sont des arcs surbaissés. Or, l'arc surbaissé a une poussée encore plus forte que l'arc plein-cintre, outre qu'il est ])lus difficile à construire. On résolut donc d'adopter le plein-cinli'C pour les arcs diagonaux. Mais, comme la diagonale d'un carré ou d'an rectangle est plus grande que les côtés de ce rectangle, la clef des arcs diagonaux, tracés par un plus grand rayon, se trouva l)eaucoup plus liante que celle des quatre arcs élevés sur les quatre côtés. Il en résultait de graves inconvénients : d'abord l'aspect de ces voûtes était fort disgracieux et les faisait ressembler à un entonnoir, de sorte que la partie supérieure de l'édilice, divisée en petites voûtes de ce genre, perdait la continuité apparente de ses lignes et de sa grandeur; ensuite le poids et la poussée d'une telle voûte ('taient coiisidéraldes, parce que les nervures (la partie forte et soutenante) se trouvaient très écart(''es l'une de l'autre, tandis que les (juatre triangles (partie faible et soutenue) devenaient très larges.

A ces divei's inconvénients il y avait un remède, c'était de faire les ai'cs-d(>ul)leaux et les arcs-formerets, non plus en plein-cintre, mais en arc aigu. De la sorte, on rapprocbait les nervures, on diminuait les distances entre les sommets des divers arcs, et partant on réduisait les triangles de maçonnerie légère (jui devaient combler ces distances. De plus, on corrigeait par le surélèvement des côtés la foi-me déplaisante de la voûte; enlin l'arc aigu ayant une poussc'e beaucoup moindi'e, les triangles qui s'y rattacliaient prenaient avec lui une inclinaison plus rapprocbée de la verticale et devenaient moins lourds. (Vest ainsi que l'ogive, qui, à l'époque romane, avait été accidentellement et obscurément employée çà et là dans les parties basses de l'étiifice, lorsqu'une nécessité absolue le commandait, se montra dans les parties hautes vers la fin du xii'' siècle, et y fut accusée franchement comme joiumt un rôle voulu |iar la construction même'.

' Oiicllf que soit son ('t.ymologio, le mot ngire, qui signilie au jourd'luii arc aigu, aie ])iis(', signiliail, à l'oiiginc, nervure. Ou appelait oyivcs les arcs diagonaux que

ARCHITKCTURK. ^91 Les choses en étaient là, lorsque le grand mouvement histori(|ue dont nous avons parlé lit naître dans tout le nord de la France le Ix soin de bâtir de vastes cathédrales, à commencer par les villes du domahie royal, Paris, (Chartres, Bourges, Beauvais, Sentis, Rouen, et surtout par celles qui avaicTit donné le signal de ranVanchissenicnt des conimunes, telles

Si les arcs élevps sur les iliamùtres lîC, BD, sont dos arcs (ileiu ciiitre, lo point 0 se trouse bien plus ilistant du point A que le point JI, et chaque triangle spliérique devient plus lourd par sa c<jurlje, plus embarrassant par sou étendue et plus disgracieux par sa forme.

que Laon, Reims, Amiens, Soissons, Noyon. Tout ('tait pi'èt pour ravèjiement dune nouvelle architecture; mais des problèmes importants (•estaient à résoudre : éclairer l'église, l'agrandir, l'élever sur des poiuts d'appui légers, tenant peu de place à l'intérieur, et laissant de l'espace à l'agg-lomération et au mouvement de la foule.

Un seul membre d'architecture contenait les trois solutions : c'était y iit'c-honlarit mis à découvert.

