‹ Grammaire des langues romanesChapitre 79 sur 141 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Nombre du verbe.

La règle qui veut que le nombre de l'attribut se règle sur le nombre du sujet est soumise à certaines conditions et restrictions dans les cas où l'on considère le sujet au point de vue de sa valeur logique et non pas de sa valeur grammaticale. Voici à peu près les remarques qu'il convient de faire à ce propos.

1. Le sujet au singulier veut l'attribut au singulier. Ce n'est qu'avec des noms collectifs que le verbe peut passer j9er synesin au pluriel, non-seulement comme en latin dans la poésie, mais aussi dans la prose. On peut distinguer les idées suivantes : i) Uiàèe àe peuple : veniunt levé vulgus. Ital. la gente ci accorressono PPS. I, 9 ; gente che sospira e fonno pullular Inf. 7, 119. Esp. saldran la gente Apol. 580; quien son esta gente d' armas? S Rom. 164; la gente no saben medio tomar Flor. I, 241^; port, a gente cahirào Lus. 1, 80. Vtoy. totala soa gens monteron ChoixN, 92\ v. franc. ja furent venu la gent FC. II, 443 ; là ierent sa gent Rou 3668; gent corrent Villeh. 203, 1. 20; franç.mod. le peuple . . . vole de toute part . . . ils la mènent au temple Rac. Brit. 5, 8 (mais ici c'est ils qui est proprement le sujet) ; b.lat. ipse populus, qui in ipsa villa habitant Yep. III, num. 8 (très-souvent). — 2) h'idiëe àe masse ei àe partie : le pluriel est presque nécessaire ici lorsque ces expressions ont sous leur dépendance un nom au pluriel : magna multitudo convenerant\ pars navium haustae sunt. Ital. la maggior parte sono dà molto più vecchj Dec. 5, 10. Esp. dieron en el

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jardin mucha cantidad de Turcos Nov. 2 ; parecieron una buena cantidad de cabras DQuiœ. 1, 23; entraron en la ciudad una tropa de soldados ; port, aqui dos Scythas grande quantidade vivem Lus. 3, 9. Prov. guanrren an perillat LR. I, 574 ; franc, nombre d'historiens l'ont ainsi raconté ; quantité de gens ont dit cela ; la plupart furent d'avis ; la plupart de ses amis l'abandonnèrent (mais la plupart du peuple voulait ; le singulier avec le singulier du nom dépendant) ; de même beaucoup de gens pensent ainsi (non pas pense) ^ ; v. franc, vindrent moult de genz FC. III, 406 ; assez voi souvent maint ribaut qui de parler se font si baut voy. Ruteb. I, 337^. — 3) Le pronom chacun : sibi quisque inde eœemplum eœpetunt. Ital. vanno a vicenda ciascuna al giudizio Inf. 5, 14 ; corne ogni uomo desinato ebbero. Esp. cada uno por si sos dones avien dados PC. 2269 ; viven cada uno dellos desvariadamente CLuc. 21. Prov. quascus prendetz lo plus bo Choix II, 199 ; usquecœ guerreiatz 213 ; franc, (lorsqu'un sujet au pluriel précède) les assistans jurèrent chacun les saints Rabel. 1, 17; ils ont apporté chacun leur offrande ; mais aussi chacun de vous louez le nom du créateur Mar. II, 275. Rarement avec ali- Quis, NEMO : aperite aliquis Plante Merc. i, 2, Térence Ad. 4, 4 ; prov. non conoissetz degus NAmfos? Choix III, 409 ; esp. nadinol diesen posada PC. v. 25. — 4) Unus alterum (l'un l'autre), que le sujet soit ou non énoncé, se construit avec le pluriel, ce qui n'était pas rare non plus en latin pour aller alterum, alius alium. Ital. i fratelli si amano l'un l'altro ; nelle braccia l'un delV altro s' addormentarono Dec. 5, 6. Esp. se miraron uno d otro. Prov. agron gran malvolensa Vus a l'autre ; franc, ils se gâtent l'un l'autre. Si le verbe suit le pronom, il peut se mettre au singulier : ital. l'un l'altro si rode Pg. 6, 83 ; port, os deoses . . . hum do outro differia Lus. 1, 30. — Le style plus négligé de la période ancienne se laisse aller très-facilement à employer cette construction conforme au sentiment naturel. En provençal et en v.français le singulier se trouve rarement employé avec les noms

1. Si c'est sur le nom collectif qu'on insiste, le singulier est de rigueur : la FOULE des voitures retarda notre marche ; la quantité des grains de sable est innombrable.

