DE LA PLACE DE L*ARTIGLB
La place de l'article est toujours avant les substantifs, de façon que si ces substantifs sont précédés d'un adjectif, même modifié par un adverbe, Farticle doit être mis avant eux, mais néanmoins après les prépositions, s'il s'en trouve :
« La nature ne demande que le nécessaire; la raison veut l'utile; « Tamour-propre recherche l'agréable ; la passion exige le su- « perflu. »
D'un pinceau délicat Tartifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.
(Boileau, Art poét, , cb. III.) ' (Girard^ Principes de la langue française, p. 212, t. 1. Wailly, p. 139.)
n n'y a que l'adjectif tout et les expressions de monsieur , madame, monseigneur, par la raison qu'elles sont composées d'un adjectif possessif et d'un substantif, qui font changer cette marche de l'article; ils le renvoient après eux; on dit : Tout le monde, toutes les années, monsieur leprésidenlj madame la comtesse, monseigneur
réi)êque. (Le p. Buffier, no 677, et Girard.)
ARTICLE V
DE l'emploi de l'article.
II n'y a point de diiQcultés sur les règles précédentes; mais il n'est pas aussi aisé de connaître d'une manière précise les cas où Ton doit faire usage de l'article, et ceux où l'on ne doit pas s'en servir. Néanmoins voici un principe qui sera d'un grand secours pour les disrlinguer, puisque toutes les règles particulières que nous allons donner n'en sont que des conséquences.
Principe général. — On doit employer l'articleavant tous les noms communs pris détermiuément, à moins qu'un autre mol n'en fasse
214 DE l'article.
la fonction; mtis on ne doit jamais en tedre usage avant œux qu'on
prend indéterminément .
Un nom est pris déterminément, lorsqu'il est employé pour désigner tout un genre, toute une espèce, ou enfin un individu. Quand je dis : Lu femmes ont la sensibilité en partage, le mot femmes est genre, parce qu'il se prend dans toute son étendue, que c'est la totalité des femmes que l'on caractérise; mais si je dis : Les hommes à prétention sont insupportables, le mot Sommes est espèce, parce qu'il est restreint à une certaine classe, ou à un certain nombre d'individus. Enfin, dans celte phrase : Le roi est bon et juste, le mot roi est employé individuellement.
Un nom est pris indéterminément, lorsqu'on s'en sert uniquement pour réveiller l'idée qu'on y attache; que^ ne voulant ni restreindre cette idée, ni la considérer comme genre, on ne détermine rien sur l'étendue dont elle est susceptible. C'est ce qu'on voit dans cet exemple : U est moins qu'homme; car, alors, je ne veux pas donner à la signification du mot homme une étendue déterminée; je n'entenda parler ni de tous les hommes en général, ni de telle classe particulière, ni de tel individu, je veux seulement réveiller, d'une manière vague, l'idée dont ce mot est le signe.
Un coup d'oeil sur ces exemples sufilra pour faire connaître la nature de l'article : l"" Dans les femmes ou dans la femm£, on voit qu'il oblige ce substantif à être pris dans toute sa généralité. La dilTérenre d'un nombre à l'autre fait seulement qu'au pluriel l'idée générale^ les/6mme5,se prend collectivement, c'est-à-^ire, pour toutes les femmes à la fois; et qu'au singulier, l'idée générale, la femme, se prend distributivement, c'est-à-dire, pour toutes les femmes considérée» une à une; 2? dans les hommes à prétention, l'article contribue avec les mots à prétention à déterminer hommes à une certaine classe; 3" dans le roi est bon et juste, l'article concourt avec bon et juste à resr treindre le nom roi à un seul individu.
Remarque, — Ce que l'on dit ici des noms appellatifs qui indiquent des objets réels ou physiques est applicable aux noms abstraits qui représentent des objets métaphysiques. En effet les noms abstraits désignent une qualité ou une action d'une manière générale, mai^ indépendante des diverses nuances dont elle est susceptible, et qui en font, en quelque sorte, différents individus. Par exemple, le mot paresse renferme également la paresse du corps et celle de l'esprit, In lenteur à sortir du lit et celle qui empêche de s'acquitter de ses d:'
DE l'article. 215
voirs; le mot verH$ renfenne également la pradence, latempérance» la docilité, etc.
Ainsi on peut également considérer les noms abstraits dans un sens yague et indéterminé, et les considérer dans un sens général et déterminé. L'article employé avec ces noms indiquera ces nuances différentes.
ARTICLE VI
CAS ou l'on doit paire usage de l'article.