L'arc-bontant (ou butant), qui est une portion d'arc destin(^e à buter une voûte, ("tait, connu et (|uelquel'ois mis en (euvre dans l'époque romam', mais il y était toujours mas(|ué; on le (nudiait sous la toilui'e des Jiei's

l'on avait substitués aux arêtes de la voûte romaine, et conmie ces ar(^s diagonaux se croisent à la clef, on les appelait aussi croisées d'ogives. Or, les nei vures tliugonales qui, dans le principe, étaient surbaissées, c'est-à-dire décrivaient la courbe d'un demiovale, furent bientôt tracées en plein-ciidre, pour les raisons que nous avons dites, lien résulterait que le mot ogive l'dait a[iplii[ué à des arcs ([ui, b' plus orilinaircnicnt, étaient en plein-cinlre. Mais, comnic^ (bmx pleins-ciulres ijui se croisent sur le papier dessinent par leur intersection un arc aigu, l'arc aigu fut égalenn-nt nonuné ogive, recevant ainsi le même nom que les courbes qui l'avaient engendré- Voilà comment la signilication actuelle du mot ogive peut être en quelque manière juslitiée.

Au surplus, l'arc aigu, nous venoas do le d(hnon(r(n', Joue un double rôle dans l'arc du moyen âge. Il n'y l'st pas seulement à l'état de ligui-c ; il y est à la lois expressif et constriictif. Nous croyons donc qu'il ne s^'rait pas tout ;i, tait juste île dire avec quel-

29i2 (illAMMAlRE DES ARTS DU DESSIN.

latérales. Il en résultait que la grande nef était éclairée seulement par les fenêtres des bas-côtés, parce qu'il n'y avait pas entre la Aoùte du milieu et les voûtes latérales une différence de hauteur suffisante pour ouvrir des jours.

Cependant la voûte des nouvelles catliédrales devant être portée sur des piliers isolés et minces, insuflisants pour résister à la poussée, il fallait bien que rarcliitecte cherchât au dehors la résistance qu'il ne pouvait se ménager à l'intérieur. Cette résistance, il la trouvait dans rarc-])outant. Tout dabord, il eut l'id(''e d'opposer à la poussée un contre-fort prohuigi' qui serait porté dans toute son étendue par la voûte des bas-côtés; mais il reconnut bientôt que ce contre-fort massif contenait des parties inutiles et chargeait énormément la voûte latérale, qu'on pouvait l'évider et le construire en arc de manière à résister à la poussée oblique des voûtes par une poussée oblique en sens contraire. Une fois ce contre-fort changé en arc, on se vit souvent dans l'obligation de le doubler pour atteindre à des Aoûtes très hautes, et pour étayer deux fois le long- pilier qui les soutenait. Souvent aussi on doubla l'arcboutant pour donner plus de force au premier en le chargeant d'un second, alin ([u'il ne fût pas relevé par l'effort de la poussée des voûtes. On eut alors l'idée ingéni(nise d'utiliser le second arc en lui faisant porterie conduit des eaux pluviales, qu'on pouvait ainsi rejeter promptement au deliors, au lieu de les laisser s'égoutter par le larmier des corniches du grand comble. Et si l'arc-boulant ne s'élevait pas, pour remplir sa fonction, à la hauteur de ces corniches, on lui faisait porter une construction à claire-voie qui n'était autre chose (|u'un aqueduc incliné pouvant être élégamment décou})é à jour.

Toutefois, rarc-l)Outant n'est pas une force inerte : c'est une force agissante, un peu élastique même, qui pousse et qui est poussée. Si l'arc est trop fort, il tend à renverser la construction en dedans; s'il est trop faible, il ne l'empêche pas de se déverser au dehors. Il faut donc calculer

ques archéologues, doiil l'opinion est d'ailleurs d'un grand poids, tels que M. Mérimée (Essai sur l' Architecture religieuse), M. de Vogué [Ejlises delà Terre Sainte), que l'ogive a fort peu d'importance dans l'architecture gothique et qu'elle n'y est pas nécessaire. On pourrait sans doute bâtir une église dans le sj^stème gothique en remplaçant les arcs aigus par des arcs ploin-cintre et par des arcs surhaussés ou surbaissés (dont l'aspect, par [larenthèse, est fort faid), comme à Saint-Eustache, par exemple; mais il est cla,ir que l'impression produite ne serait plus la même, car pour soutenir des arcs beaucoup plus lourds, il faut non seulement des arcs-boutants plus solides, mais des piliers plus forts ou plus serrés, de sorte que le monument perd à la fois son caractère optique, la légèreté, et son caractère moral, l'aspiration. Notre opinion, du reste, semble partagée par des écrivains non moins compétents, et qui ne font pas aussi l)on marché de l'ogive, tels que M. Vitet {Notre-Dame de Noym), M. Alfred Darcel {Essai sur f Architecture oijioale) et M. Félix de Veraheil {Annales archéologiques clc Didrun, timie XXtlI).

