Régime partitif et Régime relatif
§ 362. Comme on l'a déjà dit (p. 384), en roman le régime partitif et le régime relatif sont unis au verbe d'une manière identique au moyen de la préposition de; aussi ne peut-on pas toujours avec certitude tracer entre eux une déUmitation rigoureuse. Indépendamment de la signification, il est vrai que le latin nous fournit dans une certaine mesure un moyen de distinguer à quelle classe il faut rattacher les différentes espèces de régimes avec de : en effet, pour la tournure partitive il emploie le génitif, pour la tournure relative l'ablatif; mais ce
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critère manque naturellement pour les tournures qui n'ont jamais existé en latin. Pour compliquer les choses encore davantage, à cette difficulté s'ajoute qu'en latin on met à l'ablatif et qu'en roman l'on introduit également par de l'objet dont s'éloigne celui qui parle : en lat. fugere aliquà rê, ital. fuggire di, ïrsLïiç.fuir de etc., de sorte donc que la même construction indique en roman trois rapports de sens différents. Mais il va de soi que le dernier nommé n'a pas à trouver place ici et, en ce qui concerne le régime relatif, dans la majorité des cas on le trouve en même temps combiné avec un régime direct, question qui pourra seulement être examinée aux § 395 sqq.
§ 363. Parmi les types dont il s'agit ici, les verbes exprimant LA SOUVENANCE et l'oubli peuvent être cités en première ligne parce qu'avec eux on n'a pas affaire à des créations romanes, mais à un simple héritage du latin, sauf que de tient ici la place du génitif de cette langue. Nous devons une attention particulière au roum. à^ aduce a ou la minte de correspondant au lat. in nientem venire alicujus rei : adu-ti a minte de tnoarte (Gaster I, 96, 28 : pense à la mort), pe drum (385) à{ aduse aminte de meripr (Basme 77, 18 : en chemin il se souvint des pommes) etc., tandis que utta exige le régime direct : pe mine m' aï uîtat (m'as-tu oublié), plus rarement locuïtoriî începuserà a uîta de fini împârattdut (Basme 297, 27 : les habitants commencèrent à oublier le fils de l'empereur) et toujours se uïtâ de (§ 375). En italien, la règle romane s'est généralement introduite : ou bien le nom de chose est au régime direct ou bien ce régime direct désigne une personne et alors le nom de chose est au régime relatif, p. ex. mi ricordo di una cosa ou ricordo una casa etc., et l'usage est le même dans les autres langues.
§ 364. Dans ces cas, en latin, nous avons probablement le génitif partitif; mais, en roman, avec les verbes qui expriment une perception des sens : voir et entendre, puis avec savoir, avec les verbes qui indiquent une communication : dire, demander, enfin avec penser, avoir soin, le régime peut être introduit au moyen de de, partie également au sens purement partitif, partie au sens plutôt relatif, emploi que peut
d'ailleurs avoir Jg en latin avec les verbes signifiant « parler ». La chose est tout à fait claire avec « entendre » : cf. p. ex. en roum. pràslea au:(ind de toate acestca, nu putin s'a întristat (Basme9i, lo : le plus jeune, en entendant parler de tout cela, s'est un peu attristé), când auz} dascàlul de fuga copiilor (276, 26 : quand le maître d'école entendit parler de la fuite des enfants), ensuite înipàratul ascultà de vorbele împàràteseï (246, 3 : l'empereur écoute les paroles de l'impératrice), exemples qui excluent tout sens partitif, puis aussi când aflâ de fuga copiilor (276, 32 : quand il s'aperçut de la fuite des enfants), en a.franç. plaist vos oïr d'une estoire vaillant (Cour. Louis 2), et dans une construction un peu différente voilez^ dame de chel enfant, con le voi biel et avenant (Rich. 713), vez^^ de Raoul, com il niajusticié (R. Cambr. 3042) etc., où le régime est représenté par une action ou par une propriété d'un être laquelle apparaît dans une proposition subordonnée, c.-à-d. qu'ici encore on envisage une partie de l'être et non l'être tout entier. Avec « VOIR » aussi, la différence entre le régime direct et le régime avec de est claire dans des cas comme ia-tl un argat care sa va^à de eî (Basme 281, 13 : prends un valet qui veille sur eux), en ital. lui solo intento a spiare délia femmina tolta (Arioste, Cass. 4, (386) i), où l'action de voir ne se rapporte pas non plus directement à l'être en question, mais à ce qui lui appartient ou dont il a besoin ou qui est l'indice de sa présence, etc. De même l'ital. cercaredi una cosa trouve encore sa place ici. Dans ces exemples on aperçoit clairement le passage au complément relatif en train de s'accomplir; la chose est faite avec parler : en ital. parlare, franc, parler, esp. hablar, port, fallar de ou bien avec penser, AVOIR SOIN : en \lû. pensare di, franc, penser de, esp, cuidar, curar de (prendre soin de), en a. -esp. aussi pensaron de la duena (Appoll. 322) à côté de l'esp. mod. pensar el cuariago (Nov. ej. 255), en a. -port, bem Ihe pensarom das chagas (Graal 126), mais en franc, mod. panser les blessures. Parmi les verbes qui signifient « dire », il faut aussi compter en ital. gindicare, discorrere, ragionare, en franc, juger, causer, en esp. ju^^gai , en port. julgar et autr. sembl.; à pensare se rattachera aussi l'ital. dubitare, franc, douter, esp. -port, dudar. Enfin il faut encore citer *SAPERE de « connaître quelque chose, s'y entendre », qui se
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rencontre fréquemment, surtout en vieux français : une femme qui sôust de sorcerie (IV Livr. 109), sachans d^ armes (Durm. 75 52) et aussi chevaliers qui des armes conissoienl (6885), de même en esp. sabia del arte délia mùsica (Lemcke i, 123), de todo sabiany han de saber les caballeros andantes (D. Quich. i, 18), puis avec le sens habituel : nin su madré nin padre non sabien de su toca (Berceo, Sil. 293) et même si qneredes del nomne de la duenna saber (613) et pareillement en port, os medicos novos teem 0 man costume de desejarem saber das doenças do coraçào (Diniz, Pup. i8),ftâo sei d'outra sahida (234); cf. bemseitambem do que ha de ser isso (236).
