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CHAPITRE DEUXIEME

Méthode de négation française.

Les négations françaises sont : 1) non, ne; 2) m; 3) nul et aucun, personne, rien, en v. français aussi nwZm, nun, nesun, néant \ 4) nullement ei aucunement, jamais, v.fr. nonques.

1. La négation pleine non, conservée par les autres langues, persiste bien aussi en français, mais elle y a perdu sa fonction la plus importante, qui est d'exprimer la négation du verbe : on ne peut l'employer que devant des idées nominales ou des particules, ou bien, à l'état isolé, dans la réponse. On dit ainsi : non prix, non solvable, fin de non recevoir, non pas.

non plus, non seulement, non que; le voulez-vous? non. L'ancienne langue, il est vrai, unit encore ?ion à des verbes, mais elle ne le fait généralement que dans la réponse, lorsqu'à la particule qui suffirait à elle seule on ajoute per synesin un verbe emprunté à la proposition précédente. Ex. guidez que ci seie venuz senz la volented vostre seignur ? nu sui (se. venuz) LRs, 409; il est mors, fet li uns. Non est. Par la cervele Dieu, si est Ren. I, p. 158; vous i avez menti? non ai voir {menti) Gar. I, 271 (comp. plus haut p. 293); si dévoient beneïçon reçoivre ; cil respondirent : non devon Brut II, p. 256. On était donc autorisé à dire aussi veulliés ou non veulliés R. Flor. 16. Mais en ce cas l'usage le plus suivi consiste à employer faire (et Molière use encore de ce procédé), qui tient lieu du verbe de la phrase précédente (voy. plus haut p. 383) : disoit que non fesoit (il disait qu'il ne faisait pas [qu'il ne pleuvait pas], c.-à-d. il disait non)i^6\ II, 167; nonferai-je, dit (il dit, je ne le ferai pas, je ne parlerai pas) ibid. 168 ; e li reis dist kenon fereit Rou II, p. 135 ; non ferait-il G Vian. 2224:\non fera-il Thib. 140 ^ Partout ailleurs, sauf dansles deux plus anciens monuments de la langue, non s'abrège en ne (n'), qui, après avoir suffi d'abord à l'expression de la négation complète, a été d'ordinaire renforcé de l'ancien substantif pas, qu'on place immédiatement après le verbe personnel. L'usage fréquent de cette formule a fini par réduire le renforcement à un simple complément, en sorte que la locution ne pas en est arrivée à ne représenter que le latin non, la négation pleine. L'addition d'un régime ou d'un attribut après le verbe ne change rien : je ne veux pas ce livre \ vous n'êtes pas sage. On emploie notamment ne ... pas avec l'impératif et devant des adverbes de comparaisonetde degré : n'y allez pas! Demosthène n'est pas si abondant que Cicéron; il n'est pas très-riche ; v. franc. jt}<25 ne vous esmaez ! ne cuidiez pas que je vos hace ; la pucelle n'est pas si ose; ne menoit pas trop grant effroi. Dans l'interrogation directe ou dans l'exclamation il est de règle d'employer la négation pleine, lorsque le sens de la phrase est affirmatif, c'est-à-dire lorsque celui qui parle exprime sa conviction sous

1. Dialectalement nun (pour non) s'abrège en nu dans la réponse, ou dans d'autres circonstances aussi lorsqu'il est uni à faire, par ex. nu fait pas LRs. 56; nu frad pas 18Z; nu faire tel sotie (noli facere stultiiiam hanc) 163; 7iu frez Charl. 39; nu frai Trist. il, 17 {nun ferez 27); nu ferez certes Roi. p. 9. La locution opposée à non fait est si fait dont on se sert encore aujourd'hui; comp. non fet ! si fet! Lais inéd. 74.

