‹ Grammaire des langues romanesChapitre 2 sur 141 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Substantif et adjectif.

Le rapport du genre roman au genre latin étant inséparable de la déclinaison a déjà été exposé au livre de la flexion : bien qu'il y ait des exceptions, le masculin roman correspond d'habitude au masculin ou au neutre latin, le féminin au féminin ; même les mots qui ont été empruntés aux langues germaniques conservent pour la plupart fidèlement leur genre (t. II, 14-22). Au point de vue de l'influence exercée par le sens le roman se comporte aussi comme la langue mère ; mais la terminaison a acquis une certaine influence. Les noms communs en a (fr. e), par exemple, qui désignent une personne masculine sont en général aussi masculins, mais beaucoup de mots nouveaux comme guida, spia, sentinella se rangent dans presque tous les domaines au genre féminin , et même les mots transmis par la langue mère comme propheta et papa sont quelquefois traités comme féminins en provençal et en vieux français, singularité que la terminaison seule peut avoir causée (t. II, p. 14 ss.). Dans d'autres cas on a accommodé la terminaison au genre : socrus devient en esp. prov. suegra, en port, sogra, en val. soacre\ nurus, ital. nuora, esp. nuera, port. prov. nora, V. franc, nore, val. nore. Les noms géographiques se sont en général réglés sur la terminaison. En effet ceux en a ont le genre féminin, les autres ont le genre masculin ; à ces derniers appartiennent ital. Messico, Perù, Napoli, Parigi (aussi féminin), Tamigi, Tevere, esp. Japon, Ferrol, Guadcdquivir, Rôdano, port, aussi Garumna, Guadiana, Sequana, franc. Portugal, Piémont, Danemark, Canada, Brésil, Paris, Lyon, Rhône, Danube, Elbe. Les noms des mois et des jours de la semaine sont masculins, ces derniers ne sont féminins qu'en valaque ; les noms des vents, sauf ceux qui se terminent en a, sont égale-

ment masculins. Le changement le plus important concerne les noms d'arbres, qui sont devenus masculins (t. II, p. 15).

2. En ce qui concerne le nombre il faut remarquer : \) Les noms de personnes considérés comme noms communs passent sans hésitation au pluriel : ital. i Catoni, gli Scipioni (hommes comme Gaton et Scipion), esp. los Horacios y Virgilios, comme lat. Catones, Scipiones ou gr. o\ 'HpaxXéeç, ol ©Yjaésç (voy. chap.

2, § 5). — 2) En latin les noms de matière sont en grande partie aptes à être employés au pluriel, aussi bien ceux qui indiquent un assemblage peu condensé de petites parties que ceux qui désignent une masse; les premiers sont considérés comme un ensemble, les seconds comme des objets isolés : nives, grandines, imhres, arenae, pulveres, fruynenta, venena, carnes (morceaux de viande), pices (morceaux de poix). Dans les nouvelles langues le pluriel a pris une plus grande extension : on peut dire par ex. en it. nevi, piogge, areiie, farine, frumenti, orzi, latti. Uni, lane, carni, ori, argenti, rami, piombi, stagni \ en esp. nieves, lluvias, arenas, polvos, cenizas, trigos, lanas, carnes etc. ; en franc, neiges, pluies, arènes, poudres, sucres, chairs, ors, plombs. — 3) Des abstraits qui indiquent un état corporel ou intellectuel ou une activité peuvent de la même manière revêtir la forme du pluriel ; c'est là un trait syntactique important que la nouvelle langue possède en commun avec l'ancienne. Exemples latins : vitae, mortes, somni, risus, timorés, superbiae, audaciae, irae, odia, invidiae, amores, oblivia, honestates, satietates. De même en ital. vite, morti^ sonni, ozi, risa, gusti, timori, super bie, orgogli, ire, odi, invidie, vendette, ubbidienze, amori, obblii, posse Ger.

