ARC-BOUTANT D K LA GATSIÉBRALE DE CHARTRES
Ces grandes têtes de chérubins (pii d"en haut nous regardent, ces figures d'anges aux ailes dc'ployées, qui scnddeut voler dans le ciel de l'église ou s'être pos(''es un instant sur bi cb'l'des voûtes pour dc'rouler les Ecritures, ce n'est pas le seul besoin de la (b'coration qui les a biit sculpter à la rencontre des nervures diagonales de la voûte : ces belles fantaisies répondent à une b»i secrète de la construction qui veut que la clef ait un [loids [)lus (■()usi(b''rable que b's cbiveaux avoisinants, alin (jue sa pesanletir les serre, et, en les serrant, les consolide et les empêche de se s(iub'\('i' sous la pression des reins. ]"]nlin, ces hgures étranges de vieux pi'cqibi'Ics, (le jeunes femmes, ou (b^ moines accroupis, écrasés, grimacanls, (pii l'dul saillie aux aiii^les supérieurs des ouvertures gothi- ({ues, elles sont là ponr j'eni|)lii' l'oflice d"un support avancé, d'un cr»'-
heau, qui, en diiiiiinuuit lu portée du lintenu, le soulage et en prévient la i"upture.
En résume, (juatre minces piliers reliés ensemble par six arcs, dont deux se croisent en diagonale et les quatre autres sont [larallèles deux il deux ;
Ces six arcs, ou cintres permanents, constituant la carcasse d'une voi^ite dont il ne reste plus qu'à couvrir les triangles par un remplissage de maçonnerie très légère ;
Quatre arcs-boutants pour contre-buter la voûte; (juatre contre-forts pour recevoir ces arcs-Ijoutants, et ce mécanisme répété autant de l'ois que l'exige la grandeur de l'édilico;
La solidité par ré(]uilil)i-e substituée ainsi à la stabilité de l'entablement grec;
L'ogive employée systématiquement pour tous les arcs, grands ou petits, à l'exception des arcs diagonaux de voûte, qui sont le plus souvent en plein cintre ;
Les murailles devenues inutiles et pouvant être remplacées par dos |)arois de verre qui tempèrent le jour en le colorant; La prédominance des vides sur les pleins ;
La légèreté dos points d'appui laissant à l'iiUcM-iour le circulation libre et beaucoup d'espace ;
Les moyens de solidité rejetés à l'extérieur et la beauté du deliors sacrifiée, s'il le faut, à la beauté du dedans;
Enlin, uue sculpture plus expressive que belle et une ornementation uniquement empruntée do la flore locale ;
Tels sont les éléments et les caractères, tel est l'organisme de l arcbitecture que l'on appelle gotliique, et que nous dev ons aj)pelor nationale, puisqu'il est incontestable, et maintenant incontesté, qu'elle est d'invention française.
Ici finit 1(1 premier livre de la Grammaire des Arts du Dessin. L'étude des grands systèmes d'arcbitecture qui ont prévalu dans le monde nous a conduit à la notion de quelques lois générales et génératrices qui peuvent servir également à expliquer le passé, à éclairer l'avenir.
Les monuments égyptiens nous ont monln'' (jue l'immensité des dimensions, la simplicih' îles surfaces, la rectitude des lignes et leur continuité j)euvont engcmdrer dos ell'ets sublimes.
Les nionvunents grecs nous ont appris ({ue le beau dans l'arcbitecture tient aux [)rincipes d'ordre, de proportion et d'barmonie ; que, cependant, le canon dos proportions n'est pas une règle absolue, iutlexible, mais au contraire une formide élastique, uue mesure que l'artiste peut enfler ou alTaiblir selon les convenances créées parle sens moral du monument, par son assiette et sa ])erspective, par les circonstances locales
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et les conditions environnantes; que de simples changements dans la proportion et l'espacement des supports et dans leur relation avec les parties supportées peuvent transformer la physionomie d'un édifice en lui impriiuaiil ou les accents de la force, ou le sentiment de la délicatesse et de la grâce, ou le caractère de la magnificence, et que trois modes, troh ordres susceptibles de se nuancer eux-mêmes en se rapprochant ou en s'éloignant les uns des autres, ont suffi à exprimer toutes k's pensées antiques.