404 MÉTHODE DE NE'gAïION

cette forme : n'est-ce pas vous qui me trahissez? que de maux le fanatisme ne cause-t-il pas à l' humanité ! A lui seul^a^ ne signifie rien, cependant quelques auteurs anciens, et même quelques écrivains modernes regardés comme classiques lui retirent souvent la négation dans la phrase interrogative, par ex. vient-elle pas de mourir'? Mont, (très-souvent) ; clost-elle pas la bouche? Malh. ; et sais-tu pas? Mol. ; avois-jepas raison? hdi Font. 3. 11 ; suis-je pas votre frère? Rrc. £!sther 2, 7. — Ni se comporte comme en provençal et a besoin d'être soutenu par la particule ne, qui se place avant ou après ni :je ne l'estime ni ne l'aime; je ne crois pas qu'il vienne ni même qu'il pense à venir; il n'est ni bon ni mauvais; ni l'un ni l'autre ne fait son devoir. En v.français aussi cette particule, qui avait la forme ne {n') et par conséquent se confondait avec ne (latin non)^ demandait l'appui d'une seconde négation; c'est ce qui a lieu déjà dans les Serments : ne io ne neuls nun li iv er ; et dans des textes postérieurs : ou il n'a pitié ne merci ; à home NE à feme ne "porta amistié; par nule yHens que il veïst ne nuit NE jor poor nel prist ; n'avoit gaires ne soi (soif) ne fain ; de franc ne de chaitif n'out merchi ne pitié, ne ne dota à fere mal' ovre ne pechié ^ Il est rare qu'on omette la seconde négation : ne il malmet l'entencion ne il engingnet LJ. 445° ; fr. mod. ce peuple depuis quatre mille ans n'avance ni recule (Matzner 512).

2. Les pronoms et adverbes négatifs en v.français exigent aussi la particule négative, du moins ils s'emploient rarement sans en être munis. Les deux plus anciens textes ont ne neuls, nulla adjudha nun, mais nul plaid nunquam (sans non) ;

1. Ne dans le sens de non aussi bien que dans celui de nec se trouve anciennement, devant des voyelles (à peine devant des consonnes), sous la forme nen que les éditeurs écrivent d'habitude n'en ou ne. Exemples de nen pour franc, mod. ne : ne deables nen ont sur Deu poested ne cumandement LRs. 111; ne dreit nen est 229; de sun mesfait nen s'en repentid 290 ; car nen est mies digne chose SB. 528° ; li sapience de la char nen est mies chaste 538™ ; ne nen (franc, mod. ni ne) est mies merveilles 535°; autre feme nen ara [n'aura) Brut [, p. 66; dolens est ke Richart nen est mort u tuez ne [ni) de son cors nen est affolez Bou I, p. 239. Pour ni : ceu nen iert mies humaine templation nen (ni) humains péchiez SB. ; k'il n'ait perdut nen armes ne destrier nen autre chose GVian. 1163. — L'adverbe 7ien procède de non, avec le même affaiblissement de o en e qui s'observe dansée de^o, dans ce de ço, et dans le dialectal en de on; il se tient donc plus près de son original que le franc, mod. ne. Quant à la conjonction nen, on peut se demander si Vn s'y comporte comme dans le v.esp. nin, port, nem, comp. t. I, 228.

niide cose non, mais dont lei nonqi chielt. Autres exemples : nus ne saveit; a nulluy ne porta rancune \ nel donast por nul avoir; n'y a seûreté nesune; ne s'en par curent de noient ; nonqiies cançonne fis. Lorsqu'ils précèdent le verbe on leur retranche parfois la négation : nient i a\ nul puet etc. La langue moderne n'a conservé que nul qui s'emploie comme substantif pour nemo, et en ce cas seulement au nominatif singulier, ou comme adjectif (fém. nulle), mais toujours avec ne : nul n'en sera excepté; il n'a nulle raison. Les triples ou les quadruples négations, si l'on s'en tient au sens originaire des mots, sont aussi fréquentes en v. français qu'en provençal : enipereres ne rois n'ont nul pooir Thib. 53; ne nuls nul mandement ne tenist ne guardast TCant, p. 54. Le français moderne est revenu à l'usage latin en tant qu'il se sert ici des expressions dubitatives, devenues il est vrai pour lui négatives : . et je nai jamais rien refusé à personne équivaut à neque quidquam unquam cuiquarn denegavi.

