CHAPITRE IL
/ARTICLE PREMIER
DE l'article.
Le mot orHcle^ dérivé du latin ariiculus^ qui Bîgnifle membre y se dit, dans le sens propre, des jointures des os du corps des animaux, unies de diJSérentes manières, et selon les divers mouvements qui leur sont particuliers; de là, par métaphore, on a donné divers sens à ce mot.
Les Grammairiens, par exemple, ont appelé article un petit mot qui, sans rien énoncer par lui-même, sert exclusivement à déterminer le sens plus ou moins restreint sous lequel on veut faire considérer le substantif commun, ou le substantif abstrait avant lequel on le place.
On divise l'article en article simple et en article composé. L'article simple est /e, la, les ,- l'article composé : au, auxy du, des (233)
Gomme notre langue a beaucoup emprunté du latin, il y a lieu de penser que nous avons formé notre le et notre la du pronom ille, illa, illud. De la dernière syllabe du mot masculin xlle^ nous avons fait le; et de lu dernière du mot féminin illa, nous avons fait /a; c'est ainsi que de la première syllabe de cet adjectif, nous avons pareillement fait notre pronom il, dont nous faisons usage avec les verbes, comme du féminin illa, nous avons fait elle.
Nous nous servons de le avant les noms masculins au singulier :
(233) dépendant on peut regarder comme articles, on plutôt comme iquivalmti de l'article i ce, cet, cette, ces s mon, ton, ion ; notre, votre, quelque, nul, aucun, toutj dans to sens de chaque ; et un, deux, trois, etc. , parce qu'en eflél ils font eux-mêmes la foncUon de TarUcIe, en donnant un sens restreint au substantif qu'ils précèdent ; mais ces équivalents n'en conserrent pas moins leur nature d'adjecUfs, ear, outre qu'ils déterminent la signification du substantif, ils le modifient en y ijontant une idée de possession, de nombre, etc. , etc.; seulement on ne met point i'artlde avant les noms qui en sont précédés. C'est au surplus ee que nous Terroni plus bas. (Article YII.)
206 m L*AET1GU.
le rai, le jour; nous employons la atant les noms féminins aussi ao singulier : la reine, la nuit; et, comme la lettre Sy selon Tanalogie de la langue y marque le pluriel quand elle est i^outée au singulier, nous avons formé les du singulier le. Les sert également pour les deux genres : les rois^ les reines. C'est en contractant avec la pr^Kh sition d et la préposition de les trois articles simples : le, la^ les, que nous avons formé les quatre articles composés : au, aux, du, des.
Au est composé de la préposition d et de l'article le; en sorte que au est autant que à le. Nos pères ne formaient qu'un seul mot de cet article composé à le, en supprimant l'f , et disaient àl : àl teiips Innocent m, c'est-à-dire, au temps d'Innocent III. — L'apoistole uànda al prodome, le pape envoya au prud'homme. — ^Mainte ulrhk I FU PL0RÉE DE PITIÉ AL DEPARTIR, maintes larmes furent pkrées d leur parlement et au prendre congé.
Toutefois ce changement de l'article composé al en au n'a pas lieu avant les noms qui commencent par une voyelle ou un h muet; et, pour éviter l'hiatus qui aurait lieu si l'on disait au esprit, au animal, au homme, on a continué de se servir de la préposition é jointe à l'article fe, en élidant l'e muet de le avant la voyelle. Ainsi, quoiqu'on dise au chapeau, au hois, on dit d Vesprit, d ranimai, à rhomme. Mais si le nom est féminin, conmie il n'y a point à*e muet dans l'article la, on ne peut plus en faire au; alors on conserve la préposition et l'article : d la raison, d Vamilié, d la vertu,
Jux sert au pluriel pour les deux genres; c'est une contraction de d les : aux hommes, aux femmes, avkx rois, aux reines, pour d les hommes, d les femmes, d les rois, d les reines.
Du est une contraction de de le, et, tandis qu'on disait al pour â le, oh disait aussi del en un seul mot, pour de le, afin d'éviter le son ohscur de deux e muets de suite : Varrit del conseil, pour l'arrêt du conseil, Gervaise del chastel, pour Gervaise du castel. L'article contracté du se place avant tous les noms masculins qui commencent par une consonne; mais la préposition de, joùite à l'article Je ou la, selon le genre du nom, a été conservée avant tous ceux qui commencent par une voyelle : ainsi on dit dé F esprit, de ehomme, de la vertu. Par-là on évite l'hiatus ; c'est la même raison qu'on a donnée pour au.