RicLE GÉNÉRALE.— L'article, comme nous l'avons déjà dît, accompagne essentiellement les substantifs, lorsqu'ils désignent toute une espèce, tout un genre ou un individu particulier.
Si, par exemple, en parlant des devoirs de l'homme, je veux en déterminer l'étendue à l'égard de l'espèce humaine, je ne dirai point les devoirs cPhomme à hommey idée vague et qui ne met confusément en relation que deux individus; je dirai les devoirs de r homme envers l'homme^ et l'article alors désignera l'espèce entière.
Ce que l'on dit du général peut se dire du particulier.
Si je dis : « Les hommes à imagination sont exposés à faife bien « des fautes : presque toujours hors d'eux-mêmes, ils ne voient 4r rien sous son vrai point de vue, ce qui fait qu'ils prennent sou- « vent des chimères pour des réalités. » Dans cette phrase les hom-mes à imagination désigne une collection qui forme une espèce, une classe distincte parmi les hommes. Enûn, si je dis : « La nature est « le trône extérieur de la magnificence divine; Y homme qui la conff temple, qui l'étudié, s'élève par degrés au trône extérieur de la « toute-puissance. » Dans cette phrase^ Vhomme ne désigne qu'un individu, par la restriction de la phrase incidente, qui la contemple. La nature forme aussi un sens individuel, et le trône est une chose déterminée, puisque c'est celui de la magnificence divine.
De cette théorie de l'article, il résulte :
Premièrement, que la destination de l'article étant de donner une signification déterminée au mot qu'il accompagne, alors, toutes les fois qu'il entrera dans les vues de l'esprit de donner aux adjectifs, aux infinitifs de quelques verbes, aux prépositions, aux adverbes ou aux conjonctions, la fonction des substantifs, on les fera précéder de l'article, puisqu'ils auront une signification déterminée *
f Vhonnête est inséparable du juste. uarmoniei )
216 DE l'article.
« Dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les genres, « le mauvais fourmille et le bon est rare. » (Voiiaire.)
Lalnez <jRre les sots, le satoir a son prli. (La Fontaine, F. 161.)
€ Le mourir est commun à la nature; mais le bien mourir eA « propre aux gens de bien. » (Mot d'AgésUas.)
« Un bon esprit ne soutient jamais k pour et le contre. » « 11 n'y a pas moyen de contenter ceux qui veulent savoir fejHmr- « quoi du pourquoi. » (Leibmtt.)
Qa'en gavantes leçons votre muse ferlile Partout Joigne au plaisant le solide et l'utile. (Boil. , Art poit., cli. I.)
Deuxièmement, que Ton fait usage de l'article avant les substantifs pris dans un sens partitif, c'est-à-dire, qui désignent une partie de la chose dont on parle; parce que, dans ce cas, il'y a toujours quelque mot sous-entendu, qui indique que les substantifs sont réellement employés dans toute leur étendue, et conséquemment dans un sens déterminé. En effet, cette phrase tirée de Fénelon : « Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans aperce- « voir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement « situées, des terres qui se couvraient tous les ans d'une moisson « ioTée, des prairies pleines de troupeaux, etc., » équivaut à celle-ci: « Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans aperce- « voir une portion ou quelques-^nes de toutes les villes opulentes, « de toutes les maisons de campagnes, de toutes les terres qui se cou- « vraient tous les ans d'une moisson 4orée, etc., etc., » où l'on voit que : des villes opulentes, des maisons de campagne, des terres qui, etc., exprimant tout un genre, sont par conséquent dans un sens déterminé, et qu'ils ne sont considérés comme employés dans un sens partitif, que parce que l'esprit, frappé de l'idée partitive renfermée dans les mots une portion, quelques-unes, sous-entendus, rattache cette idée aux substantifs villes, maisons, terres, etc. : il y a là une sorte de syllepse (*).
Cette règle est sujette cependant à une exception, c'est lorsque le substantif pris dans un sens partitif est précédé d'un adjectif, car alors on fait simplement usage de la préposition de, conmie dans cet autre exemple tiré de Fénelon : « Celui qui n'a point vu cette lumière « pure est aveugle comme un aveugle-né. 11 croit tout voir, etilnevoit « rien; il meurt n'ayant rien vu; tout au plus il aperçoit de sombres
(") Voyez l'emploi de la syllepse, eh. XII, ^ 8.
