‹ Grammaire des langues romanesChapitre 36 sur 141 · DE · texte numérisé non relu

DE

Le sens primitif de cette particule est la descente, puis en général l'éloignement d'un point. Dans les langues modernes elle a en outre à remplir la place de la particule éteinte ex, de même que le gr.mod. àiro, qui correspond tout-à-fait au roman de, remplace â/, ; de plus la plupart des fonctions de ad lui sont échues, en sorte que son action s'est extraordinairement étendue*. L'italien à côté de di possède encore le composé da qu'il emploie en général pour ab, ce qui lui permet de désigner plusieurs rapports avec plus de rigueur : da répond à peu près à l'angl. from, di à l'angl. of. En valaque on a din pour eœ et delà pour ab.

1. Mouvement : descendere de coelo, derivare aquam ex flumine, discedere a pâtre. Ital. scendere dal cielo, derivar l'acqua dal fiume, us cire di casa, dise o star si da una cosa ; et de même avec de dans les autres provinces romanes. Remarquez le fr. approcher de qqch. {appropinquare ad), qui a été peut-être occasionné par proche de, déjà en prov. apropchar de Choix IV, 84, propchar de 280, aprosmar de V, 318, de même val. se aproprià de. V aversion pour un objet est indiqué aussi par ab, da, de : ainsi differre, diversus, alienus ab aliqua re ; ital. dal fatto il dir diverso, alieno dalla verità, dissimile da uno ; esp. diferente de, ageno de una cosa ; fr. différent de, dissemblable de et à, mais étranger à. De même munire, celare ab aliqua re\ ital. difendere dal gielo, celare da ciascuno ; esp. guardar de, ocultar de ; fr. défendre de, cacher de (aussi à). Devant

1. A& a dû disparaître très-tôt de la langue populaire, du moins l'influence de de est-elle impossible à méconnaître chez des écrivains du y siècle déjà. Procul de Emerita, de Gallaecia ad Lusitaniam, dit Idace. D'autres écrivains postérieurs, tels que Grégoire de Tours, hésitent continuellement entre de et ab. Les plus anciennes chartes penchent plus sensiblement encore vers de.

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les noms de ville et de pays : ital. partire di Romay délia Germania, mais pour indiquer que qqun est originaire d une ville on applique da : io sono da Pavia, Giovanni da Fiesole ; esp. franc, de ; b.lat. egredi de Farisius Gr. Tur. 6, 34 (sur ce Farisius voy. t. II, p. 38 note), de Hispaniis regressi 6, 33, de Ravenna abductum, voy. Marii Chron. Bouq. II, 16, de Ispania venientes HL. I, 36 (ann. 812).

2. Au latin ab, en tant qu'il indique le coté d'un objet (hahere aliquem a latere, a fronte, a ter go) répondent encore en roman da et de : ital. di quella costa nacqv.e un sole (= m quella costa) Par. 11, 49; quest'è Megera dal sinistro canto Inf. 9 ; se Cristo sta dalla contraria schiera P. Cz, 2, 6; esp. estahan de una y de otra parte; prov. l'una ost si era d'una riba (sur l'une des rives) Choix Y, 92 ; franc, il a Lieu de son coté ; val. de a dir capta, de a stunga {a deœtera, a sinistra). B.lat. de latere uno Bréq. 27^ (ann. 528), de aliam parte Brun. 494 (ann. 738). L'ital. da rend encore le sens spécial du lat. apud, fr. chez, gr. stç, et s'emploie aussi comme ad pour répondre à la question quo : egli stava dal suo amico ; io verra da voi. Il exprime ensuite l'approximation comme circiter : sono da cinque leghe ; de même val. la patruzeci (environ quarante).

3. Dans les déterminations de temps, de désigne aussi bien le point de départ : ital. di giorno in giorno, esp. de dias (depuis quelque temps), fr. de ce temps-là, que le moment d'une manière absolue : ital. di di, di giorno (de jour), di notte, da sera, da mattina, dal principio del mattino Inf. 1, 37 ; sono da dieci mesi (à peu près dix mois); esp. de dia, de noche ; prov. de mati, d'un an no y poiria venir (pendant l'espace d'un an) Choix III, 3 ; fr. de jour, de nuit. D'autres exemples de l'ancien roman qui se rapportent au temps et au lieu ont été donnés par Tobler, Zum Alexanderlied p. 39.