Enfin DBS sert pour les deux genres au pluriel : DES rois, des reines, pour DE les rois, de les reines.
Cette notion de l'article est nette, simple et conforme au génie de notre langue. Ainsi nous exprimons avec des prépositions, et surtout avec de et d, les rapports que les Grecs et les Romains exprimaient
DB L'article. S07
par les diverses terminaisons de leurs noms. Donc il n'y a pas de cas dans notre langue, et les Grammairiens qui en ont admis ont aianqué d'exactitude (234).
(2S4) Ewanien d$ Vopinion des Grammairiens qui veulent qu'il y ait dam la langue flranpaise img càê ei des artielee bifiris et ihdéfiiiis.
Det Grammairieuf regardent les préposiUonf detià eomme dei partioUM» ooniae des CAS qui servent, diseol-ils, A décliner nos noms : Tone, dans celte sQpposlUoo, est la marque da génitif, et l'autre, celle du datif. Mais n'est-il pas mieui de diitlDgoer entre les langues dont les noms changent de terminaisons» et celles où les terminaisons sont invariables, et de dire que les premières seules ont des cas et des DRCLUAisoiiSj et que les autres les suppléent par des paiposiTioiisP Ce sont des mojcDS diflérents, dont Toffice est également d'énoncer les différentes vues de l'esprit. Ainsi, dans notre langue, les prépositions tiennent lien de la désinence des noms ; et nous n'avons en réalité ni cas, ni déclinaisons; d'où il faut conclure que les prépositions da et d sont semblables A toutes les antres prépositions, par leur usage et par leur eflët, et qu'elles ne servent qu'A faire connaître les rapports que nous avons A marquer.
Ei, en effet, pourquoi les Grammairiens dont nous parlons veulentrils former des cas et des déclinaisons avec les préposilioni dj et à, plutôt qu'avec toute antre pr^ position^ comme sans, avec, pouvt dans, etc. P Quand Je dis Vamour ok là patriSj la préposition de fait-elle une autre fonction que la préposition pour ? Lorsque je dis des vaux pour la patrie, n'est-ce pas, dans Tun et dans l'autre cas, une pr^ position qui exprime un rapport ou une relation entre deux termes ? N'est-ce pss la même manière d'énoncer des vues différentes ? La similitude est parfaite autant qu'elle est sensible. Mais, pour se tirer d'embarras, dans une distinction si peu motivée que celle qu'ils ont Imaginée, les partisans d'une erreur si palpable n'ont antre chose A dire, sinon que, comme les Latins n'ont que six cas dans leurs déclinaisons, nous ne devons de même en avoir que six : étrange raison pour attribuer une fonction particulière et privilégiée aux prépositions à et de, et pour les faire servir exclusivement A l'office imaginaire des déclinaisons. Encore une fois, les cas et les déelinaisons sont étrangers A la langue française : les noms qui se déclinent en latin, parce qu'ils changent leur dernière syllabe dans le passage d'un cas A m autre, et qu'il en résulte un changement de voix et de son dans la prononciation, demeurent Invariables dans notre langue ; et c'est abuser des termes que d'induire les cas et les déclinaisons de l'Identité des vues ou des rapports, quand les mots sont privés des termitiaisons et des désinences qui constituent, A proprement parler, les cas et les déclinaisons. Que nous apprend-on qoand on nous dit que notre accusatif tA semblable an nominatif? ce ne sont lA que des mots vides de sens ; l'esprit ne con« çolt rien dans cette assertion, sinon que l'un se met avant le verbe, et rentre après ; c'est la place seule qui les distingue ; et^ dans Tune et dans rentre oooasion, le nom n'est qn'une simple dénomination.
Par exemple, si Je veux rendre raison de celle phrase t la loeture orne l'esprit! Je ne dirai pas que la leoture est au nominatif, ni que resprit est A Yaecusatiff Je
S06 DE L'ARTICLB.
ARTICLE n.
DE l'accord de l'article
L'article, modifiant le nom auquel on le joint, en indiquant une
ne TOii dani l'an et dans l'antre mot qa'one aimple dénomination, ta lêcHtr$ , l'«fprit; uuHè, comme par Tanalogie et la syntaxe de notre langae, la simple podtlon de ces mots me fait connaître iears rapports et les dUKrenles Tues de Tespilt de celai qnl a parlé, Je dis :
lo Qae la lecture, paraissant le premier, est le sujet de la proposition , qn'll en est ragent, que c'est la chose qui a la faculté d'orner ; 2» qae Vesprit étant énoncé après le terbe, U est l'objet (le régime) de orne; je Tcax dire qae orne tout seal ne ferait pas an sens suffisant, qu'il ne serait pas complet : il orne, hé quoi? VesprU: ces deux mots, orne Vesprit, font un sens Indivisible dans la propositton; l'espKr eA l'objet de la faculté d'orner, c'est le patient ; or , ces rapports sont indiqués en français par le sens de la phrase, ou par la place oa la position des mots, et ce même ordre l'est en latin par les terminaisons.
