CHAPITRE QUATRIEME
Genre et nombre du nom.
Nous avons déjà traité au chapitre premier du genre et du nombre considérés comme une simple propriété du nom, nous avons à étudier ici ces deux phénomènes au point de vue de l'union organique (congruence) des noms entre eux.
1. L'ancienne règle d'après laquelle l'adjectif ou le pronom doit s'accorder avec son substantif en genre et en nombre persiste ; quant à Faccord des cas il ne peut en être question qu'en provençal et en v.français.
2. Il faut observer les neutres des pronoms, dans l'emploi desquels les langues romanes ne s'accordent pas partout avec le latin. En effet lorsqu'un pronom est rapporté, par l'intermédiaire du verbe être comme copule, à un substantif, il s'agit de savoir s'il peut se présenter comme un neutre, c'est-à-dire comme un mot grammaticalement indépendant du substantif. En allemand
on dit sans hésiter das sind wackere Leute, dies ist mein Freund. Voici ce qu'on doit remarquer à ce sujet : 1) Les démonstratifs en italien, en espagnol et en portugais veulent, comme en latin, que leur forme soit accordée avec le substantif qui joue le rôle d'attribut. It. questa è la cosa {istaec res est)\ questi sono i ?niei libri. Esp. este es sueno ; mi hermano es esé; esas son las nuevas ; port, estos sâo segredos de natura. Mais si le pronom renvoie à une énonciation antérieure, que le verbe être met en rapport avec un substantif abstrait, il faut employer le neutre, ainsi esp. esto es verdad (= esto es verdadero), port, isto foi causa que etc. (= isto causava que). En outre le style populaire ou archaïque se risque bien çà et là à construire le neutre avec un substantif concret, par ex. ital. ciô sono Ungheri ; ciô sono este fere catene PPS. I, 392 ; ciô furon gli occhi nostri, voy. Nannucci Lett. I, 43. Contrairement à l'usage des langues sœurs, et conformément à celui de l'allemand, le provençal et le français appliquent ici le neutre sans restriction : prov. so fon donzelha Choix III, 375 ; so era En Gastos V, 84 ; aco es us cavalliers Jfr. 103^; v.fr. ço est Malquiant Bol.; fr.mod. c'est mon père; avec un plur. ce sont mes frères ; ce sont des Français ; allem. das war ein Mann ; das sind meine Brûder, déjà en goth. : thata ist sa timrja (c'est le charpentier), mais lat. iste est faher, gr. ouTcç è(mv 6 xéxTwv. Et à ce propos il faut noter comme une particularité propre au français que ce s'unit avec nous, vous par l'intermédiaire du verbe au singulier : c'est nous, c'est vous, mais non pas c'est eux, c'est elles, on dit ce sont eux, ce sont elles. C'est là une règle de la langue moderne, car la langue ancienne employait aussi bien le pluriel du verbe avec nous, vous que le singulier avec eux, par ex. c estes vous Ch. d'Orl. 184 ; c'est eux encore dans Régnier. — Cet emploi du neutre, que le latin connaissait à peine et qui était très-familier au grec (ecjTi Bà toDto xupavviç), remonte jusqu'au plus ancien moyen âge et a sans doute été dès lors commun à tout le domaine roman. Exemples : villas, id sunt Simplicciaco etc. Mar. p. 101 (vers 658); id sunt molendini duo Bréq. 281«.(ann. 677); id sunt de Romairo villa 432 ^ (ann. 721) ; hoc sunt villas nostras ibid. ; id est Garïbertus HL. I, 23 (ann. 782). — 2) Le pronom conjonctif neutre (it. lo, il, esp. lo, port. pr. o, fr. le) peut renvoyer à un substantif concret qui représente une idée générique, auquel cas le latin n'emploie pas de pronom. Ital. è ella medico? Réponse : io lo sono. Esp. sois padre? lo soy. Franc.