3. A côté des pronoms et des adverbes négatifs le v. français, comme les langues sœurs, employait déjà en relation avec ne des pronoms et des adverbes positifs. Le français moderne est presque réduit maintenant à ces derniers : nesun, nului, néant, nonques sont représentés par aucun (et aucunement), pas un, PERSONNE, RIEN, JAMAIS, mots que l'ancienne langue appliquait encore dans leur acception positive. Il esta remarquer ({Vl aucun n'est usité qu'au singulier et ne peut jamais prendre la valeur absolue d'un substantif comme l'it. alcuno : je ne le veux en aucune manière ; je ne connais aucun de vos juges ; aucuns monstres ne m'ont acquis le droit Rac. Phèdre \ pas un ne le dit ; il n'y a personne si peu instruit ; personne ne sera assez hardi\ il ne fait rien\ rien ne me plait davantage \ on ne peut changer chose en Virgile voy. Régnier Sat. 2; je n'en veux aucunement \ je n'en ai jamais oui parler. Pour jamais le v. français disait aussi ja ou mais : ja n'i plorerai\ ne le vont mes sofrir ; en outre ainc et oncques : aine ne quistrentV autrui', unques ne fut rois plus doté\ oncques nul n'eut aintel martire. Il faut encore citer ici plus dans son acception d'adverbe de temps (pour amplius) : je n'y pense plus', je n'en veux plus entendre parler; enfin l'adverbe quantitatif GUÈRE ou guères (mwZ^wm, r es magna) qui n'est plus employé que dans des formules négatives {^ovlT parum) , comme tous les mots de cette classe : il n'y a guère de bonne foi dans le monde ; il n'a plus guère à vivre ; il n'est guère sage.

4. Plusieurs demi-négations citées aux §§ 2 et 3, lorsqu'on les emploie isolément pour répondre à une interrogation, peuvent exprimer une négation pleine ; on dit ainsi : voulez-vous telle chose? nullement; y a-t-il quelqu'un ici'? 'personne \ que vous a coûté cela ? rien ; avez-vous été à Rome ? jamais ; V. franc, à vos que monte ? nient. Cette ellipse était nécessaire, car si l'on eût voulu appuyer la demi-négation de ne, il eût fallu répéter le verbe. Pas aussi, en s' unissant à un autre mot, fournit une négation pleine : pas encore, pas beaucoup, pas du tout etc. ; ce fut un oubli et pas autre chose. Il en est de même pour rien qui, quand il a un sens concret, se passe de la particule négative, par ex. je compte cela pour rien {pour néant, nihil facio) ; cela se soutie^it sur rien ; Dieu a créé le monde de rien. Jamais et plus peuvent également nier dans des phrases elliptiques : son style est toujours ingénieux, jamais recherché \ plus de larmes, plus de soupirs (il ne faut plus verser de larmes etc.).