LesRoniains, plus puissants constructeurs qu'habiles artistes, nous ont enseigné, parleurs erreurs, que les formes de l'architectui'e, alors même qu'elles sont imaginées par la poésie ou suggérées par un libre caj)i-ice, ou puisées dans la nature, doivent épouser la construction et non la masquer, en accuser l'ossature et non la couvrir, en avouer enfin les nécessit(''s inévitables, mais pour les convertir en b(,'autés :
(.)ue superposer des ordres différents, c'est donner à un seul édifice des caractères inconciliables et commettre la même faute que d'iirtroduire les formes du madrigal dans une épopée; que les ordres ne peuveut être surperposés d'ailleurs sans subir vme altération essentielle, puisque rentre-colounenient, étant un des principaux moyens d'expression daus cIkkhu' oi'dre, ne saurait convenir à l'un sans mentir à la signilicatiou de l'aiilre ; : . ■ ,
Que l'architecture en arc et l'architecture en plate-bande sont deux méhodes de construction issues de deux principes ditférents; qu'il ne faut point les marier, sous peine de manquer à l'unité et à la logique en employant deux sup})orts pour soutenir le même fardeau, et parce (piuii principe ne doit pas être l'accessoire et l'appoint d'un autre principe, pas plus qu'une pièce d'or ne peut être l'appoint d'une autre jiièce d'or.
L'observation et l'analyse des impressions de (diaque jour nous ont fait voir qiK' les surfaces tie l'architeclure deviennent sévères jusqu'à la tristesse ou éveillent des idi-cs de liljerhî et de plaisir, à mesure que les pleins remport(,'nt sur les vides ou les vides sur les pleins ; qu'ainsi les pleins et les vides sont les longues et les brèves du langage de l'architecte, ou. pour dire mieux, les spondées et les dactyles de sa poésie.
L'étude compar(?e des divers styles nous a fait sentir ([ue la préférence donnée par les divers })('U|)l('s à une diinensioii dominante était une mai'fjue de leur gé'uie;
Qvu? le sacrifice de l'une des trois dimensions est un éb'ment de grandeur;
Que l'éteiulue en protoiuleiir jieut produire l'expression d'uiu' terreur mystérieuse ;
Que les grandes borizontales (l'étendue en largeur) ont uiu^ expression (le calme, de l'alalité et de durt-e ;
<Jiie les grandes verticales (Tétendue en hauteur) ont un caractère
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d'élancenient et d'aspiration qui exprime le sentiment chrétien et peut exalter les âmes;
Que les arcs, les voûtes et les coupoles ro'pondent à des idées de hardiesse, de liberté et d'équilibre;
Que l'essentiel de la décoration doit être engendré par la construction ;
Qu'il importe, enfin, à la dignité de rarchitecture monumentale de n'en pas tounnenter les surfaces et de n'en pas rompre les lignes pour le seul plaisir de la variété, comme il importe à la beauté de l'ornementation de ne la point prodiguer, mais de la faire valoir en y ménageant des parties lisses, de larges repos.
Il faut en convenir, il faut le dire avec courage, ces grands principes ont été méconnus par la Renaissance. Ce qu'elle a fait renaître^ ce n'est pas l'architecture à jamais admirable des Grecs, c'est l'architecture dégénérée des Romains. Égarés à la suite de Yitruve, trompés par ces monuments de Rome que rehaussaient le prestige de l'aiiliquité et la poésie des ruines, les artistes italiens ne connurent l'art grec que dans des exemplaires altérés et corrompus; ils crurent voir la perfection là oii régnait la décadence. La Grèce, conquise par les Turcs au beau milieu du xv" siècle, demeura inconnue à tous ces maîtres dont le goût eût été excellent, s'ils l'avaient puisé à une source plus pure, iîrunelleschi lui-même, et Léon-Bastiste Alberti, qui florissaient au commencement du xv° siècle, ne firent pas d'autre pèlerinage que celui de Rome. Bramante, Michel-Ange, Perruzzi, Serlio, Sansovino, Vignole, Palladio, Scamozzi, n'eurent sous les yeux que l'architecture abâtardie des empereurs et quelques beaux types du corinthien. Cependant les temples de la Sicile et de la Grande-Grèce étaient à leurs portes; mais aucun d'eux n'en fut averti, personne n'en découvrit, n'en soupçonna l'existence. Et cependant, pour ces hommes de génie, ne pas connaître l'antique eût mieux valu que de le mal connaître.
Les ordres grecs par excellence, le dorique, si mâle et si fier, l'ionique, si précieux et si élégant, sortirent de leui's mains tels que Vitruve les enseignait, défigurés, dépouillés de leur caractère : l'un aminci, affadi, l'autre ayant perdu sa signification symbolique, ses formes intentionnelles, sa délicatesse. A l'instar des Romains, les artistes de la Renaissance ont donné une base à l'ordre dorique, comme pour en mieux marquer l'atfaiblissement ; ils ont monté toutes leurs colonnes sur une plinthe carrée, également contraire à la convenance et à la grâce; ils les ont hissées siu' un piédestal sans y être contraints ])ar une différence de niveau; ils ont superposé les ordres en greffant les colonnes sur les piedsdroits et l'entablement grec sur l'arcade étrusque ; ils ont morcelé mal à propos la hauteur de leurs monuments par des corniches qui n'ont aucune raison d'être là où elles ne sont pas la couronnement de l'édi-
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fice; ils ont brisé, dénaturé les frontons.. Faute d'avoir connu les belles antes grecque , ils ont repris la tradition romaine de ces colonnes aplaties, équarries, qui, pi-nétrant le mur sous le nom de pilastres, continuent d'y fleurir sur un plan carré, et présentent une image de maigreur dans ce qui doit être et paraître un surcroît de force.