2. Asez suivi d'un nom au pluriel peut se construire en v.français avec le singulier du verbe, par ex. des Engleiz i moreit asez Rou II, 219; le m.h.allemand dit de même ir (ail. mod. ihrer) lebet genuoc.

collectifs cités ; en b. latin le pluriel s'unit souvent au pronom indéfini : ut nullus judex . . . ingredere non deheant Form. M. 1,4; ut nullus quislibet inquiet are praesumant Mur. II, 24 (ann. 787).

2. Le sujet au pluHel veut l'attribut au pluriel. La langue archaïque ou populaire se risque parfois aussi à mettre l'attribut au singulier lorsqu'il précède le sujet. Ital. par ex. vi morî molti Cristiani Malesp. c. 106 ; ora cominciô a Roma divisioni moite c. 12 ; soperchiava d'un peccatore i piedi Inf. 19, 22; apparvemi cose Dittam. 1, 1 ; même diverse colpe gli aggrava (où d'autres lisent colpa) Inf. 6, 86. Esp. legô grandes poderes Alœ. 1140 etc. On se laisse plus facilement aller à ce procédé lorsque le sujet au pluriel est suivi d'un autre sujet au singulier, comme dans ce passage de Dante : usciva insieme parole e sangue Inf. 13, 43. Logiquement parlant cette licence ne devrait être admise que dans le cas où le pluriel peut être échangé contre le singulier. Grimm,

IV, 196, a montré avec quelle liberté le v. allemand se comportait sur ce point.

3. Plusieurs sujets au singulier peuvent en général se construire avec le pluriel aussi bien qu'avec le singulier de l'attribut : en d'autres termes le verbe se règle, comme l'adjectif attributif, soit sur l'ensemble des sujets, soit sur le dernier d'entre eux. Ex. de l'emploi du singulier : cum tempus necessitasque postulat. It. misericordia e giusiizia gli sdegna Inf. 3, 50 ; or che'l ciel e la terra e'I vento tace P. Son. 131. Esp. la hora, el tiempo, la soledad, la voz y la destreza del que cantaha causa admiracion DQuiœ. 1, 27 ; menos el llanto y el dolor séria Cald. I, 171^. Prov. quar dois e plors e pietatz mi ve Choix

V, 5 ; franc, sa piété et sa droiture lui attirait ce respect. C'est dans le cas où il précède le sujet que l'attribut peut le plus facilement se mettre au singulier, et la grammaire française ne concède l'emploi de ce nombre que sous cette condition : ce héros qu'armera l'amour et la raison Rac. Le singulier s'emploie bien aussi avec plusieurs sujets qui se suivent sans copule, comme ital. unsospiro, una parola lo farehbe \ esp. la prudencia, el valor, la bizarria se ha de mosty^ar ahora Caïd. I, 272^. Voici ce qu'il faut encore remarquer : 1) Les êtres vivants exigent le pluriel comme en latin : il padre e la niadre morirono, non pas morî ; cependant il ne manque pas d'exemples dans l'ancienne langue de l'emploi du singulier : ital. il detto Arrigo e la moglie v'infermo Malesp. cap. 87 ;

