CHAPITRE PREMIER
Mode et Temps.
Un point important de la syntaxe de la proposition composée est l'emploi de ces deux catégories du verbe. Nous avons déjà présenté dans la première section une courte caractéristique des temps ; à cet endroit il ne pouvait être question du subjonctif qu'en tant qu'il se prête à remplacer l'indicatif, l'optatif et l'impératif : la véritable place de ce temps se trouve dans la proposition dépendante. Les langues filles présentent ici aussi dans l'emploi relatif et absolu des modes et des temps plusieurs particularités qui n'ont pas leurs correspondants dans la syntaxe latine ou allemande. Une étude approfondie de ce sujet complexe, à supposer que la théorie réussît à le maîtriser complètement, ne saurait trouver place dans ce livre : on la remplacera par un aperçu des traits caractéristiques les plus remarquables, mais l'emploi des modes sera encore spécialement indiqué dans les chapitres suivants à propos des diverses espèces de propositions.
1. Sur le mode et le temps dans la proposition composée, il faut faire les observations générales qui suivent : 1) Le subjonctif, ainsi qu'on l'a remarqué plus haut p. 191, s'emploie dans la proposition simple lorsqu'il s'agit d'exprimer un souhait, un ordre, une concession, un doute. Dans la proposition composée, il est le résultat immédiat et nécessaire du sens de la proposition principale, lorsqu'elle exprime un doute ou une manifestation de la volonté, ou bien il s'emploie d'une façon indépendante avec le même sens que dans la proposition simple. Yoici, pour parler plus exactement, les cas dans lesquels ce mode s'emploie : a) Après la particule que, que non, lorsqu'elle prend la place du latin ut, ne, quin, quo 7ninus. h) Après le relatif à peu près comme en latin, c) Dans la proposition interrogative dépendante, mais bien moins souvent qu'en latin.
d) Dans les propositions subordonnées de temps avec priusquam et quoad. e) Dans les propositions hypothétiques, mais ici encore plus rarement qu'en latin, f) Dans les propositions concessives, et cela dans une plus grande proportion que dans l'ancienne langue, g) Avec quasi» A tout prendre, lorsqu'on se tient au point de vue de la syntaxe latine, le subjonctif a plus perdu de domaine qu'il n'en a gagné. Plusieurs temps de l'indicatif, comme l'imparfait et le futur, ont usurpé certaines fonctions de ce mode, et même les formes qu'on nomme conditionnelles ne sont originairement pas autre chose que des formes de l'indicatif. Il y a cependant quelques cas dans lesquels le subjonctif évince l'indicatif latin. — 2) Un fait important est le suivant. Le verbe de la proposition subordonnée est, au point de vue du mode et du temps, moins soumis à l'influence de la proposition principale qu'en latin ou dans d'autres langues, c'est-à-dire que le mode et le temps de la proposition subordonnée restent dans beaucoup de combinaisons ce qu'ils seraient à l'état indépendant. Ainsi lorsqu'on cite le dire de quelqu'un, en tant qu'il contient une opinion, un fait, on se sert àeX indicatif , même lorsqu'un subjonctif précède : It. egli dice che io vi devo la vita; se alcuno dicesse che questi modi erano straordinari. Esp. decia mucho bien del gigante Mor gante, porque él solo era a fable DQuiœ. 1,1; le preguntô diœesse que mal sentia. Franc, il dit qu'il le connaît ; v. franc, il graante que les costumes tendra TCant. p. 101. B.lat. asserebant, quod injuste facit Mur. Il, 952 (ann. 851) ; diœit, quod fuit riparius ibid. 953 (ann. 851); dixerunt, quod verum est ibid. 938 (ann. 930). Ensuite lorsqu'un fait énoncé dans la proposition subordonnée conserve sa valeur dans le présent, on emploie le présent, quand bien même la proposition principale contiendrait d'autres temps. Ital. Leda avria ben detto che sua figlia perde P. Cz. 17, 4. Esp. os dixe que la esperanza es el unico bien ; d quien yo he preguntado si sabe algo Nov. 10 ; fuera bien que vamos un poco adelante LQuix. i, 20. Prov. quan sabia lo salvadre que la soa ora ve Evangile de Jean éd. Hofm. ; 7nout m' estera g en y s'ieu mor (meure) per mi dons PO. 63 ; diran li mal parlador que d'als deu pensar cavaliers Choix III, 362. Franc, on croirait qu'il est ^naïade ; un sage soutenait que la santé fait la félicité. La règle qui veut que d'un subjonctif procède un autre subjonctif a donc beaucoup perdu de sa valeur.