ARCHITIJCTUHE. . 293

rigoureusement lenergie de s;i r<''sistance, pour que cetle r('sistance, qui est un secours, ne devienne pas un danger. Et cela môme ne suffit

auc-boutant de la catheduale be beau vais. (Tel qu'il était uu xiii" siècle, d'après M. Viollet-le-l)ue. )

poini, car il iiuporlc de délerniiner avec [)récisioii le poiiil on devra être iq>pli({uéi ai'c-lxju liuit, c'est-à-dire oii il devra exercei' la pression ([ui fera

29i GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSIN.

(Mjiiilibre à la poussc-e des voûtes, cai- si ce point est fixé trop haut, la voûte qu'il s'agissait de maintenir fera son effort en dessons; s'il est fixé trop bas, elle s'écartera en dessus, et les pressions obliques cessant de se contre-ba lancer, le pilier, ({ui n'aurait dû porter qu'une cliarge verticale, est renversé à 1 extérieur dans le [tremier cas, à l'intérieur dans le sec(ni(l.

Certains arrhilectes, ceux de lîeinis et d'Amiens par exemple, pour éviter que l'action de l'arc-boutant ne dépassât le but, lui opposèrent, à l'endroit oii il venait s"ap|)[iquer, un surcroît d'épaisseur dans le mur, et firent porter sur une colonne isolée ce surcroît d'épaisseur dont laddition était fort bien entendue, car il est plus facile d'ajouter à la force de l'arc-boutant, s'il est trop faible, que de diminuer son action, s'il est trop fort.

On le voit, c'est une invention bien ingénieuse que l'arc-boutant, mais qui n'es! pas sans inconvénients et sans périls, et qui veut être maniée par un maître consommé dans l'art de bâtir. Il faut aussi reconnaître que l'arc-boutant mis en évidence nous donne l'idée d'une stabilité chanceuse, à laf[uelle on a pourvu par des étais permanents, et que, (oui reposant sur les lois de ré(|iiilibre. l'espi'it est naturellement alarmé

la pensée (|u un seul arc-bontaiit peut enti'aîner par sa ruine la chute de tout l'édifice. Mais « demander une église gothi((ue sans arc-boutant, dit M. VioUet-le-Duc, c est demander un navire sans quille; c'est, pour l'église comme pour le navire, une question d'être onde n'être pas. »ll y a donc nécessité absolue d'employer l'arc-ljontant pour soutenir un monument qui doit être, au dedans, léger, A'aste et haut. Que si la \ ue extérieure du monument en est le plus souvent gâtée, comment regretter ce sacrifice (juand on songe aux effets sublimes qu'il nous a valus à l'intérienr?

Et d'abord un grand changement s'estopéré dans les lignes dominantes. Au lieu (|ue les architectures antérieures accusent fortement les horizontales, ce sont ici les verticales qui se prononcent. L'Egypte, la Grèce, toute la haute anliquit(''. avaient recliei'ché les effets des grandes lignes })arallèles â l'Iiori/on, et y avaient reconnu l'exjjression imposante du calme, de l iinniobilité et de la durée. Nos artistes du moyen âge, au contraire, impriment àleurs édificesun caractéreou plutôt un mouvement d'ascension, car ces longues colonnes, qui dans les bidles églises gothiques nionteni sans interruption jusqu'à la voûte, elles semblent se dresser snr leurs bases, l^e monument, au lieu d'être assis snr des horizontales, s'élance sur des iiei'pendicuhiires. Autre innovatîon, et celle-là, merveilleuse! Dans le l('ni[)s même où nos architectes laïqiu's imaginaient le système des arcsboutants,ce système était compb'tc' par une in\ention admirable qui allait transformer l'aspect inlerieui' de l'église g()thi(|ue, ainsi (pion \a le Aoir.