3, 51, umilitadi, onestadi, povertà, sanità', aussi les idées matérielles ardori, candori, rossori, splendori, niormorii, gridi, tuoni, caldi, geli. De même en esp. vidas, muertes, miedos, temores, iras, amores, zelos, ciumes, valores, saludes, piedades, temeridades. Fr. vies, morts, craintes, peurs, amours, fureurs, courroux, désespoirs, perfidies, bontés, respects, même patiences, au sens figuré feux, flammes, froideurs, les froiz et les chaus Ruteb. I, 31, comp. les notes de Ménage sur Malherbe p. 142 ; pr. las fams e las setz GRoss. 6741, néanmoins on restreint déjà dans cette langue l'usage de cette liberté. Les pluriels de ce genre désignent soit une véritable pluralité de l'idée (le morti degV imperatori) , soit une pluralité de modes ou d'expressions d'une seule et même idée (le bellezze les divers côtés de la beauté, le ire les mani-

festations delà colère, gli amori les amours); quelquefois aussi ils ne font que renforcer l'idée simple*. Aux abstraits appartient aussi l'infinitif, mais dans ce cas on ne lui laisse prendre que rarement la forme du pluriel. Au reste ces pluriels sont surtout employés par la poésie artistique qui y voit et y cherche un ornement de style ; l'ancienne poésie plus naïve les favorise moins. L'allemand moderne au contraire a perdu beaucoup de ces pluriels qui étaient encore couramment employés dans l'ancienne langue. — 4) D'autres cas sont lat. coeli, ital. cieli, esp. cielos, fr. cieuœ ; pectora, esp. pechos fréquent aussi bien dans le sens propre et appliqué à une seule personne qu'au sens abstrait ; barbae s'emploie de la même manière (dans Apulée et d'autres), esp. port, barbas ; litterae (lettre missive) v.esp. prov. letras, v.fr. lettres, se rapporte à un seul objet de ce genre. — 5) Plusieurs substantifs sont exclusivement ou spécialement employés au pluriel, soit à cause de l'exemple donné par le latin, soit à cause d'un usage postérieur déterminé par la nature elle-même de l'objet. Une petite liste de ces mots a été donnée au tome II, p. 22.

3. Les attributions du substantif peuvent être remplies aussi par des adjectifs et des pronoms, des verbes (infinitifs) et des particules ; même par des phrases entières, comme en grec, voy. pour plus de détails à l'infinitif. Il faut encore relever ici la représentation périphrastique usitée en latin d'un substantif personnel par une proposition relative, qui est surtout favorisée par l'italien: lat. ii qui audiunt (auditores), ii quijudicant {judices)\ ital. a chi leggerà {al lettore); il maestro di color che sanno (de' sapienti) Inf, 4, 131 ; diè lor chi conduce 7, 74 ; esp. al que leyere etc.

4. Dans un cas déterminé on remplace régulièrement V adjectif par le substantif. Le latin exprime les matières considérées

1. En ce qui concerne le dernier de ces mots il faut remarquer qu'en provençal et en vieux français la forme plurielle des cas obliques amors s'est mêlée au singulier, en sorte qu'elle est devenue synonyme de mnor (l'amour, le dieu de l'amour). Il est vrai que Matfre Ermengaud a intitulé son ouvrage lo breviari d'amor et non d'amors, mais Molinier nomme le sien las leys d'amors et non d'amor ; d'autres auteurs ont écrit par amors (par amour), segon amors (selon l'amour), des poètes français ont dit la chasse d'amours, H jeu d'amours, sospris d'amours. Voici encore à ce sujet une petite remarque : le Vocabularius S. Galli latin-allemand (viii^ siècle) traduit déjà l'adverbe allemand gernlîho par l'expression ex amurs, dont le second mot, à cause de Vu et de ïs, doit être emprunté littéralement au français.