2. Sur les temps de l'indicatif il faut surtout observer ce qui suit. 1) V imparfait (auquel appartient aussi le plus-queparfait) est employé comme temps de la proposition subordonnée dans une double acception, a) Il se rapporte à un prétérit de la proposition principale : ce procédé est déjà connu par la syntaxe latine. It. egli la cominciô a riguardare, perche era bella ; io la trovai che voleva sortire ; avvenne questo, mentre io era in Francia ; giunse il medico che savio uomo era ; egli aveva tre flgliuoli, il primo de' quali si chiamava Lodovico. Esp. no pude asistir, porque estaha malo ; el caballo no me pareciô tan hueno, como èl decia ; figurésele que las casas eranpalacios. Franc, comme ils étaient assemblés, on leur apporta des lettres ; je lui parlais qu'il était encore au lit. Val. aceasta se intumplà in timp ce me aflam la tzeare (ceci arriva pendant que j'étais à la campagne), b) Ensuite il a pris une valeur conjonctive, tout à fait inconnue au temps latin correspondant, et cela surtout en français et déjà en provençal. Ainsi notamment après un si optatif ou hypothétique, ou bien après comme si : franc, oh si je pouvais y entrer! si je pouvais, je le ferais \ comme si j'y étais obligé ; prov. cum. si vist no m^'avia Choix IV, 62. Dans ces phrases, les autres langues se serviraient du subjonctif. Aussi le Bonatus provincialis range-t-il l'imparfait au nombre des temps du subjonctif : Io prétérit non-perfeitz del conjunctiu es semblans (est identique) al prétérit non-perfeitz de l' indicatiu et es contra gramatica (se. latina), si cum en aquest loc : s'ieu te donava mil marcs, sérias tu mos hom ? GProv. 16. On est moins surpris de trouver ce temps dans le membre conditionnel de la proposition hypothétique ^ ainsi dans ital. Io faceva, se avessi potuto, car ici le latin donnait l'exemple; ou bien encore dans l'expression non conditionnelle d'un souhait, comme dans ital. quant' era meglio ch'io concludessi con lei! Dans d'autres cas, l'emploi de l'indicatif pour le subjonctif n'affecte pas seulement l'imparfait, il s'étend à tous les autres temps : ital. egli domandô che aveva fatto ; esp. le preguntô como se llamaba ; si supiera que Io ignorabas ; franc, j'ai cru que vous vous appliquiez aux études. — 2) Le parfait pénètre également dans la proposition subordonnée, mais non pas pour ajouter une explication à la proposition principale : ce temps se place surtout après des particules de temps lorsque l'action a lieu à un autre moment que dans la proposition principale. Ital. quando arrivai, egli era già
partito ; poichè mi vide, cominciô a pa7^lare ; appena Vehbi veduto, che corse ad abhracciarmi. Esp. quando llegué, acertô d pasar mi hermano ; asi como le via, dixo etc.; el castellano se vino ddonde D. Quixote estaha, al quai mandé hincar de rodillas. Franc, fêtais malade, quand je reçus votre lettre. Il arrive souvent, mais plutôt dans la poésie que dans la prose, que le parfait prend la place du plus-queparfait, en exprimant une action accomplie relativement à une seconde action. Par ex. ital. al tornar délia mente che si chiuse (s'era chiusa) Inf. 6, 1 ; quando fu sortito nel luogo che perde (aveva perduto) l'anima rza 19, 95 ; ritrovossi al fin onde si toise Orl. 1, 23; a dar si volse vita con l'acqua a chi col ferro uccise Ger. 12, 68. Esp. to7^nos' al escano, don se levante PC, 3192 ; el rey eredô al apostol, como gelo promiso Bc. Mill. 460 ; llamaron d la doncella que ent7^egô d D. Juan la criatura Nov. 10. Fr. Vortimer à tos (tôt s) randi ce que cascuns par als perdi Brut. I, 340 ; il mourut d'une apoplexie que ce coup luy causa Mont. 1, 19. — 3) Futur, a) Il est suivi du même temps, lorsque les deux actions sont placées dans l'avenir. Ital. io ra'esprimerô corne potro (exponam ut potero)\ la difenderô quant' io poirô. Esp. yo vendre lue go que vos me lo mandai^eis. Franc, croira qui voudra, b) Mais si l'action dépendante est considérée comme présente, le futur est suivi du présent du subjonctif : reperiam multos, quibus id persuade am. It. egli sarà degno che tutti lo lodano. Esp. vos one sabreis dar todo aquello que me esté bien. Prov. nous falhirai ja tan com viva. C'est ce qui a lieu surtout après antC" quam et quod : nous reparlerons plus bas de ce fait, c) Le futur suit le présent lorsque l'attribut de la proposition principale exprime un espoir ou un doute. Ainsi it. spero che lo vedremo ; credete voi ch'egli non lo saprM forse che verra. Esp. espero que lo alcanzaremos ; quizd que habrd algun placer, Fr. j'espère qu'il réussira ; je doute si je partirai demain ; je ne sais si votre frère viendra ; peut-être qu'il le fera. Mais on trouve aussi dans ce cas le présent du subjonctif, lorsque l'objet qu'on désire ou dont on doute est ramené au présent, par ex. ital. che speri tu ch' egli possa fare'\ esp. no dudo sino que venga\ franc, je doute qu'il vienne. — 4) Le rapport du futur antérieur au futur simple est observé à peu près aussi soigneusement qu'en latin. On dit : it. quando saro arrivato a Roma, ti scriverô (Romam quum venero,