< et famsêes lueun^ de wUnes ombres j qui n'ont rien de réel. » Ici les substantifs lueurs et ombres ne sont pas précédés de Farticley parce que les adjectifs sombres et fausses se trouvent avant lueurs^ et Tadjectif vaines avant ombres ; ces substantifs n'ont pas besoin d'une marque de détermination, puisqu'ils sont déterminés par les adjectifs qui les précèdent . ^
Mais il j^ut alors prendre garde de confondre le sens partitif ave<; le sens général, car ce n'est que dans le sens général que l'on fait usage de l'article devant le substantif précédé d'un adjectif. Ainsi on dira: € La suite des grandes passions est l'aveuglement de l'esprit et « la corruption du cœur. » — « Le propre des belles actions est d'at- « tirer le respect et l'estime ; » parce que ces expressions des grandes passions, des belles acHons, ne désignent pas une partie, mais une universalité.
On observera cependant que cette distinction du sens partitif avec le sens général n'aura pas lieu pour le cas où le sul^tantif employé dans un sens partitif serait lié par le sens d'une manière indivisible avec un adjectif, de sorte qu'ils équivaudraient tous les deux à un seul nom, car alors ce nom aurait besoin d'être déterminé, c'est-àdire, d'être précédé de l'article; en conséquence on dirait: « Des « petits maîtres eVdes petites maltresses sont des êtres insupporta- « blés dans la société, » et non pas « de petits maîtres, de petites « maîtresses. »
Heureax} si, de son temps (d'Alexandre), pour cent bonnes raisons, La Macédoine eût eu des PeUtes-Haisons. (Boil., Sat. nil.)
Id Petiies^Maison* signifient hôpital où on met les fous.
Remarque. U y a des Grammairiens qui soutiennent qu'au singu^ lier on doit mettre l'article devant les noms pris dans un sens partitif, quoique ces noms soient précédés de l'adjectif, afin d'éviter l'équivoque dans le nombre du nom et de l'adjectif. Si l'on entend prononcer, disent-ils, de bon pain et de bonne viande^ on ne saura si htm pain et bonne mande sont au singulier ou au pluriel, inconvénient que l'on éviterait en disant du bon pain et de la bonne viande. Mais nous leur répondrons que, quand même cette équivoque ne serait pas presque toujours levée par ce qui précède ou par ce qui suit, ce ne serait pas une raison pour chercher à l'éviter par une faute réelle, puisque dans ce cas on doit prendre un autre tour. Quant à ceux qui s'appuieraient sur le témoignage de l'Académie, parce qu'on trouve dans l'édition de 1762 de son Dictionnaire : du grand papier et du petit papier, nous leur ferions observer que cette
S18 DE L*ARTIGLK.
faute, qui apparemmeat était une fiiute d'impresaion, a été corrigée dans rédition de 1798 et dans celle de 1835.
C'est donc avec raison qu'on écrira sans l'article, pour indiquer un sens partitif, un sens pris indéterminément. On n'a employé qœ de bon papier d cet ouvrage, — J^oilâ pe bon papier^ et non pas du bon papier. — Code de commerce et non pas Code du commerce.
Mais, voulant marquer un sens individuel, général, déterminé, od écrira : Je me suie servi du grand papier qui était au magasin^ c^esla-dire, de tout le grand papier que je savais être au mctgasin. Chawr bre DU commerce^ et non pas chambre de commerce.
Observez bien que si Ton ôte de cette phrase la proposition incidente, on ne pourra plus alors employer que la préposition de, c'està-dire qu'il faudra supprimer l'article : Je me suis servi de grand papier^ dans ce cas, le sens est toujours partitif.
11 est néanmoins des cas où cette proposition Incidente ne sera point exprimée et où il faudra malgré cela faire usage de l'article parce que le sens sera déterminé: ainsi l'on fera la différence du bon et du mauvais pain. S'il y a plusieurs sortes de papiers, on se servira du grand papier, du petit papier, du bon papier, Oo dira les chambres de commerce en général, et le Code du commerce si on le compare au code d'une autre partie. En un mot, la régie générale a encore ici toaic son application. A. L.
Troisièmement. — Si un substantif est sous-entendu . l'ad^ectit qui le représente reçoit pour lui l'article.
« Les beaux vers me ravissent, les mauvais me rebutent. »
Quatrièmement. — Les noms propres désignent les êtres d'une manière déterminée, en sorte qu'ils n'ont besoin d'aucun autre signe pour faire connaître les individus auxquels ils s'appliquent. C'est un principe que nous établirons dans un instant.