Plus lieureux dans l'arcliitecture des arcs et des voûtes, dont les Rumains avaient laissé de majestueux modèles, les Italiens des xv*" et xvi" siècles l'ont recommencée avec beaucoup d'éclat, sans aller pourtant aussi loin que les Grecs de Byzance, qui osèrent élever ime coupole immense sur quatre pendentifs, fiardiesse qui n'avait pas eu d'exemple et qui n"a pas eu d'imitateurs, pas même dans la personne de Brunellescbi, à Florence, et de Michel-Ange à Rome. Brunellescbi, toutefois, eut le mérite d'inventer la coupole à double voûte, qui permet de donner à la Aoùte intérieure une autre courbe qu'à Ui voûte extérieure, laissant un vide entre la convexité de la première et la concavité de la seconde.
La France, qui a toujours été si féconde en grands architectes, n'a fait malheureusement qui suivre pendant trois siècles les errements de la Renaissance italienne, qu'elle prenait pour de l'architecture classique renouvelée, et cette longue méprise a duré' jusqu'au jour où la Gi'èce, devenue libre, s'est ouverte aux explorations de ses libérateurs.
Par une renconti'e merveilleuse, au moment oii s'opérait la vraie renaissance de Fart grec, à ce moment môme, il se formait en France toute une école de travailleurs, ardents à étudier l'architecture gotbique, si longtemps réputée barbare. Pendant que les temples d'Egine et de Phigalie étaient rendus à la lumière, que l'expédition de Morée découvrait le temple de Jupiter à Olympie, que l'on explorait à nouveau les antiquités de l'Atlique, si incomplètement et si imparfaitement dessinées vers la tin du dernier siècle ; que les monuments antiques de la Sicile nous étau'ut magnitiquenient restitués; que le Théséion, la Victoire Aptère, les Propylées, le Parth('non, l'Erechtliéion, se révélaient à nous dans toute leur beauté, enfin comprise; pendant ce temps, disonsnous, une jeune génération s'élevait, animée des sentiments qu'avaient inspirés la chevalerie et le christianisme. Un grand poète évoquait tout un monde de poésie autour de Noti-(!-Dame de Paris. Des archéologues passionnés marchaient à la d(''cou\ crl(} de ces cathédrales qui, depuis trois siècles, n'avaient pas lixé un seul regard. Celui-ci ouvrait avec autorilé un cours d"anli([uilés nationales; celui-là, d'un style plein de dignilé et de chaleur, décrivait Notre-Dame de Noyon comme il eût décrit les Propylées. Un autre fondait les Annales de l'art chrétien; un autre Iransformiiit l'IIotel de (jluny en un splendide musée des arts au luoven âge; d'îiuti'es puhliaieiit et commentaient l'Album reti-ouvé de Villard de Ilonnecourl... et, |)arallèlement à ces Iravaux. des arcliilcctcs émincnts. conxaincus. restauraient aAec une sagacité
admirable nos églises romanes et ogivales, en constriiisaienl de nouvelles, et, remontant à la tradition grecqne à travers le jnoyen âge, ressusci taient le principe si énergiquement écrit dans l'ordre doriqne, ce principe primordial et fécond, que les grands accents de l'architecture et ses lignes dominantes doivent être, non pas u n mensonge du constructeur, mais un aveu de la construction. Ainsi la vérité nous revenait par toutes les portes à la fois. La même période voyait fonder la Commission des monuments historiques et l'Ecole d'Athènes. Un nouveau jour éclairait en même temps l'art chrétien réhabilité et l'architecture d'Ictinus, si semblable à la sculpture de Phidias.
Comment désespérer maintenant de notre architecture, (|uand on songe que la connaissance des beaux modèles est toute récente et que la véritable Renaissance ne date pas de trente ans? Guidée par l'étude et par une critique lumineuse, armée de toutes pièces, notre école a devant elle aujourd'hui la plus illustre carrière. Elle peut désormais, réconciliant les rivalités, couvrir des vides immenses, soutenir des voûtes à une hauteur prodigieuse, employer aux futurs besoins de l'humanité en mouvement, ou les effets sublimes de l'art égyptien, ou les (îxpressions de force, de grâce et de magnihcence inventées par les Grecs, ou les richesses de la fantaisie arabe, ou la gravité du style roman, ou la pathéti([ue éloquence du style ogival... Mais la régénération de notre école ne s'accomplira qu'à une condition, c'est qu'elle ne sera pas entraînée par l'archéologie dans la pure imitation du fait, et qu'elle saura au contraire ressaisir l'esprit des choses, en démélniit parmi tant de reliques les rares et grandes idées qui s'en dégagent.