302 TROPOSITION COMPOSEE.
scriham ad té) ; quando abhastanza avremo passeggiato, ci poseremo {quum satis erit deambulatum, requiescemus). Esp. desque aya resuscitado, esperaros he {postquam resurreœero, praecedam vos), Pror. al jorn que l'aurai viza, non aurai pezansa PO. 8. Fr. j'en jugerai lorsque vous m'aurez mieux informé. Cependant on se sert parfois aussi du futur simple au lieu du temps périphrastique. Parfois ce dernier temps présente une action écoulée en fait comme dépendant conditionnellement d'une action future. Ex. Ital. io vi dira quello che avrô fatto e quel che no (ce que j'ai fait et ce que je n'ai pas fait) Dec. 2, 1. Esp. (futur du ^wh].) ponedle las joyas que os huMere dado el duque (a données) Nov). 10. Franc, je verrai les lauriers fumer encore du sang que j'aurai tant chéri'l (= que j'ai tant chéri) Corn. Hor. 2, 6. Comp. plus haut p. 260.
3. En ce qui concerne les temps du subjonctif voici ce qu'il faut remarquer : 1) Le présent restreint absolument son action au temps présent, il ne peut jamais être confondu, comme en allemand, avec l'imparfait. Ital. vorrei sapere che ne possa esser la cagione (ail. sein mà'chté). Esp. no hay ninguno que no sea de esta opinion (ail. wdre). Franc, il ri y a pas de capitaine qu'on puisse comparer à César. Sur le rapport du présent et du futur, voy. le § précédent. — 2) \] imparfait avec le temps périphrastique du plus-que-parfait [cantassi, avessi cantato) s'emploie : a) Dans son acception propre de temps du passé après les prétérits ind. de la proposition principale dans tous les cas où l'imparfait de l'indicatif est exclu. Ex. Ital. comandô che egli venisse;^ chiese quai fosse la sua patria\ io venni meno si com' io morisse Inf. 5, 141. Esp. dixo que entrase ; le daba por consejo que no caminase sin dineros ; déterminé hacerlo antes que otra cosa sucediese. Fr. j'ai douté que la chose fût vraie ; nous craignîmes qu'il ne mourût ; il était impossible qu'il s'en tirât mieux. Ici l'emploi du présent, comme dans l'ail, er fragte, ob noch etwas fehle, serait incorrect, b) Sans idée déterminée de temps, lorsque l'attribut de la proposition principale est également a l'imparfait du subjonctif ou au conditionnel : l'imparfait, suivant l'idée contenue dans la proposition principale, peut exprimer aussi le présent ou le futur, comme en grec et en allemand. Ex. It. volesse iddio ch'egli ritornasse! credo che pochi sarebber quelli che v'attendessero. Esp. si pudiese ser que yo le viese ; pluguiera al cielo que yo la gozase ! Prov. s' esser
pogues quet conogues; ieu volgra qu'us autres o disses \ fr. plût à dieu que cela fût! je fusse ve^iu, si j'eusse eu le temps \ fam^ais voulu qu'il eût achevé son affaii^e^. — 3) Une acquisition nouvelle du roman est le conditionnel, qui se présente sous deux formes dans quelques dialectes (it. canterei et canteria, ce dernier est défectif et n'est même plus usité à la l""^ personne sing., esp. port, cantara et cantaria). Ce temps n'est proprement lié à aucune idée temporelle : sa signification est modale, il exprime une activité conditionnelle, un souhait, un doute, mais aucune idée de réalité. Aussi peut-il remplacer Timpariait du subjonctif latin ou l'optatii grec, le présent ou le parfait du subjonctif latin, et même dans certains cas le présent de l'indicatif. Ital. volentieri parlerei a que due (loquere?^) Inf. 5, 73; forse direhhe alcuno {forsitan aliquis diœerit); nessuno te lo concederehhe (nemo id tibi concédât). Esp. quien no temiera d dios? (quis non timeat deum'l)\ querria saherlo (scire velim). Fr. croiriez-vous votre fils ingraf^ (putasne filium tuum esse ingratum ?) ; vous devriez vous conduire autrement (dehes aliter vivere). Le conditionnel n'est lié à l'idée de temps que dans le cas où, se trouvant en rapport avec un temps périphrastique, il se sert lui-même de la périphrase (ital. avrei cantato , se avessi potuto). Sa fonction la plus importante dans la proposition composée consiste à représenter le membre conditionnel de l'assertion hypothétique et par conséquent l'imparfait du subjonctif latin :