comme attributs par des adjectifs, ce n'est que çà et là dans le style poétique qu'il se permet des substantifs comme sideris ora pour siderea, tegumenta frondis pour frondea. Dans la nouvelle langue, pour laquelle la forme de ces adjectifs en eus n'était pas commode, l'emploi du substantif est devenu la règle : ainsi poculmn aureum, argenteuyn, cupy'eum est devenu it. hicchier d'oro, val. pahar de aur, esp. vaso de plata, fr. gobelet de cuivre. Mais ce n'est qu'en français que l'emploi de l'adjectif est interdit (t. II, p. 277), aussi lorsque les poètes emploient le participe, comme Malherbe dans âge ferré pour de fer, siècle dore pour d'or, la critique réclame-t-elle. Il en est à peu près de même pour les noms géographiques : ainsi it. vino dîReno, Guittone d'Arezzo, mais on dit aussi Pietro Aretino, Serafino Aquilano; pour d'autres exemples voy. ch. 2, § 4. — L'espagnol présente la particularité suivante : des substantifs qui, accompagnés d'une préposition, représentent le sens d'un adjectif, peuvent en prendre immédiatement la place grammaticale et par conséquent aussi précéder le mot principal comme un véritable adjectif; c'est comme si nous voulions dire « la sans comparaison beauté » pour « l'incomparable » : la sin ygual helleza = la incomparable belleza Nov. 4; dos sin ventura amigos Num. 4, 1 ; el vano y sin provecho sentimienlo Gare. eleg. 1 ; el mas sin ninguna 7nala tacha {el ynas puro) CLuc. 45 ; aquel sin ventu7^a ; me tienen por de ningun juicio. Les autres langues n'usent pas aussi facilement de ce procédé. Mais on a un correspondant dans Fit. quel senza cuore. 5. \] adjectif au sens absolu (il sera question au chap. 4 de la construction de l'adjectif avec le substantif) ou bien représente une personne considérée à un point de vue général, ou bien exprime une idée abstraite. 1) L'emploi de l'adjectif avec un sens personnel a pris dans les langues nouvelles une bien plus grande extension que dans le latin, qui ne sous-entend pas volontiers le mot homo. Homo doctus est rendu simplement par ital. il letterato, esp. el erudito, fr. le savant, val. invetzatul, et dans ce sens on admet aussi quelquefois l'emploi du féminin. — 2) Si l'adjectif exprime une idée abstraite, s'il représente une qualité comme telle, il revêt dans d'autres langues la forme du neutre, comme lat. jucundum, grec to xaXcv. Dans la plupart des provinces romanes la forme du neutre concorde ici avec celle du masculin : ital. il sublime, il bello, port, o grande, o formoso, prov. lo vers, lo belhs, franc, le beau, V utile ; seul l'enchaînement de la phrase peut résoudre la question du sens.

Mais en espagnol, par une heureuse circonstance, un article spécial lo s'est établi pour accompagner l'adjectif dans ce sens et prévenir ainsi toute confusion : lo verdadero, lo util, lo présente, lo pas ado, lo alto desta sierra, lo hondo deste valle. La désignation du neutre par la forme même de l'adjectif (à part les quelques cas de la comparaison anomale, comme ital. migliore, neutre meglio = melior, melius) n'est offerte que par les dialectes du nord-ouest dans lelir période la plus ancienne : prov. masc. bos, fém. bona, neutre bo, v.fr. bons, bone, bon; encore ce neutre est-il restreint à l'emploi adjectival parce qu'il se rapporte toujours à une idée pronominale neutre (qui peut être contenue aussi dans le verbe, généralement esser), comme dans aisso es belh (cela est beau) ; tôt lo 7^emanen ; tôt ^uant es avinen; no pot esser remazut que; belh m'es, bon m'es; mais si l'adjectif est pris substantivement on n'a pas, ainsi que nous l'avons dit, lo belh, mais avec la flexion lo belhs, gran perda hi fai lo remanens (le reste) Choix V, 11, comp. t. II, p. 56^. — 3) La représentation périphrastique de ce neutre par res est devenue très-usitée dans les nouvelles langues, qui toutefois emploient de préférence causa (t. II, p. 419) : ital. cosa incredibile (qqch. d'incroyable), esp. cosa nueva, prov. re novelh Choix V, 375, plus leugiera cauza (traduction de facilius) GO. 58^, fr. grand' chose, belle chose. Nous verrons plus bas au chapitre du pronom qu'on supprime quelquefois cosa en italien, en sorte que dans cette langue un féminin représente un sens neutre. Le valaque est la seule langue où le neutre absolu puisse être rendu par le pluriel du féminin, par ex. ceale pemuntesti {res terrestres = terrestria les choses terrestres); delà cei buni invatze celé bune (on apprend des bons les bonnes choses, le bien).