On nous dit encore que le génitif est toujours semblable à Vablatif^ et que le datif est marqué par le prétendu article d. Mais k chacune de ces deux prépositions de et à subsUtuez toute autre préposition, et le mode ne différera pas du premier, parce que, dans l'une et dans l'antre occasion, il ne s'agit également que de marquer des rapports quelconques par le même moyen, c'est«é-dlre par l'usage d'une préposition, qui peut bien changer le rapport, mais qui n'altère le mode en aucune manière.
S'il faut pousser plus loin cet éclaircissement, nous ferons observer que les deux prépositions dont l'examen nous occupe viennent, l'une de la préposition latine de, etrauiredeadouded.
JLes Latins ont fait de leur préposition de le même usage que nous faisons de notre de : or, si en latin de est toi^oars préposition, le de français doit l'être également.
10 Le premier usage de cette préposition est de marquer rextraction, c'est-é-dire, d'où une chose est tirée, d'où elle vient. En ce sens nous disons tm UmpU di marbre t un pont dx pierre, un homme du peuple.
2» Et, par extension, cette préposition sert A marquer la propriété : la liwre di Pierre, c'est-à-dire le livre tiré d'entre les choses qui appartiennent A Pierre.
En voilà assez pour détruire le préjugé répandu dans quelques-unes de nos grammaires, que notre dé est la marque du génitif; car, pourquoi ce comi^ément, qin est toujours à l'ablatif en latin, se trouverait-il au génitif en français P Encore une fols, ce n'est qu'une préposition semblable à toutes les autres usitées dans noire langue, par l'office qu'elle fait de marquer les rapports qu'elle sert à nous in<Bquer.
A l'égard de d, il vient le plus souvent de la préposition latine ad; mais, dans celle langue, cette préposition n'indiquait point le datif.
ly après cette observation et celle que nous avons faite sur le mot de, on ne voit
DB l'article. , 9M
vue particulière de Tesprit^ doit, de même que Fadjectif, dont il sera
donc iMU poorqnoi d quelqu*un poarrait être un datif en français; nous devons regarder de et d comme de simples prépositions, aussi bien que par, pour, avec, etc. Les ânes et les antres servent à faire connaître en français les rapports particuliers que Tusage les a chargées de marquer, sauf k la langue latine À exprimer autrement ces mêmes rapports.
Il serait superflu de s'étendre davantage pour détruire un préjugé victorieusement combattu par Dumarsais, de qui nous avons extrait en partie ce qu'on vient de lire; par Dudos, Fromant, Beauzée, Dangeau , Doocbet, Hardouin , Batleux, Girard^ d*OUvet ; par un grand nombre de Grammairiens modernes, tels queWallly, Lévizac, Harmontel, Sicard , M. Laveaui, etc., et enfln un préjugé contre lequel s'est prononcée d'une manière non équivoque l'Académie, qui a dit (dans son DiC" tionnaire, au mot cas) : « Il n'y a point de cas proprement dits dans la 'langue I française, quoiqu'il y ait des désinences différentes dans les pronoms. »
Présentement , examinons si la division de l'artide en défini et en indéfini est fondée.
Quelques Grammairiens français, a la tète desquels il faut mettre les auteurs de la Grammaire générale (partie II, cbap. VII), ont distingué deux sortes d'articles, l'on défini, comme le, la; et l'autre indéfini, comme un, une.
Non content de cette première distinction , Latouche , qui vint après Amauld et Uncelot, fut d'avis de reconnaître trois articles indéfinis. « U$ deux premiers, ditil, senent pour les noms de choses qui se prennent par parties dans un sens indéfini; le premier est pour les substantifs, et le second pour les adjectifs : Je les appelle artieUê indéfinis; le troisième article indéfini sert à marquer le nombre des choses, et c'est pour cela que je le nomme numéral, » (L'Art de bien parler français, liv. 2, chap. I.)
Le P. Buffier et Restant ont adopté, à quelques différences pris, te même système.
Mais Duclos (Rem. sur le chap. VU de la 2« partie de la Grammaire générale) et Beauaée {Encyel. méth», au mot indéfini) ont pensé que ces divisions d'articles, défini ei indéfini, n'avaient servi qu'à jeter de la confusion sur la nature de rartide.