1. L'imparfait du subjonctif roman est, étymologiquement parlant, le plus-que-parfait latin, aussi ce temps est-il souvent usité dans le sens du premier en b. latin. Par ex. consUium iniehat, quo pacto Theudebertum potuisset {== posset) opprimere Fred. c. 37; eo pacto, ut deinceps nihil contra suani voluntatem egisset (= ageret) Nith. 1, 7; interpellabat, quasi jumento suo abuissit (= haberet) Farm. Mab. 11 ; de même potuisset HL. I, 25 (ann. 782), edificassem Esp. sagi\ XL, 367 (ann. 785), fecissemus 29 (ann. 795); ut non fecissemus et inquietaremus (le plus-que-parf. et l'imparf. l'un à côté de l'autre) XIX, 339 (ann. 880); sic est cor meum declinatum in amore suo, ut, fuissct filia mea, non amplius potebam diligere illam Vit. S. Euphros. (Rev. des lang. rom. II, 59). Dans les chartes du vn* siècle la forme contracte assem, issem est la plus usitée, elle l'est presque uniquement dans celles où la langue est plus négligée. Gomp. aussi von Arx dans les Monum. Germ. II, p. 6, note 25; p. 12, note 5. Ce nouvel imparfait semble avoir gardé quelque chose de son ancien sens, car il s'emploie en fait souvent pour le plus-que-parfait (ital. chi fosse il negromante ed a che effelto edificasse la rocca pour avesse edijicato Orl. 4, 28), s'il ne faut pas voir là le maintien d'un usage latin. Voy. à la Proposition conditionnelle i 2, n. 5.
c'est de là que lui est venu le nom de conditionnel; vojez pour plus de détails au chapitre troisième. Les deux formes de ce temps ne sont pas tout-à-fait synonymes. La première est par exemple usitée de préférence en espagnol dans la phrase conditionnelle (voy. plus bas), et en provençal la seconde semble se mettre volontiers en rapport avec le présent, par ex. soi mal paguatz, qu'estiers no m'en partria Choix III, 135 ; sius platz, a mi plairia 166 ; <? sap que pois noill valria nien 349 ; conquier mais que dregz nol consentria 347. — 4) Le futur du subjonctif, qui n'existe qu'au sud-ouest, appartient exclusivement à la proposition subordonnée, les autres langues, même le catalan, se contentent du futur de l'indicatif. On l'emploie avant tout lorsque la proposition principale contient un futur de l'indicatif, un présent du subjonctif concessif ou jussif ou un impératif, principalement dans des phrases conditionnelles. Ex. Esp. si quisieredes ser mi amigo, yo lo seré vuestro ; el romance que no salière hueno, no ha de entrar en cuenta ; dareisle el nombre que quisieredes ; le tengo de ayudar en quanto pudiere ; tendre peladas las barbas à quantos imaginaren tocarme ; corra la suerte por do el cielo quisiere ; sea lo que fuere ; acomodate donde quisieres. Prov. desbaratareis tudo o que quiserdes ; quando escreveres, te responderei ; eu virei, se deos quiser ; andémos quanto pudermos K
1. La dérivation de ce temps du futur antérieur a tout pour elle, voy. t. II, p. 157. En latin avec velle et 'posse, lorsqu'on considère ces verbes comme précédant l'action, on se sert du futur antérieur : ego si potuero, faciam vobis satis, et le b. latin dit de même : faciant céleri quod voluerint Form. M. 2, 1; si nolueritis, non aliter fiât 1, 29; servus j^er pugnam se defendat, si potuerit Liutpr. Leg 2, 5. Des chartes espagnoles, d'accord en cela avec la langue vulgaire, emploient le futur antérieur avec les verbes les plus différents, par ex. sit tibi, vel qui post te egerint vitam, traditum Esp. sagr. XVI, 428 (ann. 916); ut, dum vixero, habeam hoc totum XXVIII, 289 (ann. 1046). Le passage connu de la Bible cum feceris eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua est rendu en v. espagnol par quando feceries limosna, que non sepa la tu siniestra lo que face la tu derecha Cast. de D. Sancho 222^. L'emploi de ce temps n'est pas observé avec moins de rigueur dans la Vita S. Euphros. (viir- IX' s.), par ex. si ambulavero in monasierio puellarum, pater meus querit me, et si invenerit, trahit me de monasierio. Revue des langues rom. II, 56.
PROPOSITION CONJONCTIONNELLE PURE. 305