CHACUN
Ce pronom a, comme le pronom quelqu'un, deux significations différentes; tantôt il s'emploie dans une signification générale et indéfinie, qui comprend aussi bien les hommes que les femmes, et alors il signifie toute personne, chaque personne^ et ne peut jamais être mis au féminin : on s'en sert de même que du pronom quelqu'un, et il ne se dit également que des personnes :
Le sens comman n'est pas chose commune :
(hacun pourtant croit en avoir assez. (Valaincoart.)
« Chacun sait combien curieusement les Égyptiens conservaical
f les corps morts ; ainsi leur reconnaissance envers leurs parents
< était immortelle. » (Rossuet, Discours sur r Histoire Vnivif selle, p. 4s.)
CAaetm est prosterné
Devant les gens heorenx. Sont-tts dans la misère ? On les plaint tout an plas ; et l'on croit beaucoup faire.
(DestoQches, le Dissipateur^ act. Y, se. 1 S.) Tantôt cheicun se dit par relation, soit à quelque terme qui précëde, soit à quelque terme qui suit; et alors il a une signification individuelle et distributive dans laquelle il est susceptible de Tun ou de l'autre genre, suivant que le terme de sa relation est masculin ou féminin;. en ce sens chcicun se dit des personnes et des choses, comme : « Chacune d^elles fût surprise. » — « Ces tableaux « ont chacun leur mérite. » (Férand et LAvineo
Observez que, quoique le nom régi par chacun soit au pluriel, le verbe se met toujours au singulier, parce que ch€u:un a une signification distributive : < Chacune de ces femmes est très attachée à
« son mari. » (Fabre, page 14S.)
« Chacun de nous prendra son parti. » (m. Lemire, page 4%)
« Chacun des juges s'était adjugé le prix, en même temps que « la plupart avaient accordé le second à Thémistocle. »
(Barthélémy, Voy. d*Anackttrs\s, inlrod., partie II, page 234.)
L'auteur moderne qui a écrit, chacun d*eux furent d*avi$^ devait donc écrire, chacon d'eux fut d'avis. (Féraud, djci. cru.)
Qaand chacun est suivi d'un nom ou d'un pronom, il prend la préposition de à sa suite : « Éprouvez séparément chacun de vos « amis, et voyez combien il y en a peu de sincères. »
(Ilegnier-Desmarais, page 307. — Waillj, page 305. — Féraud.)
n se présente sur l'emploi du pronom chacun^ par rapport aux adjectifs possessifs son et leur, une difficulté assez embarrassante : . c'est de savoir dans quelles circonstances on doit, avec le mot chacun^ employer un de ces deux pronoms préférablement à Tautre.
U est certain que leur^ leurs ne peut jamais être employé dans les phrases où il n'y a pas de pluriel énoncé, telles que celle-ci : 7/ a donné à chacun sa part. Le sens est entièrement distributif; il y a unité dans l'idée, il doit y avoir unité dans les mots.
CWailly et Girard.)
Ce n'est donc que dans les phrases où un pluriel fait contraste avec chacun, qu'il peut y avoir du doute. Dans ce cas» il faut bien examiner auquel du nom pluriel, ou du distributif singulier chacun répond directement l'adjectif pronominal possessif.
Si le rapport répond directement au distributif chacun^ c'est u ion, sa, ses de figurer daas la phrase; s'il répond au nom pluriel^ c'est leur, leursy qui doit énoncer cette correspondance.
Le rapport répond directement au distributif chacufiy et conséquemment on emploie son, sa, ses, lorsque chacun est placé après
le régime direct du verbe. CMÔmes autorités et le Mettonn. de FAaO.)
« On se battait pour atoir le pillage du camp ennemi; après « quoi le tainqueur et le vaincu se retiraient, chacun dans « « ville.» (Montesquieu, Grand, et Dec. des Bom,, ch. 1.) — tVoule- « vous savoir ce que c'est que l'ode? contentez-vous d'en lire df « belles. Vous en verrez d'excellentes, chacune en son genre . » (D'A- LEMBERT.) — « Tandis que les deux rois faisaient chanter des te « Deum, chacun dans son camp. » (Voltaire, Candide, ch. ID.)- « Tous les habitants se sont engagés à ces fournitures, diaeun « pour sa quote-part. » (Girard.) — « Ils ont donné leurs atis, «t chacun selon ses vues. » (Voltaire.) — « Il ftiut remettre oes « livres, chacun à sa place. » (L'Académie.)