5. Le français n'emploie pas la locution ne pas dans tous les cas où les autres langues ont recours à non ; le simple ne lui suffit dans beaucoup de circonstances : 1) Lorsque la négation est complétée par les pronoms ou les adverbes dont il vient d'être question, nul, aucun, personne, rien, guère, jamais, plus, nullement, aucu7iement, ou qu'elle est étendue à d'autres membres de la proposition au moyen de ni : en ce cas pas serait un véritable pléonasme. On se passe aussi de ce complément devant que, quand ce mot sert (dans le sens du latin nisi) à restreindre la négation, par ex. Une fait que rire; vous n'avez qu'à vous informer ; en v. français aussi devant les synonymes ^0^^ ei ^mo^ : ne poet faire fors dreit TCant. p. 116; k'il n'est amis fors que cil Thib. 133; n'avoit se les Greœ non Villeh. 229. — 2) Avec les verbes oser et pouvoir : on n'ose V aborder \ je ne puis me taire \ je ne puis que faire à cela (aussi je n'Ai que faire là). Ce sont des verbes de mode, à la signification desquels est mêlée une idée d'indécision, et qui par conséquent ne peuvent pas transporter à l'infinitif qu'ils régissent une négation absolue. Lorsque la proposition ne contient pas d'infinitif, pas redevient nécessaire : je n'ose pas : je ne peux PAS. Le verbe savoir aussi, quand on ne veut pas insister particulièrement sur la négation, participe à la même liberté de construction : je ne saurais en venir à bout (= je ne puis etc.) ; je ne sais si firai le voir; je ne sais qu'en penser ; je7ie sais quoi; au contraire on dit : je ne sais pas; vous ne savez pas

votre devoir-, je ne sais pas r anglais. Le verbe cesser se contente aussi de ne, par ex. Une cesse de pleurer, autre tournure pour il ne fait que pleurer^ mais ^ans infinitif il ne cesse pas, Une cesse pas son jeu. Enfin bouger est dans le même cas : je ne bougerai de là. Dans l'ancienne langue vouloir et l'analogue AVOIR CURE peuvent également se contenter de ne : mes cuers ne veut soffrir\je n'ai cure de tel harnais FG, I, 211 ; celé qui na de moi cure Thib. 77; mes chiens n'a cure de heste Ren. II, p. 49. En français moderne cette construction s'applique avec AVOIR garde et rarement avec avoir cure. — 3) Le simple ne s'emploie en outre dans des propositions secondaires après la conjonction que ou le pronom relatif lorsque la proposition principale est négative, par ex. il ne fait point de voyage qu'il ne lui arrive quelque chose; je ne vois personne qui ne vous loue ; y a-t-il un homme dont elle ne médise? En v. français cette construction est même fort usitée avec une proposition principale affirmative, lorsqu'on n'insiste pas sur la négation : li rois commanda lors qu'il ne celaissent FC. II, 61 ; je croi bien que il ne s'en sovient Thib. 74 ; la mauvis qui de lonc tans n'a chanté 87; molt est hardis qui pour mort ne s'esmaie 149. — 4) Dans la proposition secondaire après a moins que, ou après SI lorsque ce mot a le même sens restrictif : il n'en fera rien, à moins que vous ne lui parliez ; je ne sortirai point, si vous ne venez yne prendre en carrosse ; il viendra à bout de cette affaire, si les puissances ne s'y opposent. Les poètes omettent parfois la négation avec à moins que : à moins que la servante en fasse autant, au lieu de n'en fasse Mol. Dépit amour. 1, 1. En v. français le simple ne est généralement appliqué dans la proposition conditionnelle aussi bien après si qu'après quand et QUI, par ex. s'il n'en cuidast estre blasmez, il feist etc. FC. I, 191 ; lors maleureux te jugeras, quant près d' elle tu ne seras Ros. I, 78 ; et qui (si l'on) bien ne vos lier oit, aucun de nos le comparroit FC. II, 135. — 5) Dans la proposition secondaire après il y a que, depuis que, lorsque le verbe est au parfait : il y a six mois que je ne lui ai parlé; depuis que je ne l'ai vu. — En v. français, où pas possède encore une certaine force, le simple ne nie souvent d'une façon suffisante, comme nous avons eu l'occasion de le remarquer. On dit : ne plot à Lieu; je n'ai de chanson faire envie; mon pensé ne vos ert celé; covoitise n'a mesure; nel devés faire en tel manière; ultre 7ner servir ne devon. L'absence de pas s'observe surtout dans des locutions concises comme : je ne