Mais l'usage parait, au premier coup-d'œil, bien bizarre, lorsqu'il s'agit des noms de villes, de provinces, de royaumes, etc. ; car, si l'on ne donne pas l'article aux noms de villes, parce qu'ils sont des noms propres, pourquoi le donne-t-on quelquefois aux noms de provinces et de royaumes? Et, si on le donne à ces derniers, pourquoi ne le leur donne-t-on pas toujours? Est-ce caprice? est-ce raison? No^i^ aurions tort de condamner l'usage^ si, dans cette variété où il parait se contredire, il y avait plus d'analogie que nous n'en voyons d'abord. Essayons donc de chercher cette analogie.
11 y a des noms qui, sans être noms propres, ont cependant une signification fort étendue, parce qu'ils représentent un tout qui embrasse un grand nombre de parties : tels sont les noms de métaux
DE t'ARTIGLX* 219
Of , on peut prendre ces noms dans tonte retendue de leur signification, et alors on les foit précéder de l'article; on dit Tor, Yargent^ c'est-Â-dlre, tout ce qui est w, tout ce qui est argent-y mais si on ne les emploie que pour réveiller indéterminément l'idée du métal, on omet l'article : Une tabatière d^ar.
Si l'on dit, je vous paierai avec de Vor^ et non pas avec g or y c'est que ce mot est alors déterminé, car il est employé par exclusion à argent. On ne s'arrête plus à la seule idée du métal, on se représente l'idée générale de la monnaie dont l'or et l'argent sont deux espèces, et ils demandent par conséquent l'article. Cependant on dit, je vous paierai en or, parce que la préposition en porte toujours ayec elle une idée vague, qu'elle communique au nom qu'elle précède. Mous le démontrerons quand nous traiterons de cette préposition.
Les hommes jugent toujours par comparaison, et, en conséquence, ils ont regardé une ville comme un point par rapport à une province, à un royaume. Dès lors, le nom de ville n'est pas susceptible de plus ou de moins d'étendue, et il se trouve naturellement parmi ceux qui ne doivent pas prendre d'article. Le Catelet et d'autres semblables ne font pas exception, car le Catelet est employé, par corruption, pour le petit château.
Mais les provinces et les royaumes ont, comme les métaux, cette signification étendue qui embrasse plusieurs choses. Ils peuvent donc être pris déterminément et indéterminément, et être employés avec l'article ou sans article.
Dans ces occasions, il faut considérer si le discours appelle l'attention sur toute l'étendue du pays, ou seulement sur le pays, abstraction faite de l'idée d'étendue. On dit : je viens £ Espagne^ de France, sans l'article, parce qu'alors il suffit de regarder V Espagne ou la France comme un terme d'où Ton part, et qu'il est inutile de I)enser à l'étendue de ces royaumes. Mais, parce que les mots limites et bornes font penser à cette étendue, on dit : les limites de la irance et les bornes de V Espagne,
Pourquoi dit-on, sans l'article, la noblesse de France, et avec l'arlicle, la noblesse de la France P C'est que, par la noblesse de France. on entend la collection des gentilshonmies français, et que, pour les distinguer de ceux des autres royaumes, il suffit d'ajouter à no6îe«sf les mots de France, sans rien déterminer davantage. Mais, par la noblesse de la France, on entend les prérogatives, les avantages, riHustratjQp dont elle jouit : or. ces choses s'étendent sur toute la
SSO 0B l'article.
France^ et exigent que ce nom soit précédé de l'article pour indiquer tonte Tét^due de sa signification.
L'usage» remarque l'abbé Régnier Desmarais» permet qa'on dise, presque également bien, U$ peuples de l'Asie, lu villes de l'Asie, et les peuples d'Asie, les villes d'Asie ; les villes de France, hspeur pies de Frange, les villes de la Frange, les peuples de là Franck. Ce Grammairien aurait pu remarquer qu'on dit également him, et non pas presque égaUement,
En effet, l'usage autorise ces manièresdes'eiprimer; maisilnepeN met pas qu'on les emploie indifféremmentl'unepour l'autre, parceque, lorsqu'on dit lespeuples d'Jsie^le&yues de l'esprit ne sont pas absolument les mêmes que lorsqu'on dit les villes de F Asie. Si Ton ne veut comparer que peuples àpeuples, villesàvilles, ondit : Lespeuples et les villes d'Europe ne ressemblent pas aux peuples ni aux villes d'Asie, Alors il suffit dedéterminer les peuples etIesYillesd'Asiepar opposition aux peuples et aux villes d'Europe, et, pour les déterminer ainsi, il n'est pas nécessaire de mettre l'article avant Asie ni avant Europe. C'est une règle générale, qu'un nom substantif ne prend point l'article, quand il n'est employé que pour en déterminer un autre : les jeux de sociéléy les talents d'agrément.