Le rapport répond directement au nom pluriel, et conséquemment on emploie leur, leurs, quand chacun précède le régime direct ; « Les langues ont, chacune, leurs bizarreries. » (Boileau.)fl Les abeilles, dans un lieu donné, tel qu'une ruche ou le creux < d'un vieux arbre, bâtissent, chacune, /««r cellule. » (Buffon) — c La nature semble avoir partagé des talents divers aux hommes •: pour leur donner, à chacun, leur emploi, sans égard à la conc dition dans laquelle ils sont nés. » (J.-J. Rousseau.) ^< !•$ c ont donné, chacun, leur avis, selon leurs diverses vues.» (Girarpi *-" « L'un de ces peintres excelle dans le dessin, et l'autre dans If « coloris, deux mérites qui ont, chacun, leurs partisans. » — « Us c ont payé, chacun, leur écot. » — « ils ont apporté, chacun, leur € offirande. »*-<« Us ont rempli, chacun, leur devoir. » (L'Académie, au mot chacun, et au mot mériu.) (278)
(Wailly, page S06. — CoodiUac, page 312, cb. IX. — LéTizac, page 474, t L)
Lorsque le verbe n'a pas de régime direct, la difficulté est plus grande. Il faut alors examiner si le régime indirect n'est qu'accf?soire, c'est-à-dire, s'il n'est qu'une espèce d'incise qu'on peut siip-
(278) Observez (rae, quand ehaeun esl soWI de leut, ieitrs, il faut le metln entre deux vlrgales/; et que, qaand il Pit suivi de son, sa, ses, U sulBt de le Mn précéder d'one virgule.
primer, sans que le sens principal en souffre; ou bien si ce rég^e indirect est lié par le sens d'une manière indivisible avec le verbe, de sorte qu'on ne pourrait le supprimer sans porter atteinte à la signiflcatîon du verbe. Dans le premier cas, cAoctin doit être suivi de son, sa, ses, et dans le second, de leur, leurs. Ainsi on dira: «Tous les juges ont opiné, chacun selon ses lumières;» — c( Ils ont prononce, chacun sdon sa conscience, » parce que ils ont opiné f ils ont prononcé olTrent un sens fini, et que ies régimes indirects qui suivent expriment une circonstance particulière, dont Tesprit n'a pas absolument besoin pour être satisfait. Mais on dira avec leur : « H vit Homère et Ésope, qui venaient, chacun^ « de /eur maison; » attendu que le verbe rentr exprimerait ici une action incomplète, si l'on retranchait le régime indirect de leur maison; quand on vient de quelque lieu, le régime indirect est donc indispensable.
On doit remarquer que, presque toujours, quand le verbe est neutre, ou employé neutralement, c'est-à-dire, sans régime direct, c*est son, sa, ses qu'il faut employer, parce qu'alors le verbe a par lui-même une signification complète et indépendante du régime indirect, qui, dans ce cas, exprime une circonstance purement accessoire. ^
Chacun n'a point de pluriel; et un chacun a été longtemps usité. Molière a dit dans VÉcole des Femmes (act. I, se. 1) :
Chose élrangé de Toir comme avec passion
Un chacun est chaussé de son opinion I
Plusieurs autres écrivains, d'ailleurs estimables, l'ont aussi employé.
Mais, comme le font observer Féraud, Waillj, Caminade et M. Laveaux, un chacun est bz^nni de la langue, parce que c'est une sorte de pléonasme.
Tout chacun est encore plus suranné.
Sons ce tombeau glt Françoise de Foix»
De qai tout bien tout chacun soûlait dire. (Bfarot. j
(Le Dictionnaire critique de Féraud.) VofCi pins bas ce que nous disons sur le pronom chaque , page 416.