V ai fait \ je ne m* en soucie \ ne me choit \ ne li vaut; n'importe (encore en français moderne) ; et presque sans exception devant des substantifs non munis de l'article et dont la détermination plus précise est donnée dans la proposition relative qui suit, par ex. vous n'avez à la cort voisin qui ne vos hace ; il n'i a chevalier qui vienne ; il n'est homme qui sache ; il n'i a beste ne s'atort (c.-à-d. qui ne se dispose). L'adjonction de pas, encore au commencement du xvif siècle même, comme on peut le voir par exemple dans Régnier, était bien moins nécessaire qu'aujourd'hui. — La méthode dénégation de l'ancien allemand offre une ressemblance frappante avec celle du français, en ce sens qu'ici aussi la faible particule ne (proclitique en) ne reçoit aucun complément dans certains cas déterminés, par ex. nu ne wizze wir mère (or nous n'en savons plus) ; n'ist wen der eine {ce n'est que lui seul) ; nu ne mag es ander rat sîn (comp. je n'ai d'autre but); ich enmac, ich enkan, ich enwil etc. ; ichn weiz voaz tuon [je ne sais que fairé)\ ich enruoche wes ein boeser giht (v.fr. je n'ai cure de ço que li vilains dist) ; ich ensihe niemen, er enlobe iuch {je ne voi home ne vos lot) ; nu enwelle Got! {Dieœ ne vueille!) Ici encore ce sont les phrases courtes qui favorisent l'omission du complément.

6. Nous passons maintenant à l'emploi spécial — qui a déjà sa source en latin — de la négation dans les propositions dépendantes, après certaines énonciations négatives (comp. chap. P"^, § 4). Tandis que les autres langues font figurer ici la négation pleine non, le français se contente de ne non renforcé àepas. Ainsi' ne pas répondrait au latin non, et le simple ne précédé de que au latin ne ou quin. La négation simple se présente : 1) Après ne pas douter, ne pas nier : je ne doute pas, je ne nie pas que cela ne soit ; au contrairelorsque la proposition ^vmcv^dlee^i'^oûiiNe, je nie, je doute que cela soit {nego,dubito rem ita se habere) ; mais dans le premier cas aussi l'omission de la négation dans la seconde proposition n'est pas sans exemple : je ne nie pas que cela soit Dict. de VAcad. Les locutions ne disconvenir, ne désespérer se construisent comme ne nier. Le m. h. allemand dit de même sone lougen ich des niht, ezn vuocte mîn rat {je ne nie pas que cela ne soit l'effet de mon conseil). — 2) Après ne pouvoir s'empêcher, ne laisser, au moins dans T ancienne langue : ne laisserai que ne face d'amors une chançon Thib. 85; ne se puet tenir qu'il ne voie sa dame Ccy. 424. M. h. ail. daz si des niht làn, sine komen mir zuo

miner hôchgezit (que vous ne laisserez pas de venir à ma fête). — 3) Après craindï^e, se garder, empêcher : je crains que mon ami ne meure {timeo ne) ; fai peur que cela ne vous fasse de la peine ; on appréhende que la fièvre ne revienne ; je tremble que cela n'arrive ; évitez qu'il ne vous parle ; prenez garde qu'on ne vous séduise-, la pluie empêchait qu'on ne s'allât promener. Ici aussi certains écrivains se passent de la négation, comme avec à moins que : je crains qu'un Romain vous écoute Corn. ; de peur que ma présence encor soit criminelle Mol. ; empêcher quun rival vous prévienne ibid. Ex. du français de transition : je crains que l'absence m'y nuise voy. Monnard Chrest. I, 148; j'ay peur que cestuy soit devenu fol ibid. Le complément est nécessaire quand on veut exprimer la crainte que quelque chose n'arrive pas (timeo ne non, timeo ut)\ si l'on nie la crainte, la seconde proposition ne prend pas de négation : je ne crains pas qu'il l'oublie. En v. français le verbe défendre se fait généralement aussi accompagner de la négation, ce que ne permet pas la grammaire de la langue moderne : ge te deffent que ne soies pas covoitox FC. II, 139. — 4) Après j^ew s'en faut : peu s'en faut {il ne s'en faut presque rien) quon ne m'ait trompé ; de même v.fr. poi s'en faut que il n'est cheûs FC. I, 191 ; à poi ne chiet entre lor mains.