1. Les grammairiens du xiii= siècle déjà admettent en provençal l'existence d'un adjectif neutre. Ainsi Uc Faidit parle d'adjectius, quanson pausat senes sxibstantiu, si cum mal m'es, greu m'es, fer nVes, estranh m'es qu'el aia dit mal de me GProv. p. 6 ; Raimon Vidal remarque : pot hom abreujar (c.-à-d. supprimer ïs de flexion) per rason del neutri el (c.-à-d. en lo) nominatiu el vocaiiu sincjular, aisi com qui volia dir : bon m'es car m'aves onrat ; m,al m'es car m'aves tengut ; bel es aiso ibid. p. 73. Raynouard, dans sa grammaire du moins, ne sait rien d'un neutre : dans bel m'es, greu m'es il ne voit pas autre chose qu'un emploi impersonnel de l'adjectif. Mais que dire de tôt ais quant es avinen'i Le triple genre de l'adjectif provençal a sans doute été reconnu pour la première fois dans la Poésie der Troubadours p. 299, car à cette époque les anciens textes grammaticaux étaient encore inédits.

6. n se présente des cas où Tadjectif prend la place de Vadverbe. 1) On a déjà remarqué au livre de la formation des mots (p. 427) que l'adjectif au neutre peut remplacer l'adverbe. Toutefois cette faculté n'appartient pas à tous les adjectifs; elle n'est concédée qu'à un nombre relativement peu important d'entre eux et presque uniquement à des adjectifs simples : on emploie dans les autres cas la composition avec mente. Mais ici, comme partout, la langue poétique est plus libre. Voici quelques exemples qui donneront une idée de ce procédé. It. 7nena dritto altriii Inf. 1 ; lo sol flamme g giava roggio Pg. 3 ; si alto miraron gli occhi miei P. Son. 12; corne dolce ella sospira 126; mirandol io fiso P. Cz. 24, 3. Esp. fermoso sonrrisaha PC. 881 ; duermes cierto'^ Gare. Fgl. 2; el viento que blando 'y prospero soplaba Nov. 7 ; se holgaron infinito. Prov. jatz mol o dur Jfr. 135^; tan suau non m'adormi Choix III, 98 ; vauc plus prion 104. Fr. ces fleurs sentent bon, mauvais', cette actrice chante faux\ il parle trop vite. Parmi les écrivains de la décadence Prudence emploie souvent l'adjectif pour l'adverbe, castum pour caste, severum pour severe (voy. l'index de l'éd. Cellar.). — 2) Veut-on donner comme attribut au sujet ou au régime un genre ou un mode d'activité, on change alors, comme en latin (tacita secuyn gaudet), l'adverbe en un adjectif, lequel toutefois ne peut être clairement reconnu que s'il est au féminin en a ou au pluriel, car autrement ce pourrait être aussi bien l'adjectif adverbial. Ital. la mente mia mirava fissa Par. 33; tu vedi certa Orl. 5, 54 ; pastorelia mai sïpresta non volse piede 1, 11 ; che piû loyitana se ne vada 1, 20; ite velocil Esp. nubes que tan recias caminais GVic. 71^ ; alla va la luna SRom. 227 ; alza mas alla la rodilla Num. 4, 4; viendola andar tan ligera Nov. 1 ; hermosa y discreta respondio 4 ; port, commetteram soberbos os Gigantes o Olympo Lus. 2, 112 ; mais certas se conheçam as partes 5, 25. Les langues du nord-ouest ne paraissent pas favoriser cette expression ; cependant on dit en franc, une nouvelle venue (au lieu de nouvellement), des fleurs fraîches cueillies, v.fr. les chevaliers noviaoc venus Brut. I, 329; prov. la luna luzi clara Jfr. QQ^. Les adjectifs soLus, PRiMus, ULTiMUS prennent très-souvent aussi, comme en latin, la place des adverbes correspondants. Ital. soli tre passi credo ch'io scendesse Pg. 8 ; ella usez la prima ; uomini eletti ultimi vanno; esp. solos D. Antonio y B. Juan no quisieron ; yo d tan divina gloria la primera embestiré