tosto chél duca ed io nel legno fui Inf. 8, 28 ; ella ed esso è più costante Ger. 2, 31 ; prov. lo reis e el a vist l'auzel Jfr. 162^. — 2) Si un pluriel se trouve mêlé à plusieurs singuliers, l'attribut se met d'ordinaire au pluriel, mais quelques écrivains qui y regardent de moins près construisent l'attribut au singulier avec le sujet singulier le plus rapproché, comme prov. vosire bel cors cortes e las heutatz el fin pretz q'en vos es, fai etc. Choix III, 257. — 3) Si la copule est remplacée par cuM on peut se servir de l'un ou de l'autre nombre : Domitius cum Messala certus esse videbatur ; Syrus cum illo consusurrant Ter. Heaut. Ital. Giovanni con Alberigo andarono in Puglia Malesp. c. 49 ; il papa con due cardinali è tornato. Esp. Ector con los Troyanos fueron mal quebrantados Alœ. 584 ; Venus con Marte Jamas hacen durable ayuntamiento Num. 1,1; port, eu co'o grào Macedonio e co'o Romano démos lugar etc. Lus. 1, 78. Prov. lo rei ab SOS baros pueion Jfr. 50^; franc, le pape avec le cardinal sont retournés. — 4) L'enchaînement de plusieurs sujets par NEC... NEC entraîne en latin généralement l'application du singulier de l'attribut : sine imperio nec domus ulla nec civitas stare potest. La syntaxe romane donne une règle plus précise : on emploie le singulier lorsque la négation porte sur chaque sujet séparément, le pluriel lorsqu'elle porte sur l'ensemble. Ainsi ital. ne io ne altri crede Inf. 2, 33 ; ne vecchiezi^a ne infermità ne paura l'hanno potuto rimovere Dec. 1, ,1. Esp. ni mi padre ni mi tio ha escrito este libro ; ni Fedro ni Antonio asistieron d la fiesta. Franc, ni le frère ni le fils ne sera nommé ambassadeur ; ni la douceur ni la force n'y peuvent rien. Cependant le pluriel est usité aussi dans le premier cas, comme fr. ni lui ni son Christ ne régnent plus sur nous Rac. Athal., et le singulier de même dans le second, comme esp. ni guardas ni recatos ni otra humana diligencia fué bastante Nov. 10. — 5) La particule disjonctive AUT fait mettre l'attribut au singulier : ital: non so se il padre 0 il figlio verra ; né notte o giorno Varresta Orl. 12, 67 ; cometa o Stella risplende Ger. 4, 28. Esp. la casa 6 el jardin sera vendido. Franc, la crainte ou l'impuissance les em^pêcha. Telle est la règle ; mais le pluriel n'est pas sans exemple, et la syntaxe latine aussi admet ce dernier nombre. Avec aut...aut on applique généralement le singulier, mais le pluriel n'est pas exclu, et la grammaire française le prescrit même souvent : ou la honte ou l'occasion le détromperont.

— 6) Unus et alter se construit en latin avec le pluriel : qui modo de miiltis unus et alter erant Ovide, Trist. 1, 3. En roman cette expression, qui a reçu le sens de uterqué, peut prendre le singulier ou le pluriel. Ital. l'una e Valtra gente é diretata Inf. 14, 108; l'una parte e Valtra avranno famé di te 15, 71. Esp. lo uno y lo otro es hueno\ el uno y el otro me lo han prometido. Franc. Vune et Vautre est aimable, sont aimables. Mais nec unus nec alter exige le singulier : ital. né Vuno ne Valtro sarà eletto ; esp. ni el uno ni el otro lo sabe ; v.fr. Vun ne Vautre ne peut dire ^^

TFr. 536 ; fr.mod. ni Vun ni Vautre n'est venu, mais lorsque le verbe est en tête on dit par ex. ils ne sont venus ni Vun ni Vautre.

4. Il reste encore à faire les remarques suivantes sur le verbe être (ei paraître) comme copule entre le sujet et l'attribut : 1) Il se règle sur le nombre du sujet. Ital. i cittadini sono la difesa del paese. Esp. las Indias fueron el refugio de los desesperados\ todo es lisonjas el viento Cald. I, 129^. Fr. les Romains étaient une nation belliqueuse. L'accord de la copule et de l'attribut est rare : literae thesaurum est Pétrone c. 46 (grêcisme). Ital. gioia mi par le pêne PPS. I, 283; le mura yyii parea che ferro fosse Inf. 8, 78. Esp. todos los encamisados era gente medrosa DQuix. 1, 19; port. seus olhos fontes d'agua parecia GVic. III, 348. — 2) Les verbes esse et facere, lorsqu'ils sont précédés de plusieurs nombres cardinaux jouant le rôle de sujets, se mettent en italien au singulier ou au pluriel, en espagnol et en français au pluriel : tre e quattro fa {fan) sette ; tre via tre fa {fan) nove ; dos y très son cinco ; deux et trois font cinq ; deux fois deux font quatre. — 3) Le franc, être, quand il rattache le démonstratif ce à un pluriel , se met au même nombre : ce sont mes amis\ ce sont eux\ ce sont elles {c'est oit les frontières, dit Comines p. 341). Mais devant la première et la deuxième personne du pluriel il se règle sur le nombre du sujet : c'est nous, c'est vous, comp. angl. it is we, it is y ou, mais aussi it is they (voy. p. 84). — 4) Nous avons vu plus haut (p. 180) qu'on peut unir à l'expression impersonnelle est (il y a), à côté de laquelle on emploie aussi habet, le nom au pluriel. On dit ainsi franc, il est des hommes, il y a des femmes ; aussi il est trois heures \ ital. vi ha uomini; non è molti anni etc. En français le neutre il s'accommode avec le singulier du verbe et le pluriel du nom : il se trouve de belles choses ; il s'est

278 PBOPOSITION SIMPLE.

élevé des questions ; il reste trois ; il mourut deux mille hommes Com. 369.

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