Mais on dit avec l'article : Les peuples de tAsie ont toujours été faciles â subjugu^y parce que l'on a moins dessein déconsidérer ces peuples par opposition à d'autres, que par rapport à l'étendue du pays qu'ils habitent. On dira de même avec l'article : Les villes de VAsie ont connu le luxe de bonne heure-, et sans l'article : Les villes d'Asie ne sont point bâties comme celles d'Europe.
D'après les règles que nous avons données, on devrait dire : U vient éPAsie, d'AfriquCy d'Amérique, comme on dît : î/ vient d'EspagnCy d'Angleterre; car, dans l'un et dans l'autre cas, il suffirait de considérer ces pays comme le terme d'où l'on est parti. Cependant il me semble qu'on dit plus communément il vient de VAsie^ de PApriquey de l'Amérique. C'est peut-être parce que, supposant qu'on n'y a été que pour y voyager, on les considère moins comme un terme d'où l'on part, que comme des pays qu'on quitte après les avoir parcourus. Il me paraît donc que, suivant les différentes vues de l'esprit, on pourrait dire également il vient d'Asie et il vient de VAsie. Par exemple, je ne crois pas qu'on puisse blâmer cette phrase : il part
Europe pour aller en Afrique,
Cependant il y a des noms de royaumes qui veulent absolument ^Tarticle, et l'on dit toujours : les rois de la Chine, du Pérou j du* Ja-
/ex
Hd'.
jHm. Voilà donc des exemples où Tanalogie parait nous échapper. Voyons s'il serait possible de la saisir encore, car enfin nous avons de la peine à croire que Fusage soit aussi bizarre qu'on le suppose. Pourquoi disons-nous avec FarUcle, les limites de la France? C'est, comme nous l'avons remarqué, parce que le mot limites nous force à déterminer le mot France par rapport à l'étendue de tout le royaume. U fiaudra donc toujours joindre l'article aux noms Chine, Pérouy JafoUy si, quelques circonstances nous ayant habitués à considérer ces pays comme fort grands, nous ne savons plus faire abstraction de l'idée de grsmdeur avec laquelle ils s'offrent à notre esprit. Or, voiià précisément ce qui est arrivé. Le vulgaire, qui fait l'usage, rempli des vastes idées qu'on lui a données de ces pays, et n'en jugeant que par les richesses que le commerce en a transportées dans nos climats, leur a attaché une idée de grandeur qu'il ne leur ôte plus.
La Terre, le Soleil, la Lune, P Univers, prennent l'article, et cela est fondé sur l'analogie; mais on ne le donne pas à Mercure, Fénus^ Mars, Jupiter et Saturne, parce que, dans l'origine, c'étaient des noms propres.
Ces règles sont, pour les noms de rivières, de fleuves et de mer, les mêmes que pour les noms de royaumes. Je dirai sans l'article, je bais de l'eau de Seine, parce que, pour faire connaître l'espèce d'eau que je bois, il me suffit d'employer indéterminément le mot Seine. Mais je dirai avec l'article, l'eau de la Seine est bourbeuse, parce que je considère la Seine Ad.ns son cours, et que j'en détermine le nom à toute l'étendue de sa signification.
On dit le poisson de mer, lorsqu'on ne veut que distinguer ce poisson de celui de rivière; mais on dit le poisson de la mer des Indes, et l'article est nécessaire pour contribuer à déterminer ce nom à une certaine partie de la mer.
Selon l'abbé Régnier, il faut toujours dire avec l'article, l'eau de la mer. Cependant il me semble qu'on ne pourrait guère être repris pour avoir dit : F eau de rivière est douce et Feau de mer est salée. Mais j'avoue que l'usage parait favorable à la décision de ce Grammairien. Pourquoi donc ne dit-on pas de l'eau de mer, comme on dit le poisson de mer?
En parlant de l'eau de la mer, on n'a pas besoin de varier les tours, comme en parlant du poisson qui s'y trouve, parce que cette eau est supposée à peu près la même partout, et que le poisson est différent, suivant les parties où il est péché. Il fallait non seulement distinguer
222 US b'ARTICLB.
le paissim de mer de celui de rivière, il fallait encore le distinguer suivant la différence des lieux, et c'est ce qui a introduit ces façons de s'exprimer : poisson de mer^ poisson de la mer MédUerranée. Mais, comme Feau ne demande pas ces mêmes distinctions, l'esprit s'est fait une habitude de considérer alors la mer dans toute retendue qu'il lui donne naturellement, et nous avons en conséquence conserré l'article duis cette phrase : feau de la mer.