AliCHITECTllRK. 293

Une fois rarc-boiitant trouvé, tout le poids de l'édifice portait sur certains points seulement, puisque la poussée (l'aclion oblique) était rejetée à l'extérieur et allait se résoudre sur les contre-forts, tandis que le poids (la charge verticale) était porté par les piliers intérieurs. De cette combijiaison il résultait que le mur élevé entre deux arcs-boutants n'avait plus qu'une utilité restreinte et pouvait être percé de grandes ouvertures ; mais encore fallait-il qu'il subsistât, car il avait une fonction à remplir; il supportait la charpente du grand comble. Pour rendre ce mur complètement inutile, queLjuun s'avisa de faire porter sur l'arc-formeret la partie de mur destinée à recevoir la charpente, et voici comment :

Le lecteur a au plus haut que les former ets sont les arcs })arallèles à l'axe principal de l'édifice. Primitivement, ces arcs n'étaient qu'une bor dure de la voûte, un ourlet (pour ainsi parler) encastré dans le mur latéral. Vint un artiste — un de ces grands artistes dont les noms nous demeurent inconnus! — qui eut l'idée simple en apparence, mais singulièrement féconde, de substituer à cette bordure un arc véritable, un arc aussi solide, aussi résistant que les autres nervures de la voûte. Ainsi transformé en arc, le formeret se troviva suffisamment fort pour soutenir le comble. Dès lors le mur placé au-dessous de ce nouveau formeret devint superllu ; on put faire le vide sous les formerets entre les arcsboutants, et ce vide put être empli par une muraille de verre.

Et maintenant quels résultats admirables vont avoir ces deux conceptions : le formeret et l'arc-boutant?

Grâce â l'arc-boulant, l'église est haute et h'gère, d'autant plus légère qu'elle est plus haute, car ses points d'appui, réduits à n'être que des verticales rigides, peuvent monter, grandir, s'allonger, sans croître en épaisseur. Grâce au formeret, l'église est inondée de lumière, et la clarté en est même si abondante, qu'elle ôterait au monument sa poésie religieuse en substituant la banalité du grand jour à la demi-obscurité si imposante de l'église romane. Mais un art tout plein de prestige vient tempérer cet excès de lumière, qui serait une distraction pour l'esprit, une fatigue pour les yeux. Que dis-je?la peinture sur a erre, en mod(''rant les rayons du soleil, leur restitue les couleurs du prisme. Traversés par la lumière, les vitraux resplendissent des tons exaltés du rubis, de l'énieraude et du saphir; ils remplissent de mystère et d'opulence les longues nefs du temple, et les courbes du sanctuaire, et les chapelles liasses qui rayonnent autour du chœur, et l'abside profonde. Les trésors de l'Orient, que les mages avaient apportés jadis aux pieds d'un Dieu enfant et pauvre, ils étincellent encore dans les grandes roses du portail et des transepts, et dans ces vitres immenses qui ont le chatoiement des pierres précieuses, l'éclat des diamants et de l'or. Et au milieu de cet écrin apparaissentles hautes figures des saints et des anges, qui, revêtus de leurs robes lumineuses, semblent ouvrir aux croyants les perspectives du paradis;

296 GHAJVLMAlliH DES ARTS DU DESSIN.

OU bien ce sont des légendes que le peintre a distribuées dans les petits compartiments de sa grande A^errière, et dont les innombrables épisodes, à travers le réseau de plomb qui les entoure et les sépare, composent un inintelligible et comme un incb-cliiflrable grimoire qui remplit l'âme de pensées vagues et de songes... Chose étrange ! dans un édifice où la prédominance des vides sur les pleins est si frappante, les artistes

s T 1 I. K 1' Il I M A I li E . S T Y L K 1\ A ï 0 N N A N ï . S T ï L E l- h A M li 0 Y A N T .