Cald. I, 83^; port, nellas sôs eœprimenta toda a sorte Lus. 3, 39. Franc, ils sont les seuls à plaindre Corn. Hor.\ le seul consulat est bon pour les Romains Corn. Cinn. ; 0 fleur que j'ay la première servie Mar. II, 317; elles entrèrent les dernières. En espagnol et en portugais junto (junctus, junctim) est employé à la fois comme adjectif et comme adverbe, par ex. esp. junto severidad con dulzura Gare. egl. 2 ; la multitud de gente y armas junta Num. 1,1; port, recebem junto e dào feridas Lus. 4, 39; 05 ventos juntos dando nella (se. vella) 6, 71.

7. Comparatif et superlatif. — La représentation romane de ces gradations a été étudiée déjà au livre de la flexion ; il reste encore, au point de vue syntactique, quelques particularités à relever. 1) Outre magis, plus, minus on peut aussi employer à cet usage melius : it. più contento e meglio sieur o Bec. 4, 1 ; meglio capace Orl. 3, 48; pr. lo miel presan el plus plasen Choix V, 12; lo mielh adreg lY, 46 ; v.fr. des 7nelz gentils Ch. d'Alexis ; les mielz vaillanz LRs. ; li miax vaillant Dolop. 241 (ce qui s'explique facilement par valoir mieux); mais en fait ce comparatif renvoie au positif ben sieur o etc. Dans Charl. v. 310 on trouve set anz e melz exactement comme le m.h.allem. siben jâr ode baz. En italien on dit aussi meglio di venti scudi. — 2) D'après la règle générale l'idée du superlatif est liée à l'article. Mais il est clair que l'article disparaît partout où un pronom précédant l'adjectif ne tolère pas l'article devant lui. On dit en français mes plus beaux jardins, mais en italien i mieipiù bei giardini etc. A rinverse l'article n'est pas tout-à-fait étranger au comparatif : il ne peut pas être supprimé lorsqu'on veut désigner l'objet comme un objet déterminé : ainsi dans la phrase provençale los fortz venson li forsor (les plus forts triomphent des forts) . Ici c'est le sens qui empêche les confusions. L'Arioste emploie très-souvent le comparatif avec l'article dans des phrases négatives, par ex. non era dopo il re di lui il più degno Orl. 5, 13, passage dans lequel le degré de comparaison est rendu clair par le di lui qui en dépend ; che la Bretagna non avea il più forte 5, 17; Annibal Caro dit io non ho mai conosciuto il più compito gentile uomo di questo. — 3) Si le superlatif, comme les langues en laissent généralement la liberté, est postposé à son substantif déjà précédé de l'article ou accompagné d'un possessif, il reste généralement sans article. Ital. ^ suoi compagni più noti e più sommi Dante ; neW et à sua più bella Pétr. ; tra l'altre