7. La phrase dépendaiïte d'un comparatif e^i également présentée comme à demi négative, quand la proposition principale est affirmative : il est plus riche qu'onne croit] il travailleplus que personne (non pas que quelqu'un)] v.fr. plus iert blans que n'est fleurs de pomier\ je l'aime plus que nule rien. Il est rare que ne soit omis. C'est le sens qui décide si le pronom est pris dans l'acception négative, par ex. dans la phrase : un peu plus que rien, v.fr. mix que nient FC. I, 402. Autre, AUTREMENT, en V. français parfois aussi devant et ainçois, puis en français moderne avant que, exercent une action identique à celle du comparatif : c'est autre chose que je ne croyais ; on méprise ceux qui parlent autrement qu'ils ne pensent] devant qu! aucune enseigne n'aye Ros. I, 79; ançois qu'ele enpresist nul FC. I, 416; je serai morte avant qu'il n'entre dans cette chambre.

8. hes pronoms et les adverbes négatifs, ou qui sont devenus négatifs, s'emploient encore avec le sens de ullus, quisquam, quicquam, unquam, excepté après le comparatif : 1) Dans des propositions dépendantes quand la proposition principale est

négative, que la négation soit grammaticale ou logique : je ne pense pas qu'il y ait rien de constant dans la vie ; je doute que personne ait mieux connu les hommes-, il défendit qu'aucun étranger entrât dans la tnlle. — 2) k^vh^ldi préposition SANS : sans aucuns frais ; sans rien dire ; v.fr. sanz nul sejor FC. I, 194; sans parler à nului Villeh. 369; sans que nul lui résistât Rabel. — 3) Dans l'interrogation : personne a-t-il narré plus naïvement ? qui vous reproche rien? v.fr. où a nul pel ? (où y a-t-il un pieu?) FC. I, 262; estes-vous en nul lieu blechié? (êtes-vous blessé quelque part?) Ccy. 1486; savés-vos nient de celé? FC. I, 416. — 4) Dans la proposition conditionnelle après si et en v. français aussi après quand et QUI : si jamais personne est assez hardi pour l'entreprendre ; s' il y a rien qui me plaise-, v.fr. se nuls plus i aient TCant. p. 142; quant nule beste venoit boivre Agol. 369; orraz qui sor moi vodra noient dire (j'écouterai celui qui aura quelque chose à dire sur mon compte) Ren. II, p. 32.

9. Mots servant à renforcer la négation : 1) Point, que la langue moderne emploie continuellement. Ce mot, qui prend un sens adverbial, suit immédiatement le verbe fini, comme l'autre expression du même genre, pas. D'après l'Académie point exprime une négation absolue et pas une négation qui peut être restreinte, par ex. il ne joue pas veut dire « il ne joue pas maintenant »; il ne joue point signifie « il ne joue jamais. » Ne pas équivaut au latin non, ne point à omnino non : je ne doute point ; il nest point yHche ; avec un génitif qui suit : il n'a point d'esprit. Dans l'interrogation àiveoiepas exprime une conviction de celui qui parle (p. 403), point un doute : n'avez-vous pas menti ? (= pouvez-vous nier d'avoir menti ?) ; n'avez-vous point menti ? {== n'est-il pas vrai que vous avez menti ?) ; c'est donc contre la grammaire que Racine a dit : de quoi pour vous sauverai étois-je point capable? Phèdre^. D'anciens écrivains emploient point sans négation aussi bien que pas, surtout dans l'interrogation : l'avez-vous point oy parler de moy? Ch. d'Orl. 147; sentez-vous point? Mar. II, 296; il estoit point marié Mont. 1, 20 2. A lui seul ce mot ne nie que

1. Cette règle de rAcadémie est contredite par Scliweighaeuser, De la négation, p. 93 ss. (Par. 1852), qui conteste aussi d'autres règles de la grammaire française concernant la négation.