4. De prend une valeur partitive avec beaucoup de transitifs comme avoir, donner, prendre, manger, boire : numerare de suo, demere de die, recipere de fructu vineae. De même ital. prender di questo pane, piover délia sua grazia, ricever del frutto délia vigna ; esp. dar de estas comidas ; tomar del fruto ; fr. prendre de ces pommes etc. Certains adjectifs neutres admettent aussi ce sens partitif : ital. tenere del semplice (tenir du niais) ; esp. tener del agudo y del discreto Nov, 12. De opère ensuite comme partitif avec le verbe être : sum de plèbe ; ital. non siete délie mie pécore ;

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esp. no sois de mis ovejas ; franc, vous n'êtes point de mes brehis\ b.lat. in qua sunt de reliquiis domini Bréq. 2^ (ann. 475). Nous avons parlé plus haut, à propos du génitif, de de partitif lorsqu'il est précédé du substantif ou du pronom.

5. La matière dont un objet est tiré est désignée dans l'ancienne langue par ex, dans la nouvelle par de : facere aliquid ex auro, Ital. la croce fu fatta di ferro ; esp. los cal zones eran de lienzo ; franc, la maison est bâtie de bois. Sous la dépendance d'un substantif : mens a e marmore (se. facta). Ital. croce di ferro, val. case de lemn, b.lat. indumentum de pellibus Gr. Tur. 8, 34 ; capsulam de serico à côté de thecam ex argento Bréq. 2^ (ann. 475). Avec une valeur abstraite en parlant du passage d'un état à un autre : e servo libertus, e nigro mutatus in album, ; de nave carcerem facere Pétrone c. 105, de buïba piscem c. 70. Ital. divenir d'amante amico ; esp. de senora hecha esclava ; mudarse de rico en pobre ; franc, de berger devenir roi ; devenir sérieux de gai ; mais non pas se changer de riche en pauvre. De même ital. che farô io di voi? franc, je ne sais rien faire de cette chose \ comp. lat. quid hoc homine facias? de fratre quid fiet? b.lat. seulement de : quid agendum sit de martyrum corporibus Bréq. 2<^ (ann. 523) ; fecit de ancilla quod libuit Gr. Tur. 4, 3 ; de ipsis rébus aliud faciendi Bréq. 475*^ (ann. 739); quidquid de praedictis rébus facere voluerint EL. I, 35 (ann. 807).

6. De (ital. da) désigne ensuite la personne ou la chose d'où procède un état passif, répondant ainsi au lat. ab ou à l'ablatif. Ital. è amato da tutti (amatur ab omnibus); il diritto è stabilito dalla natura {jus natura constitutum est) ; esp. es conocido de muchos ; prov. aquel es doptatz de s os guerriers ; franc, il est estimé de toute la ville ; val. este leudat de (ou delà) totzi. Exemples du bas latin : de mea parvitate institutam Bréq. 162^ (ann. 635); sic crevit fides catholica, donec de orthodoxis viris fuit inlustrata Esp. sagr. III, 390 (document ancien); roboratam de abbate Marc. 805 (ann. 879). Une seconde particule pour ce rapport est per (voy. à cette prép.). Il reste encore à remarquer à ce sujet : 1) Gomme de a aussi une signification locale, employé avec un passif il peut facilement donner lieu à des confusions, ainsi esp. pan ganado de enemigos Num. 4, 1 peut signifier panis hostibus ereptus et panis ab hostibus ereptus. Mais il n'existe pas de langue qui puisse éviter en ce cas toute équivoque dans

CAS DÉPENDANT DE PRE'pOSITIONS. DE. \b\

Texpression : le latin ab et l'allemand t^on peuvent aussi y donner lieu. Si on veut la rendre impossible, on peut tourner par l'actif, ou, en roman, appliquer per. — 2) Avec le réfléchi aussi, lorsqu'il prend la place du passif, de ou per peut être employé. Ital. sipuô da noi conoscere (potest a nohis cognosci) Bec. 2, 7; che da lui s'impera Ger. 6, 113; ruhamenti si commettonô anche dai ricchi ; si conosce facilmente per chi desider a etc. Mach. Disc. 1, 39. Esp. de nadie sino de su prima se sahia su fait a Nov. 10; la sabiduria se alaba por todos ; port, o mar que sô dos fêos phocas se navega Lus. 1, 50 ; que nâo se iguala de outra 3, 7 ; Sancho por elles se regia {regebatur ab illis) 3, 91. Pr. non s'alongan mas per cels (ils ne sont traînés en longueur que par ceux-ci) GProv. 75. Val. fiiul se laude delà tatel (filius laudaiur a pâtre). On ne dit pas en franc, cette maison se vendra de mon ami, mais sera vendue.