gioje più cave che aveva Bocc; la donna la piû hella ch'io abhia mai veduta ; cependant on blâme dans cette langue la répétition de l'article. Esp. la desdicha mas fuerte ; port, seu filho mais velho ; a neve he o corpo o mais hranco. Prov. Votne pus grassios ; v. franc, le pris plus honneste ; m,es garnemens plus chiers. En français moderne au contraire on ne peut pas éluder l'emploi de l'article : la femme la plus vertueuse. En valaque le superlatif est accompagné de l'article cel et toujours placé après le substantif : nucul cel mai umhros, dat. nucului celui mai umbros. — Le superlatif avec l'article défini peut aussi s'unir au substantif accompagné d'un article indéfini : ital. un popolo il più incostante ; esp. un valle el mas secreto; port, huma estrella a "mais luminosa; angl. a nature the most délicate. — 4) Le superlatif organique au sens absolu n'indique qu'un degré élevé d'une qualité (durissimo très-dur), aussi s'unit-il le plus souvent avec l'article indéfini : it. una bellissima casa, esp. un hombre doctisimo, et de même en v.fr. un grandisme nez. Toutefois l'article défini n'est pas absolument incompatible avec cette forme : des locutions telles que it. Vottimo parlât or e, la minima parte, Valtissimo poeta, le virtuosissime operazioni, esp. el audacisimo cahallero BQuix. 1, c. 28, la afligidisima madré, prov. Valtis7ne tos, v.fr. H saintisme ber TCant. p. 83 ne sont pas sans exemples ^ — 5) Lorsque la comparaison porte sur deux objets seulement, le latin se sert du comparatif et non du superlatif. Les langues filles sont incapables d'observer cette règle partout où l'adjectif doit nécessairement être accompagné de l'article défini, car il en résulterait immédiatement l'expression à laquelle on donne le nom de superlatif : minor fratrum est en it. il minore de' due fratelli, fr. le plus jeune des deux frères, au contraire l'anglais dit the younger ofihe brothers. Mais si l'adjonction de l'article défini n'est pas obligatoire, l'ancien usage se maintient encore, ainsi en espagnol dans cette phrase où il s'agit de deux personnes : tû llevards la palma de mas verdadero amigo (certioris amicipalmam reportabis) Num. 4, 1 (p. 73). — 6) Après des relatifs comme quantus, quam, ut, le latin emploie le superlatif pour marquer le plus haut degré de

1. Mussafia observe à ce propos : « La minima parte non corrisponde perfettamente a Vottimo parlatore\ questo è, como lo dicono, superlativo assoluto (/c /rès-ôow ^«r/ewr), quello è relative» (non pas Za ^rèspetiie partie, mais la plus petite imrtie).