xni'^ sii'cie, xiv'^sièclo. xv*' siècle.

du xui" siècle, au moyen de la peinture sur verre, qui assombrit tous les vides, ont su produire des impressions graves, préparer l'esprit au recueillement et répandre une teinte de mélancolie dans une basilique oiivert(> de loirtes parts aux sentiments qu'inspire la gaieté du jour. Aussi ne pouvons-nous entrer dans ces vastes catbédrales, où la lumière est assourdie par la couleur, où l'ombre scintille, sans éprouver un étonnement qui interrompt soudain le cours de nos pensées et nous conduit à une certaine rêverie. « Il n'est âme si revescbe, dit Montaigne, qui ne se sente touchée de ([uelque r(''vérence à considé-rer cette vastité sombre de nos églises, et ouïr le son d(''Volieux de nos orgues. Ceux mêmes qui y entrent avec mespris sentent quelcue frisson dans le cœur. »

Cependant elles sont bien loin, nos cathédrales gothiques, d'avoir en i'(''alit('ï la grandeur qu elles ont en apparence. En sacrifiant l'une des ti-ois dimensions, les architectes ont lait paraître la hauieur plus haute, la i)] ()t'oii(h^iir ])liis profonde. Etroite relativement à sa longueur, chnque nef |ii-o(liiit aii\ yeux l'illusion d'une avenue qui se prolonge et dont l'exlréuiil('' recule. Peu étendue rehitivement à son élévation, la voûte })arait d'une hauteur efl'rayaute, et les piliers qui la soutiennent, composés de colonnelles grèles c(ui nnuitent jusqu'à leur chiipileau sur une ligne non inl('n'oin[>ue, semblent encoi'e plus légers (ju'ils lU' sont, parce que

AUCHlTECTURlv -i-'T leur diamètre réel est dissimulé par les saillants et les rentrants qui les dégagent. Ainsi tout concourt à tromper l'oeil dans le sens et au profit de la grandeur, tout conspire à Irapjjer l'imagination des fidèles, à l'ctonner, à l'éblouir.

Ce n'est pas tout : il est dans l'architecture ogivale un artitice qui ajoute encore à son étendue apparente, c'est qu'elle est toujours construite à l'échelle de l'homme. On entend par échelle un objet de comparaison placé en certains endroits de l'édifice, à la portée du spectateur, pour lui l'aire apprécier l'acilenient les dimensions de l'œuvre. « Par exemple, dit M. Mérimée {Moni/eur universel), vous dessinez dans le désert un colosse égyptien : rien n'indi({ueva sa grandeur à ceux qui verront votre croquis. Vienne un Arabe qui se perche sur l'oreille de la statue, à l'instant elle devient colossale... \j échelle que les maîtres du moyen âge ont préférée, c'est la moyenne de la stature humaine, et non sans raison, car cette mesure est une de celles que l'œil juge le plus vite. »

Les monuments de l'antiquité, lorsqu'ils avaient une médiocre étendue, l'Érechthéion d'Athènes ou le temple de Thésée, paraissaient faits à l'usage de i'iiomme; mais sitôt que l'édifice venait à grandir, tout grandissait dans la même proportion ou à peu près. Chaque partie ayant un rapport secret (quoique variable), avec le diamètre de la colonne, les détails augmentaient, et il arrivait un moment où l'architecture semblait i'aite pour des géants. Les degrés ne pouvaient plus être enjambés, les balustrades n'étaient plus à hauteur d'appui : l'artiste s'étant préoccupé de Fart et non de l'homme. Toutefois, comme il fallait bien obéir à la nécessité, lorsque le temple avait des marches difficiles à monter, comme au Parthéiion, ou impossibles à franchir, comme à Sélinonte, où chaque degré' mesurait la hauteur d'un homme ordinaire, on ménageait çà et là des subdivisions de degrc'S (pii rendaient praticable l'accès du temple.