7. Pour le motif on se sert àe de : 1) Avec des verbes employés comme neutres qui expriment surtout l'idée de penser et d'éprouver une sensation, et en partie aussi une activité plus extérieure, comme dubitare, desperare, dolere, ridere, gaudere, gloriari, loqui, tacere et beaucoup d'autres. Le motif indiqué par de peut aussi être considéré comme l'objet de l'activité : ces verbes se construisent donc aussi pour la plupart avec l'accusatif. En roman ce sont surtout des réfléchis qui font partie de cette classe. Ex. : ital. pensare di una cosa, giudicare, dubitare, disperare, godere, rallegrarsi, temere, affiiggersiy dolersi, sdegnarsi, maravigliarsi, spaventarsi, innamorarsi, confidarsi, accorgersi, intendersi, avvedersi, curarsi, impacciarsi, piangere, 7ndere, gloriarsi, parlare, disputare, vendicarsi, abbandonarsi; il en est de même dans les autres dialectes. Les locutions suivantes doivent surtout attirer l'attention : ainsi ital. lodarsi di uno, prov. se lauzar d'alcun, franc, se louer de qqun. — 2) Avec des transitifs : mittere aliquem de aliqua re\ ital. pregare uno di una cosa et de même domandare, richiedere, ringraziare, lodare, riprendere, premiare, avvisare. — 3) De plus avec n'importe quel verbe de exprime la cause immédiate d'une activité, comme le lat. eœ, prae (irasci e perfdia, non posse prae lacrymis). It. lagrimare di gioja, tremare dipaura, cascare di famé y perire di freddo ; esp. morir de hambre, temblar de frio\ irsuiç. trembler de peur, mourir de soif ; val. mmH de foame ; si au amortzit de frice (torpuit prae

timoré). De même b.lat. de vulnere interiit Idace; de famé perire Form. Bal. 11.

8. I)e remplace l'ablatif latin pour désigner le moyen avec des transitifs qui signifient en général douer ou doter de qqch. , puis soutenir, réjouir ou affliger. De ce nombre sont implere, inflare, adspergere, accendere, cumulare, nutrire, satiare, eœstruere, ornare, munir e, vestire, cingere, juvare, turbare, punir é aliquem aliqua re etc. Ici encore nous demanderons à l'italien de représenter les autres langues : empiere di cibo, gonfiare di vento, aspergere d'acqua, colmare d'oro, bagnare di lagrime, accender d'amore, nutrire o saziare di pane, fornire di danari, guarnire di suppellettili, fregiare di lume, munire di mura, vestire di porpora, cignere di ferro, giovare, soceorrere, sovvenire, servire, pagare, contentare, ou les réfléchis empiersi, gonfiarsi etc. di qc. De se rencontre ici avec l'instrumental cwm, bien que la première particule ne fasse proprement qu'ajouter un complément à certaines idées verbales, tandis que la seconde ajoute une circonstance spéciale aux idées les plus diverses, car la conception n'est pas la même quand on dit par ex. en français se nourrir de poissons et nourrir quelqu'un avec deux poissons. Dans l'état le plus ancien de la langue populaire romane, de avait une force instrumentale illimitée, de sorte que, à ce point de vue, il remplaçait absolument l'ablatif et désignait par là aussi l'instrument, jusqu'à ce que cum lui eût disputé cette acception. Du moins en bas latin de est-il souvent employé avec cette valeur. Voici un choix d'emplois divers de ce de instrumental : emi de mea pecunia Bréq. 2^ (ann. 475); de anulo nostro subtersigillare 27® (ann. 528), formule très-usitée; de radicibus alebatur Gr. Tur. 6, 8 ; vittam de auro exornatam Bréq. 86 '^ (ann. 590) ; de caducis rébus mercari aeterna Form. M. 2,2 \ de manus suas excorticatas Form. Mab. 24 ; de linguas eorum dixerunt Form. M. app. 33 ; de arma mea percussi 29 ; de fuste percutere Gest. reg. Franc, c. 35 ; alveus de cadaveribus repletus 37 ; de ramis celare L. Sal. éd. Schilt. tit. 68 ; fundàta de vestra manu Esp. sagr. XL, 355 (ann. 745) ; de nostris opibus subvenire Tir. 7^ (ann. 753); de quibusdam rébus honorare Marc. 786 (ann. 853); de ignibus concremaverunt Esp. sagr. XIX 384 (ann. 995). Le sens opposé de « dépouiller » demande aussi de : ital. par ex. spogliare, privare, difraudare, sgombrare, scaricare, s fornire d'una cosa; b.lat. de pecoribus

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denudare Gr. Tur. 4, 45; evacuare de hominihus 6, 3d.