la possibilité : quanta maœima poterat celeritate ; quant celerrime potuit ; ut blandissime potest ; de même en grec wç iiyj.am et en m. h. ail. s6 er schiereste mohte. Le roman emploie habituellement le comparatif qui suffit à rendre l'idée. Ital. quanto potea piû forte ne veniva Orl. 1, 15; corne meglio seppe, aussi corne il meglio seppe ; corne si puote IL meglio. Esp. plorando quanto mas se podia Bc. Mil. 770; como él pudier mejor PC. 2646. V. franc, plus tost que pot (lat. non pas celerius quam potest, mais celerrime) Gar. I, 137; cum il ains pot {le plus lot qu'il put) Rou II, 5. B.lat. quam citius poterit L. Roth. n. 280; quandocumque ego citius potuero Esp. sagr. XIX, 372 (de l'an 962). Mais il emploie le comparatif aussi après d'autres relatifs et avec difîërents verbes, par ex. après quando et ubi. On dit ainsi : ital. quando più dolcezza prendea (summam dulcedinem) P. Cz.\ dove noi possiamo meglio albergare (optime) Bec. 10, 9. Esp. quando (el sol) mas hermoso se muestra (pulcherrime) Nov. 10. Pr. quant menz s'en guarda (r/iinime) Bth. 132; v.fr. là ù H esturs fust plus forz (d'après le lat. uhi fortissimum est proelium) LRs. 156. B.lat. uhicunque mis melius visum fuerit Tir. 10^ (de l'an 753); qualiter ipse melius praeviderit Lup. 530 (de l'an 774). Ensuite après le pronom relaiiiî : ital. quel piacer ch'ogni amator più hra7na Orl. 1, 51. Esp. lo que él mas deseaba\ segun que mejor entiendo Flor. I, 222 '^ ; port, a ren do mundo que eu mais araava Trov. n. 151. Prov. la re que plus volia Choix y, 74; Vom cui miels vai LR. I, 371 ; cil que genser se capdella 494 ; v.fr. le jouel qu'elle garde plus chierement TFr. 452 ; celle du monde qu'ayme mieux Ch. d'Orl. 51 ; mais fr.mod. ce que je désire le plus. B.lat. quemcunque meliorem invenerint Form. B. 31; faciat exinde quidquid melius elegerit Mab. 11, 668^ (an. 804); quale ille melius praeviderit Ughell. VI, col. 1283. — 7) Avec le verbe être il arrive souvent, en italien surtout, que les comparatifs organiques de l'adjectif sont échangés contre leurs adverbes correspondants, par ex. esse son meglio di te (au lieu de migliori); che son peggio che porci (peggiori) Pg. 29, 115; s'altra è maggio {maggiore) Inf. 6, 48 ; lo cielo è maggio GCav. 349, et l'on trouve même un pluriel maggi\ l'arch. maggio a rarement, dans Guittone par ex., le sens adverbial qui lui revient de droit. En v. franc, aussi mielz (melius) peut être mis à la place d'un adjectif : cent cumpaignons des mielz

et des pejitrs Roi. p. 56 ; prov. ab dels mels de la vila G A. 5272 d'après LR. IV, 182 (ab del mels d'après Fauriel). Gomp. chap. 12, § 4.

7. La gradation absolue d'une qualité est avant tout exprimée au moyen d'adverbes. Les plus importants ont été énumérés au tome II, p. 441 ss. Il reste à remarquer : 1) Pour l'it. molto les dialectes du sud-ouest ont deux formes, esp. mdcho, MUY, port. MUiTO, MUi (aussi Mûi nasal); on emploie le plus volontiers la forme abrégée devant les adjectifs d'une certaine dimension {muy maramllado, aussi muy de buena gana). Multuni est déjà passablement répandu dans le latin du plus ancien moyen âge, par ex. vestimenta multum vilia, multum pretiosa Capit. Lud. pii, Georg. p. 825, déjà dans Augustin homine s multum superbi Hymn. adv. Bonat., dans Grég. de Tours multum callidus 3, 7 etc. Le fr. bien est un renforcement très-usité : bien bon, bien mal, bien malade ; les autres langues, qui possèdent déjà multum^ en font un usage plus modéré : ben chiaro,bien malo, bem cheio, lat. bene multi, b.lat. filiam bene idoneam Gr. Tur. 5, 33, homines bene francos Form. M. App. n. 5, de bene liber is hominibus 12, bene ingenuus 13. L'ital. assai exprime un degré un peu plus élevé que le fr. assez et le port, assaz ; l'esp. asaz est vieilli. L'ital. TRA, qui est littéralement le fr. très, n'est employé que devant certains adjectifs qu'indiquent les lexiques ; il en dit plus que le mot français : tradolce signifie extrêmement doux ; il en est de même de stra dans stragrande. Le v.fr. par, qui sert à renforcer d'autres adverbes d'intensité, est d'ordinaire attiré par le verbe, comme dans mut par fu liez MFr. I, 364; mut par esteit bons chevaliers I, 328 ; Veve par estoit moult parfonde voy. Roq. II, 203^; mult par esteit tenu Rou I, p. 195 ; moult par ingaus C. Poit. p. 51 ; trop par li estes dure MFr. I, 538 ; tant par est sages 424. Un exemple provençal est : 7nolt per foren de bon e de sobtil Bth. 187. On trouve en v. port, ma/ vos per esta; ben mi o per devedes a créer. Le lat. per aussi se sépare çà et là de son adjectif: per 'tnihi mirum visum est', per pol quam paucos. Un mot qui exprime un sentiment vif est l'adverbe de comparaison tam (en roman aussi sic), lorsque la comparaison n'est pas consommée : « le jour est si beau » ; ital. era una si bella fanciulla ; esp. los cantos eran tan consolables, franc, il se porte si bien ; déjà en latin Hannihal opinionem de se auœit conatu tam audaci trajiciendarum Alpium. — 2) On