Il n'en est pas de môme dans la cathédrale du xm° siècle; elle est toujours conçue à l'échelle de l'homme. Le temple peut grandir en dimensions, les parties qui sont faites à destination humaine w. changent point. Les degrés restent les mômes ; les portes ne s'élèvent pas plus liant qu'il ne faut pour laisser [)assor un évèque avec sa crosse, ua guerrier avec sa lance, un prêtre avec sa l)annière. Les piliers les plus élancés ont le même diamètre que les piliers les plus trapus, et à Notre-Dame de Paris, à Cliarires. à lleims, comme dans une église de village, l'on peut monter les marches, s'appuyer sur les balustrades, atteindre au b(''nitier, et les piliers, n'étant pas plus gros ici que là, laissent passer le regard de l'homme, qui peut ainsi plonger au fond de l'église, à quelque place qu'il soit assis ou agenouillé; tandis que, dans un temple colossal comme celui d'Agrigente ou de Sélinonte, l'homme devait se mouvoir à tout instant poui- faire le tour des colossales colonnes qui lui obs-

truaient le passage ei la vue. Nul doute, assurément, que rarcliitecture grecque, dont nous ne voyons plus que les i-uines, ne renfermât quel(|ue détail propre à servir d'échelle pour mesurer l édilice et poiir avertir les yeux de sa grandeur. Par exemple, les boucliers qu'ils avaient l'habitude de suspendre au-dessus des colonnes, sur l'architrave des façades, devaient accuser la hauteur de ces colonnes, comparée à la stature humaine. Mais dans rarcliitecture ogivale, Yéchelle est partout présente, et sa présence est regardée comme un principe, '( de manière que le spectateur, disait L. Lassus [Annales arcliéologiques)^ trouvant partout un point de comparaison avec lui-même, sent toujours sa petitesse devcUit la grandeur de rensemhle. »

Quant à l'ornementation, elle se présente aussi sous un aspect nouveau. Renonçant aux chapiteaux historiés et aux feuillages fantastiques du style roman, elle devient essentiellement végétale et ne s'attache plus qu'à une fidèle imitation des feuilles et des plantes indigènes. « Mais au lieu d'idéaliser les végétaux, dit M. Yitet [Noti'e-Datne de Noijon), au lieu de leur prêter une forme conventionnelle en liarmonie avec le caractère des monuments antiques, on les copie purement et sim|)leincut, on les calque d'après nature, et l'on en rechercluï les modèles, non plus en Orient ui sous le beau ciel de la Grèce et de l'Italie, mais dans nos forêts et dans nos champs. C'est la feuille de chêne, la feuille de hêtre, c'est le lierre, le fraisier, la vigne vierge, la mauve, le houx, le chardon, la chicorée et tant d'autres plantes, toutes de notre sol et de notre climat, qui viennent couvrir les archivoltes et composer les chapiteaux. Jamais ces vég(''laux modestes n'avaient reçu tant d hoinieur... » Mais la vérité surprenante et voulue de ces sculptures imita tives n'est pas le seul mérite de l'ornementation gothique. D'accord entre eux, le sculpteur et l'architecte ont pris la mesure des assises que la carrière leur fournissait; ils ont prévu les joints tie l'appareil, les sutures de la construction, et, tout en laissant au ciseau sa liberté, ils ont donné à leurs motifs d'ornemeut les limites de la pierre elle-mêine, ou, si le motif était plus grand que la pierre, ils ont eu soin ([ue le joiu t tombât toujours dans l axe de l'oi'nement, (pi'il en fût la ligne niédiaue, de façon (|ue chaque morceau formât un tout à lui seul, ou (pi'il fût la moitié symétrique d'un autre morceau. Précautions (hJlicates! et pourquoi faut-il (jiie l'on dédaigne aujourd'hui de les |ireudre?