9. A ces acceptions de de se rattache le cas où cette préposition accompagnée du nom qu'elle gouverne sert à la détermination plus précise de V attribut. Ici encore de répond à l'ablatif de l'ancienne langue, sinon à la préposition ah {valeo ah oculis). 1) Avec des verbes : ital. vincere uno d'intelleto (par l'intelligence); mancare di fede\ smontare di colore (perdre en couleur); egli sta héne di salute\ m'è ben preso di questo fatto ; l'espagnol et les autres langues procèdent de même. — 2) Avec des adjectifs, lisl. pronto di mano {manu promptus), brutto di viso, bello di persona, eterno di fama! Esp. hermoso de rostro, ancho de concienciay brève de razones y ligero de pies. Franc, beau de visage, noble d'extraction y faible de santé y attentif d'oreille y grand de nom (voy. Choix VI, 128). Comp. b.lat. de personas nostras servi Mur. III, 1015 (ann. 796), liber homo de sua persona Form. ital. app. Le daco-roman emploie la o\x eu : fruraos la chip (au beau visage), curât eu sufletul (au cœur pur).

10. De enfin désigne le mode (t. II, p. 429, 430). It. venire di volo, di navCy andare di compagnia, di brigata, fare una cosa di vogliay servire di scudo, avère di costume. Esp. estar de lutOy hacerlo de corazony ponerse de hinojos (franc, se mettre À genoux), servir de sargento, haber de costumbre. Franc, marcher d'un pas ferme, faire qqch. de bon cœur, dormir d'un profond sommeil, avoir de coutume.

W. De (it. da) possède une valeur modale importante, comme l'allem. alSy lorsqu'il sert d'intermédiaire entre le verbe et la nature ou la propriété d'une personne. On dit ainsi en ital. molti fanno da ignoranti {multi faciunt imperite) ; egli giura da cavalier o ; egli è trattato da amico ; si veste da pastore. Esp. es loado de musico ; pasa de embaxador ; viste de estudiante ; surtout avec l'adjectif : aquella es celébrada de hermosa (pour sa beauté) ; es tratado de pobre ; muere de olvidado (oublié) ; la otra gente de ensoberbecida pensaba (dans son orgueil) Gare. Egl. 1 ; port. Apollo de torvado a luz perdeo Lus. 1, 37. La particule que en provençal et en vieux français remplit le même office : amicx fax que pros (ital. da prode) Choix III, 417; fai trop que vilana ma domna 76; li reis i fist que traître Roi. p. 7; il dist que curteis Charl. 716 ; respont qu'avisée Ccy. 537 ; tu feras que saige Gh. d'Orl. 13, encore dans La Fon-

taine. H. Estienne, Hypomn. p. 209, considère cette locution comme elliptique : faire que sage revient à dire : faire ce que fer oit un sage, et en fait l'adjectif est aussi mis au nominatif : si fist que sages Ren. II, p. 86 (comp. Ampère, Form. d. l. l. fr. p. 118). En français moderne on dit traiter qqun DE fourbe etc. Sous la dépendance d'un substantif da ou de exprime le but. Ital. non fui fgliuolo da cià (destiné à, apte); non è impresa da lingua che chiami mamma o babbo Inf 32, 9, et dans beaucoup d'expressions consacrées par l'usage, comme una giovane da marito (jeune fille d'âge à se marier), veste da donna, carta da lettere. Esp. baril de vino (baril pour mettre le vin, baril de vin), relox de agua. Yal. peane de scris (plume pour écrire), cune de venat (chien de chasse). Mais le français dit verre a vin, papier a lettres.

12. Une expression spéciale qui indique avec plus de précision le départ d'un point est esp. port, desde, fr. dès, depuis, prov. des surtout pour le temps, datjs surtout pour le lieu, val. delà. Ex. pidieron paz desde la mur alla (pacem petierunt ex muro)\ desde nino {a puero)\ des lo temps Rollan, daus Orien, daus part (it. da parte), daus costat (fr. de coté)\ dès Orléans, dès sa source, dès son enfance, depuis cinq heures. Un synonyme français, pour le temps, est lors : lors de son mariage ; le correspondant italien est fin da, sin da : fin dalla prima et à (usque a prima aetate), sin dal primo giorno, insin dalla giovinezza. Ces particules sont l'antithèse de celles qui ont été indiquées au § 9 du chap. de ad, par ex. esp. desde Madrid d Sevilla\ port, desde o principio atè o fim\ prov. del cap tro al talo\ fr. depuis le Rhin jusqu' à V Océan \ val. delà biserice pune la scoale (de l'église à l'école).

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