Un mot, dit l5uclos, peut, sans aucun doute, être mis dans un sens indéfini, G'esl-à-dire, dans sa signification vague et générale ; mais, loin qu'il y ait un article pour la marquer, il faut alors le supprimer. On dit, par exemple, qu'un homme a été traité avec honneur ; mais, comme il ne s'agit pas de spécifier V honneur par-i^ Ucuiier qu'on lui a rendu, on n'y met point d'article; honneur est pris indéfini' f^nt, parce qu'il est employé , en cette occurrence , dans son acception primitive , selon laquelle, comme tout autre nom appellatif , il ne présente à l'esprit que l'idée générale d'une nature commune à plusieurs individus ou k plusieurs espèces, mais abstraction faite des espèces et clés individus. Ainsi il est raisonnable de dire qu'il n'y a qu'une seule espèce d'article, qui est le pour te nuseolin, dont on fait la poar )e féminin, et les pour le pluriel des deux genres.
2fO DE L ARTICLE.
question bientôt^ s'accorder toujoars en genre et en nombre avec le substantif qu'il accompagne : « La beauté la plus rare est fragile et « mortelle. »
« Il ne faut jamais, devant les femmes, rien dire qui blesse /es « oreilles chastes. » ^
€ Tout le monde convient à présent que l'astrologie est la science « la plus vaine et la plus incertaine; mais du temps de la reine Ca-
Beaazée (sur le môme sujet) ajoute à ces observations de Duclos ce qal sut:
Dès qu'il est arrêté que nos noms ne subissent dans leurs terminaisons ancao changement qui puisse être regardé comme cas ; que les sens accessoires, représentés par les cas en grec, en latin, en allemand, et dans toute autre langue qu'on voudra, sont sqppléés en français, et dans tous les idiomes qui ont A cet égard le même génie, par la place même des noms dans la phrase, ou par les prépositions qui ks précèdent ; enGn, que la destination de l'article est de faire prendre le nom dans on sens précis et déterminé ; il est certain, ou qu'il ne peut y avoir qu'un article, on que, s'il y en a plusieurs, ce seront différentes espèces du même genre, distingoées entre elles par les différentes idées accessoires ajoutées A l'Idée commune du genre.
Dans la première hypothèse, où l'on ne reconnaîtrait pour articles qne le, la. Us, la coaséqnence est toute simple. SI l'on veut déterminer un nom, soit en l'appliquant à toate l'espèce dont il eiprime \i nature, soit en l'appliquant à on seul indivtdn déterminé de l'espèce, il faut employer l'article ; c'est pour cela qu'il est inUtolé : r^omms est martel, détermination spécifique; l'homme dont je voue parle^ etc., détermination individuelle. Si l'on veut employer le nom dans son acception originelle, qtii est essentiellement indéfinie, il faut l'employer seul, rintenlion est remplie : Parler en homme, c'est-à-dire conformément à la nature kmna^ie, sens indéflni, où if n'est question ni d'aucun individu particulier, ni de la totaKlé des individus. Ainsi, l'introduction de l'article indéfini serait au mohis une inalilité, si ce n'était même une absurdité et une contradiction.
Dans la seconde hypothèse, où l'on admettrait diverses espèces d'articles, lldée commune du genre devrait encore se retrouver dans chaque espèce, mais avec quelque autre idée accessoire, qui serait le caractère distinctif de l'espèce. Tels sont les mots tout, chaque, nuit quelque, certain, ce ; mon, ton, son ; un, deux, trois, et tous les autres nombres cardinaux ; car tous ces mots servent à faire prendre dans un sens précis et déterminé les noms avec lesquels l'usage de nolR langue les place ; mais ils le font de diverses manières qui pourraient leur faire donner diverses dénominations : tout, chaque, nul, articles colleaifs, disliogiiés encore entre eux par des nuances délicates ; quelque, certain, articles partitifs ; un, deux, trois, etc., articles numériques, etc. Ici, il faut toujours raisonner de méoie : vous déterminerez le sens d'un nom par tel article qu'il vous plaira, ou qoe le besoin exigera : car ils sont tous destinés A cette fin ; mais dès que vous voadrex que le nom soit pris dans un sens indéfini, i\'employez anoun article: le non a ce sans par lui-même.
DE L'aRTICLB. su
« iherine de Médicis, elle était si fort en vogue, qu'on ne faisait rien « sans consulter Us astrologues. » (wiuij, page uo.)
ARTICLE III