ARTICLE VU
CAS ou l'on ne doit pas faire usage de l'article.
RÈGLE GÉNÉRALE. — On ne met point Tarticle devant les noms communs, quand, en les employant, on ne veut désigner ni un genre, ni une espècey ni un individu, ni une partie quelconque d'un genre ou d'une espèce, c'est-à-dire, quand on ne veut rien déterminer sur l'étendue de leur signification
Le mal vient à cheval, et s'en retourne k pied. C'est pea d'être équitable, il faut rendre service. (Voltaire.} Un bienfait reprociié Uent toujours lieu d'offense. (Racine.) A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. (ComeUle. )
• . f>aisseaux, armes, soldais,
Ma foi lui promit tout et rien à Ménélas. (Racine. )
Pour bien entendre cette règle, on doit distinguer deux choses dans les noms communs : la signification et l'^étendue de cette signification. La signification est ordinairement fixe, car ce n'est que par accident qu'on change quelquefois l'acception du mot; mais retendue de cette signification varie, selon que les noms expriment de^ idées générales, particulières ou singulières, et, dans ces trois cas, elle est déterminée. Ainsi donc, comme le disent MM. de Port-Royal, un nom est indéterminé toutes les fois qu'il n'y a dans le discours rien qui marque qu'on doive le prendre généralement, particulièrement ou singulièrement ; et c'est pour cela que, dans les exemples que nous avons rapportés, les mots cheval, pied, service, offense, péril, etc., ne sont pas précédés de l'article.
Remarque. — Les noms communs sont souvent de purs qualificatifs; mais alors il faut distinguer le qualificatif d'espèce ou de sorte, du qualificatif individuel. Dans ces phrases : une table de MARBRE est belle; une tabatière d'or est précieuse; ces substantifs, de marbre et d'or, sont des qualificatifs d'espèce ou de sorte, parce que, à l'aide de la préposition de, ils ne servent qu'à désigner qu'un tel in-
DE L^AailCLB. 2SS
dividuy savoir : une iable^ une tabatière, est d'une telle espèce; on n'a donc pas besoin de l'article. Mais dans ces phrases : Une table DU MARBRE qu'on tire de Carrare est belle; une tabatière de l'or qui vient d'Espagne y ces mots du marbre^ de Vor^ sont des qualificatifs individuels, puisqu'ils sont réduits à l'individu par les propositions incidentes, ce qui fait qu'ils sont précédés de l'article.
I>u principe établi ci-dessus, il résulte que les noms communs fiont sans article:
l"" Quand ils sont placés en forme de titre ou d'adresse; comme : OBSERVATIONS sur Vètat de V Europe; ïiÈFLEJLions générales; pk^ face; il demeure rue Piccadillyy quartier Saint- James, à I/mdres ;
2<> Quand ils sont sous le régime de la préposition en^ comme : être en ville, regarder en pitié, raisonner en homme sensé ;
Ged ne doit point être pris comme règle générale, mais seulement comme eioeplion ; car Tarlicle sera nécessaire également ici dès qoe le sens devra être déterminé. Noos n'en voulons pour preuve que ce passage de Bossuet, Orais, fun, de la duchesse d'Orléans : • Ce que J.-C. est venu chercher du ciel en la terrci n'estce qu'un rien ?. . . Ainsi tout est vain en /'homme si nous regardons ce qu'il donne au monde.* A.L.
3*" Quand ils s'unissent aux verbes avoir, faire^ et quelques autres, pour n'exprimer avec eux qu'une seule idée : avoir envie, faire ^ ^^^^^ peur^ entendre raison, rendre hommage^ prendre conseil; \^ ,>^'A »J ,
Ou lorsqu'ils sont avant tout et chacun : « Hommes, femmes, en- « fiants, tous y accourent. — Centurion et soldats, chacun murmu- « rait contre les ordres du général. » (vcnot.)
Avec ni : € Chacun de ces deux ordres ne pouvait souffrir ni ma- " gistrats ni autorité dans le parti contraire. » (u mfimeo
^vec soit redoublé : « Soit inspiration de Dieu, soit erreur de • l'homme, qui se fait un dieu de son désir. »
(Traduction de la Jérusalem délivrée')
Avec jamais : < Jamais, peut-être, historien n'a été plus atta- « chant. »
Après rour. « 7Ym^ alors pouvait être embûche, et tout en effet était < trahison. »
Toutes ces exceptions ne sont point absolues; elles doivent s'appliquer seulement au cas où le sens de la phrase est indéterminé , et c'est ce qui arrive le plus souvent avec ces formes du langage. Cependant 11 est des cas où le sens particulier exige VappUcation de la règle :
• Lepeupic et 2'armée, tout était consterné. > (Académie).
