EMPLOI DES VERBES AUXILIAIRES
Deux verbes, habere (auquel dans quelques langues est adjoint tenere) et esse, sont destinés à remplacer les temps qui manquent à l'actif. L'origine de cette méthode a été expliquée au t. II, 107 ss. La question qui se pose ici est de savoir lequel de ces deux auxiliaires on choisit pour accompagner le verbe, suivant qu'il est transitif, intransitif, réfléchi ou impersonnel. Dans leur état actuel, les langues romanes ne s'accordent pas sur ce point : elles s'accordaient autrefois.
1 . Le verbe transitif, c'est-à-dire tout verbe employé comme transitif, prend, dans toute l'étendue du domaine, hahere. Cette expression est la plus ancienne des deux : le latin la côtoie dans des phrases comme lïbrum scriptum habeo, et déjà dans les premières chartes elle apparaît avec la valeur grammaticale qu'elle a gardée : it. ho scritto, esp. he escrito, fr. j'ai écrit, val. am scris ou, en un seul moi^ scrisam, au vezut et vezutau, comme au futur. Cependant l'espagnol peut échanger haber contre le synonyme tener, par ex. au parfait on dit aussi bien tengo escrito un libro que he escrito un libro. Mais pour cela il faut que le participe ait une valeur véritablement transitive : si ce n'est pas le cas, comme dans he comido, he bebido (sans régime), haber reprend ses droits. Ce second mot auxiliaire n'a rien qui doive surprendre, il se trouve aussi en v. h. allemand par exemple, où haben répondrait à l'esp. haber, eigan (posséder) à tener ; seulement ces deux verbes ont chacun leur application
spéciale dans les divers temps ou nombres, ce qui est étranger à Tespagnol. L'introduction en espagnol de ce second verbe auxiliaire ne semble avoir été causée que par le désir d'éviter la répétition d'un seul et même verbe. Nous avons rencontré plus baut plusieurs autres exemples d'une semblable périphrase, ainsi estoy enamorado, andaha cansado, queda dicho pour soy enamorado y era cansado, es dicho. Pour ce qui concerne l'historique de l'expression, il faut remarquer que la périphrase avec tener ne remonte pas à l'époque des premiers textes. On ne la trouve nulle part dans les chartes, elle ne se présente pas davantage dans le Cid, dans Berceo, dans Y Alexandre, ou du moins elle y est certainement fort rare; on la rencontre quelquefois dans Ruiz, par ex. tiene omen su fija de corazon amada 384 = ha amada (parfait); yo tornè en la mi fahla que ténia comenzada 643 = habia comenzada (plus-que-parf .) ; souvent dans Lopez de Ayala (f 1407): alpohre tiene deseredado Rim. 76 ; en logares que el rey les tiene dado 259 ; la justicia tienen olvidada 342 etc.; les verbes tener et hàber alternent avec le même participe : dire que tengo pensado 1139; tu non HAs pensado etc. 1074. En portugais l'emploi de ter avec des transitifs est devenu une règle générale, et les plus anciens textes présentent déjà ce verbe à côté de haher, par ex. affan ey levado D. Din. 18 ; ouve jurado 124, m'avedes chegado 11 \ ey perdudo Trov. n. 119 ; ten me chegado a morte n. 180 ; me ten forçado p. 300. — Il faut encore tenir compte d'une circonstance qui concerne aussi les autres langues. Gomme habere et tenere ont aussi conservé leur signification concrète, il faut savoir, lorsqu'ils se trouvent unis à des participes, s'ils servent à la périphrase d'un temps, ou bien si le participe est attribué au régime comme un adjectif. Le français distingue nettement les deux cas : j'ai imprimé un livre et fai un livre imprimé \ fai écrit une lettre et fai une lettre écrite. De même dans Tit. ho scritto una lettera et dans l'esp. tengo escrita una carta le parfait est clairement reconnaissable, et dans l'ital. ho una lettera scritta et l'esp. tengo una carta escrita le participe sera considéré comme un adjectif : non pas d'une façon absolue toutefois, eu égard à la liberté de construction de ces langues. Mais parfois le contexte permet seul de faire la distinction, ainsi par ex. dans les phrases ital. i capelli ho tagliati (capillos abscisos habeo) Bec. 7, 8 ; esp. el rey ténia cercada la cibdad {urbem cinctam tenebat) Cast. de B. Sancho\ abierta la cabeza tiene {caput fractum habet) Num. 4, 1 ;