2. On ne doit pas unir point avec ni .... ni, comme dans ce passage : de ne mêler point ni le secours du roi ni celui des Romains Corn. Nicom. 3,6.

dans la réponse ou dans la proposition elliptique : êtes-vous fâché ? point; je le croyais mon ami, mais point. — 2) C'est à peine si l'on peut compter le v.fr. mie au nombre des renforcements. Ne 77iieen dit autant que ne pa^, c'est-à-dire plus que le simple ne, mais ne dépasse pas le latin non. Tel écrivain préfère la première locution, tel autre la seconde : les Liv. d. Rois par ex. emploient rarement pas et encore plus rarement 7nie, les sermons de S. Bernard et Job donnent la préférence à mie. Ex. il n'i pooient mie aler ; ne m'oublies vos mie ! n'aveit mie granz genz ; il ne fu mie marriz ; il ne savoient mie plus : dans toutes ces phrases on pourrait employer pas, tandis que point ne conviendrait qu'à quelques-unes d'entre elles. Fr. mod. je n'en ai (pas) trouvé miette. — 3) Les mots brin, goutte, MOT fournissent des renforcements d'une signification plus concrète : les deux derniers mots ne s'appliquent qu'à certains verbes : il n'y en a brin ; je n'en ai recueilli brin ; il n'est un seul brin estonné (dans Nicot) ; je ne vois goutte, et même je n'entends goutte ; et jadis aussi n'en doubler goûte, ne mentir goûte etc. ; il ne répond jamais mot\ sans dire 7not. — 4) NÉANT et RIEN pour nullement dans l'ancienne langue : nient n'i alad (il n'y alla nullement) LRs. 90, jo ne vus aim nient Roi. \ ne m'en merveil neent TCant. 106; ne vorrés riens ma deshonnour Ccy. 2251. En français moderne on dit couramment ne savoir rien de rien, ne dire rien de rien (ce qui répond au m. h. ail. niâtes niht). — On trouve sous la plume des écrivains français certains renforcements opérés au moyen de comparaisons, aussi souvent que dans les langues sœurs (voy. ch. I", § 8) ; il semble superflu de réunir ici des exemples ou de reproduire ceux qui ont été réunis ailleurs ^

10. Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer que le v.fr. ne (fr. mod. m), de même que le prov. ni, exprime une négation faible , douteuse , lorsqu'il n'est accompagné d'aucune autre négation. Yoici quelques exemples répondant aux exemples provençaux. Après le comparatif : plus que beautés ne fr esche colors. Dans la proposition accessoire lorsque la proposition principale est négative : ne cuit en ce st pais pucele qui tant soit avenant ni bêle ; des que JDiex fist Adan ne Eve ne fu a fer es si deffez. Après sans : sans barat ni sans tricherie. Dans des propositions conditionnelles : sijamês puettrover ne

1. Nous nous contentons de renvoyer à un mémoire d'Emmanuel Bekker, Monatsberichte der Berl. Akad. 1866.

avoir ; s'il est chose que tu voyes t'amie à point que tu la doies araisoner ni saluer ; qui tant porroit dire ne faire , moût aroit fait bone journée. Dans la question directe et indirecte : qui set donc avoir amie ne servir à son talant ? en quel guise ne comment? demanda quex hon c'estoit ne s'il avoit guerre; se (si) il a mesfait ne en parole ne en fait. Dans une énonciation générale : tant com vos en oseriez demander ne prendre. Après des expressions négatives : mar virent mescreant lui ne se (sa) vaillandie, voy. Ruteb. I, 429. Sur le ni affirmatif en français moderne voy. Màtzner, Gramm. p. 514 et la Syntaxe du même, I, 409.

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