Non, iiou. ils n^'taienl pas des barbares, les architectes du xui'' siècle, les JMerrc de Monlercau, le^ Mobei'l de Luzarches. les Yillard de Honnecoui't, et tant d'aulres dont les noms ont pc'ri! Au contraire, ils furent ing('Miieiix (piebpielois jusqu'à la sublilil(''; ils furent logiques toujours jus(|u'à la rigiKMii'. i^l ('(luniie si. à lrav(U'sles ténèbres du nujyen âge, une lueiii" (le l aiilicpiilc grec(pie l'ùl arri\ (5e jus([u'à eux. ils tirent revi-

AliCFIITKCTUIlK. 209

M'G, en les appliquant à l'ai'l, du clirislian isnie, quol(pies-uns des lumineux principes de l art païen. Ouel({ue radicale que nous paraisse la différence des deux sLyles, le style oj^ival et le style grec, on les trouve soumis, l'un et l'autre, à certaines lois de proportions harnioni(pies et à l'empire de cei'tains nombi-es dont la vertu se r(''pète et se multiplie. L'église normale présente une largeur qui est contenue trois l'ois dans sa longueur; la largeur de l'arcade principe (celle de la grande nefj mesure la hauteur des colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de cette largeur qui est contenue trois fois dans la façade et neuf fois dans la longueur totale de l'église. La largeur du tout est égaie à la liauieur de la voûte centrale, et cette hauteur de la voùle est à sa largeur connue 2 est à 7. La croix de l'église est rigoureusement déduite de l;i tigure par la- (picllc! Euclide construit le triangle équilatéral, et ce triangle, inscrit dans l'ogive de la belle époque (l'ogive en tiers-point), en mesure l'élancement et en affermit les courbes. Un rythme mathématique, une géométrie secrète, engendrent la pondération des façades comme dans le temple grec, et président à la constriiction de tel édilicc ipii scmblail avoir été le produit d'un pur sentiment.

Il y a plus : selon la loi que le g(''nie de Mnésiclès et d'irniius a\ail si clairement écrite dans l'ordre (l(iri(|iu', l'ordre grec par excellence, nos artistes français voulurent que la construction engendrât elle-même sa décoration; que toute nécessit('î devînt beauté; ([ue l'architecture, cessant de porter un masque, retrouvât son éloquence daus sa franchise. Ainsi, le croirait-on? en bâtissant nos cathédrales, ils obéissaient, sans le savoir, aux plus importants des principes qui avaient produit l'éterludle beaut(^ de l'art grec. C'est en vertu de ces pi'incij)es, différemment appliqués, que les Yillai'd, les Pierre, les Robert, maîtres obscurs sortis du peuple, ont opéré une révolution si nuMUOi-able dans l art de bâtir. Une résolution, dis-jc, car ces contre-forts détachés, ces arcsboutants mis en évidence, sont inq)rimer à l'architecture um; physionomie nouvelle en accusant avec énergie, en écrivant sur le ciel l'ossiiture du monument et ses couditiojis de stabilit('' cliang('H's en motifs ih» décoration.

Il faut le répéter enetïet, dans l'architeclure française du xni'' siècle, tout s'enchaine avec une logi(]ue rigoureuse, et la grâce y est tou joui's une forme de l'utile, (chaque nécessité de construction y (le\ient le prétexte d un ornement, et les conceptions les j)lus ca])ricieuses en ajipa renée ne sont qu'un moyen d'embellir rolx'issance de l'artiste aux lois inexorables de la pondération. Les pyramides dentelées, appeb'es pinacles^ qui surmontent les piliers et les contre-forts, ne sont auti-e chose ({ue les poids dont il faut <-liai'ger ces conire-forts et ces piliers, pour les maintenir dans la v(îrticale. Les constructions à clair(!-voie, si dt'licates, si élégantes, que portent les arcs-boutants sur leurs chaperons, ne sont

que des aqueducs inclinés qui A'ont chercher l'eau pluviale à la hauteur des corniches du grand comble, pour les rejeter au dehors par le chemin le plus rapide et le plus court. Ouelquefois, lorsque Tarc-boutant est double, ses deux courbes sont réunies, comme à Chartres, par des arcfi,tures portées sur des colonnettes rnyonuantes, en l'orme de roue, et cette élégante image n'est qu'un moyen de rendre les deux arcs solidaires par une construction qui, dans sa légèreté, a toute la force d'un mur plein.

Page 1