renforce le sens du comparatif soit avec ces mots, soit avec d'autres : on dit ital. molto più hello ; assai piû ricco ; vie piû grande ; di gran lunga più dotto ; esp. mucho mas hello ; muy mejor ; port, muito ynais alto ; mui mais pénétrante ; hem mais ; prov. raolt plus tost Choix III, 39 ; trop miels ibid. ^\ pro mais Y, 34; fr. beaucoup plus avant; bien moins ; val. eu mult mai inalt. Il faut remarquer qu'en espagnol devant mas les adverbes mucho et poco peuvent être remplacés par les adjectifs correspondants : muchs. bella estoria Alx. 943; muchB. mas distancia Cald. ; de pocsi mas edad Nov. 9 ; et cette expression est encore correcte dans la langue moderne : mucha mayor agudeza Flor. éd. Wolf. II, 462^. Ex. v.ital. gemma molta cara Din. Comp.; in poca d'otta ibid.; moltdi fora spietata donna PPS. I, 206; per la molta novissima cosa CN. 21 ; di troppapiù gente Malesp. c. 45*. Nous observerons plus bas en parlant du génitif (§ 3) un phénomène tout semblable. Le superlatif organique aussi se laisse précéder d'adverbes d'intensité, comme ital. molto hellissir/io = lat. multo pulcherrimus , si scarsissimo , piû sommo, più pessimo ; esp. la muy finisima esmeralda, la mas minima ohra. En effet on admet facilement pour traduire l'intensité d'une impression une nouvelle gradation de l'adjectif déjà gradué. Le grec [ji-aXXov cXêiwxspoç trouve un écho non-seulement dans le latin magis major Plaut. Men. proL, mais aussi dans l'espagnol mas mejor Rz. 285, dans le provençal pus melhor Choix,lY, 79, dans le v.fr. plus hauçor Aleœ. p. 64 ou dans le franc, populaire plus meilleur, que Henri Etienne compare à ^éXTtov jj.aXAov. Yoy. t. II p. 61 note, où nous avons relevé plusieurs superlatifs redoublés. On connaît le lat. proximus, proximior et l'allem. erster, ersterer. Même des adjectifs dont le sens n'admet pas de gradation peuvent en subir une : au latin magis unicus Plante Capt. 1, 2, 47 répond le français mon plus unique bien Corn. Hor. 1,3.

8. Les substantifs ne sont pas proprement capables de gradation. Il faut néanmoins observer les faits suivants : 1) Lorsque deux substantifs ayant la valeur d'attributs sont rapportés à un seul et même sujet, on peut partout désigner la

1. En allemand aussi on entend dire quelquefois eine rechte scJiœne Geschichte, ein redites liebes Kind, ein ganzer guter Mann, ein ganzes leeres Glas pour recht, ganz. Les langues se rencontrent souvent dans leurs procédés ; en v.franç. de même l'adverbe tout est échangé contre l'adjectif tout : on dit tous petis pour tout petits.

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