• Le roi. la reine, monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, Awl t est désespéré. • (Bossuet, Orais. fim.)
224 MB l'articlb.
m f trdeur dont in nis que je rai reofaereliée,
Si déjA sur soo fh>Dt ma couronoe alUchée,
M cet asile même où Je la Tais garder,
m mon juste eourrouz n'ont pu t'inUmider. (Racine, Mîtkrtdate, IB, I.)
« Soit fan, soit /'antre. » (Académie.)
Jamais la France n'a été plus puissante.
Quant A la dernière exception, il faut remarquer qu'elle n'a lien que pour tes noms mis après tout dans le sens d'un substantif, parce qu'alors ce nom indiqué seulement une Idée indéterminée. Et encore,' avec cette tournure de phrase, on a dit:
Tout n'était qa'une mer, une mer sans rirages.
Vadjecttf indéfini tout tient lui-même quelquefois lieu de l'articie, Umt honme. Mais ailleurs ces deux mots se mettent ensemble : fotil le monde, UnU l'empire. Cest là tout l'homme. A. L.
4"" Quand le substantif est à la suite d'un verbe accompagné d^une négation, comme dans ces phrases : il n'a pas nesprîl,* elle n^mpas prêté i>'argent ; parce qu'alors le substantif est pris dans un seos indéterminé.
Remarque. — On ferait cependant usage de l'article^ si le sul>' stantif était suivi d'un adjectif ou d'une phrase incidente qui le modifiât.
Je ne vous ferai point des reproches frivoles. (Racine, Bajax. , V, 4.) Madame, je n'ai point des sentiments si bas. (Le même, PMd, II, S.) f^ A'^ytf '•'t^ N'affectez point Ici des soins si généreux. (Volt., Mirope, I, 3.)
■'• ** * « Ne donnez jamais des conseils qu'il soit dangereux de suivre. »
On emploierait également l'article après un verbe accompagné d'une négation, si ce verbe était interrogatif , parce qu'alors le substantif serait pris dans un sens partitif ; exemples : iVV^-c/te pas DE V esprit? JS'a-telle pas de l'argent?
On voit dans ces dernières phrases que l'emploi de l'arUde dépend nécessairement du sens de la pensée. En effet, le sens changerait, si l'on disait je n'ai point de sentiments si bas; cela indiquerait l'absence de pareils senUmenls ; taudis qu'avec l'autre tournure, on affirme qu'on a des sentiments plus élevés. Est-ce qw vous n'avez pas d'argent? exprime le doute. Est-ce que vous n'avez pas de l'argent? exprime une affirmation du fait. La diflérence est bien marquée. A,L.
Ô"* On ne fait pas usage de l'article quand le substantif est pris adjectivement :
« Le mensonge est bassesse, — La sévérité dans les lois est huma-
€ nité pour le peuple. » (Vauvenargues.)
6* Quand un des équivalents de l'article (236), placé avant le nom, (286) Voyez, page205, note 23.% ce que c'est que les équivalents de l'Article.
le rend individuel^ comme lorsqu'on dit ce temps^ un temps, quelque temps; et de même, quand un jadveri^ de quantité précède le nom, l'article n'a {dus lieu; Umt et nul l'écartent de même : tout HOMME e9t misérable lorsqu'il est délaissé ^ aucun, nul homme n'est infaillible. Mais comme tout, au pluriel, n'exprime qu'une totalité susceptible de restriction, il demande l'article : tous les HOMMES sont dominés par quelque passion qui décide leur caractère.
Cette différence se fait sentir, en ce qae l'on peut dire les hommes sont tous^ comme on dit, tous les hommes sont; au lieu que Umt homme est ne peut pas se renverser de même : l'homme est tout, dirait autre chose.
On dit tout Vhomme^ pour dire tout dans Vhomme, totalité indi- Tiduelle, quoique sous le nom de l'espèce : tout Vhomme n'est pas matiércy Umt l'homme ne meurt pas, pour dire : tout dans Vhomme n'est pas matière, tout ne meurt pas dans V homme ^ tout dans F homme n'est pas mortel.
T Quand les noms sont en apostrophe.
Fleurs charmantes ! par vous saDature est plu belle*
(Demie, les Jardins, ch. III.)
< Homme, qui que tu sois, si l'orgueil te tente, souviens-toi que « ton existence a été un jeu de la nature, que ta vie est un jeu de n la fortune, et que tu vas bientôt être le jouet de la mort. »
(Marmoniel.)
8*" Quand ils sont sous le régime des mots sorte, genre^ espèce, et •^f^mblables : « I^ méchant se laisse entraîner dans toute «or<c d'excès, '> par l'habitude de ne jamais résister à ses passions. »
« De cette caverne sortait, de temps en temps, une fumée noire et H épaisse, qui faisoit une espèce de nuit au milieu du jour. »
(Féûelon.)
9* Pour donner au discours plus de rapidité et d'énergie, ce qui a lieu dans les expressions proverbiales et dans les sentences.
Gens iTop heureux font toujours quelque faute (La Font., 1. 1, p. 29.) Toqjoars par quelque endroit fourbes m laissent prendre.
(Le même, le Loup dtftwiu berger,) Le repenUr est vertu du pécheur. ^Voltaire.)
Je préfère Laideur affable à beauté rude et fiére. (Le même.)
« Les arts sont enfants des richesses et de la douceur du gouvernement. » (Foolenelle, Éloge de Pierre l«r.) h 15
236 DR L'ARTIGLB
« Pauvreté n'est pas vice. ~ Oankntemmi passe richesse. — t Plus fait douceur que violenee. »
Je ne Moriis tenir contre feumie qui erie. (La Font., le ReteigwA,} Il faodryi iiQ'oa sendt même ardeur, même flamme.
(Th. GomeiUe, Ariane, If> 7.)
Souvent aussi^ lorsqu'on fiEiit une énuméraiùm : < Citcqrens, étrangers, ennemis, peuples, rois, empereurs le plai- « gnent et le révèrent. » (FiécWer.)
Je ne troa?e partent qne lâche flatterie,
Qn'injmetiee, imérêtj irahiion, fourberie. (MoUèn, Mieanik., I, I.)
« Ce que les hommes appellent grandeur, ghire^ puissaneey pro- « fimde politigue, ne parait à ces suprêmes divinités que miêire et « faiblesse. » (Fének».)
t Que la royauté est trompeuse I quand on la regarde de loin , on < ne voit que grandeur ^ éclat et délices; mais de près, tout est ^î-
« neux. » (Le même.)
10* Les noms propres de divinités, d'animaux, de villes et de Keux particuliers se mettent aussi sans l'article, parce que, comme nous l'avons déjà dit, le sens de ces noms est tellement déterminé par lui-même, qu'on ne peut pas se méprendre sur sa détermination. Ainsi l'on dit :
Au milieu des daftés d'un feu pur et durable
Dieu mit avant le temps son trdne inébranlable. ( Voltafare.)
Minerve est la prudence, et yénue la beauté.
(Bolieau. Artpoét , ch. III.)
Mais si , après avoir généralisé ces noms, on veut les déterminer, on ne les regarde plus alors comme noms propres; on les considère comme des noms communs, que l'on restreint à un seul individu; voHà pourquoi l'on dit : « Bien des personnes regardent le Tasse « comme VHcmère de l'Italie. »
Voilà aussi pourquoi l'on dit : c Les Racine» et les AfoKdret sercMit « toujours rares. »
Voyesoe que nous disions k ce sqiet, an chapitre des SubitanUCs, page 13&.
Cependant on ne doit pas regarder comme une exception l'usage où nous sommes de joindre l'article aux noms des poëtes et des peintres italiens; nous ne le faisons que parce qu'il y a ellipse dans cet emploi ; car ce n'est pas à ces noms que nous les joignons, c'est à un substantif sotts-^ntendu. Nous imitons ce tour de l'italien, où la Malaepina^ U Toêêo, signifient la conteeea Afotespma, ilpœta Tmo-
n y a également ellipse dans le tour de phrase que nous employons, ouand notre dessein est de placer la personne dont nous parlons oans une classe pour laquelle on a assez ordinairement peu d'égards : c La Lemaure soutenait par la beauté de sa voix les plus mauvais
€ opéras La G n'était pas moins étonnante par sa légè-
€ reté que par sa grâce C'est un tour de la Gauisin. »
Toutefois» l'urbanité française a depuis longtemps proscrit de la bonne compagnie ce tour de phrase^ où on le regarderait comme un signe apparent et probaMe de mauvaise éducation, *— on tout au moins comme une aJETectation d'assez mauvais goût.
Tout ce chapitre est l'analyse de ce qu'ont dit sur cette importante matière DomarsaiSy d'Olivel, Ck^ndillac, Marmontel, Lévizac^ MM. Siive0tre de Saipy et Maugard.