Cf. A. ToBLER, Beitr. I, 16-19.
§ 365. Un autre groupe est formé par les verbes qui expriment un mouvement de l'âme, avec lesquels de s'emploie pour introduire l'être qui provoque cette émotion et sur lequel s'étendent par conséquent aussi ses effets. Nous avons montré plus haut (p. 391) qu'on peut employer avec le même sens un régime direct; nous montrerons p. 413 qu'un grand nombre de ces verbes peuvent recevoir un régime direct de personne, ce qui a donc pour résultat de faire de n'importe quel nom de chose régime un complément relatif. Aussi peut-on se poser la question de savoir si, dans les cas où des verbes non-réfléchis de cette catégorie se présentent avec un régime relatif, on n'a pas affaire à un croisement de deux constructions, c.-à-d. si p. ex. le franc, (xv^ siècle) plaindre de quelqu'un n'est pas le produit d'un mélange entre plaindre quelqu-un (587) et se plaindre de quelqu'un. Un coup d'œil jeté sur les verbes dont il s'agit permettra de résoudre la question par la négative. En effet, nous avons en ital. ridere, trionfare, godcre^ piangere, arrossire, disperare, temere, en franc, triompher, railler, jouir, plaindre, pleurer, gémir, souffrir, frémir, rougir, désespérer, trembler, en esp. go:(ar, llorar, en port, escarnecer (railler) et autr. sembl., dont plusieurs ne connaissent absolument pas le régime direct réfléchi. En outre, avec quelques-uns d'entre eux le latin déjà fait usage de de, alors que cependant il ne connaît pas encore dans la même proportion que le roman l'union qui sera étudiée au §375 entre le régime direct et le régime rela-
MfcïER-LuBKE, Grammaire III. jg
402 CHAPITRE III : LA PROPOSITION § 365. 36e.
tif. --- En dernier lieu doivent être cités, comme étant d'un emploi étendu, les verbes qui indiquent la jouissance, notamment aussi l'ital. vivere, franc, vivre, user, abuser, profiter, esp. vivir, abusar de. A ces catégories s'ajouteraient encore beaucoup d'autres verbes isolés, comme l'ital. cambiare, franc. changer, esp. miidar : en franc, changer de toilette, les honneurs changent les mœurs à côté de il change de mœurs en changeant de fortune, où l'on voit de suite et clairement la différence dans l'emploi de l'un et de l'autre régime : avec le régime relatif le verbe a presque la valeur d'un intransitif; on exprime un fait en ne le rapportant d'abord qu'à l'auteur de l'action ; c'est seulement après coup qu'on énonce par un nom une seconde idée par rapport à laquelle se produit le fait; mais cette idée nominale est une idée générale, absolue, de sorte qu'elle se rapproche du complément adverbial, ce qui fait que le substantif se présente sous la forme dépourvue d'article. Et il y aurait ainsi encore bien des particularités à signaler.
§ 366. Les compléments nominaux des verbes examinés jusqu'ici tantôt occupent une place intermédiaire entre le régime partitif et celui de relation, tantôt ils remplissent cette dernière fonction. Au contraire, on a des régimes nettement PARTITIFS dans tous les cas où le régime direct peut être simplement juxtaposé s'il est envisagé comme un tout, où donc son introduction par de est facultative ou ne se produit par conséquent que si l'on veut parler formellement d'une de ses parties. Sous ce rapport les diverses langues présentent certaines dissemblances. En italien, l'usage varie avec les époques. L'ancienne langue accuse une préférence décidée pour la tournure partitive : tu hai di belle femine (Nov. G2),fece fare (388) di bei lavori (Sacch. 117), trovare di buoni uomini (129); cf. fu dato d' un buonissimo vino (3 1), mangio di buone confe:(ioni (Serc. ■^0'Ç),fece venire di buon vino (400), mangiare del buono, cogliere, prendere, dare délie cerage (375), cogliesse dei frutti (374), comprasse di quelle cose che fusseno di bisogno (374) etc.; elle est surtout affectionnée par Boccace, puis plus tard par Cellini : brontolando di paz;^e parole (17), far délie parole e non dei fatti (24), fare délie sue coglionerie etc., par Lasca ho dei pippioni,
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délie poUastre (55), ebbe di sconce e di strane parole (45) etc.; elle est entièrement toscane, ainsi que le prouve son emploi assez fréquent dans les proverbes : non dar del pane al cane ogni volta che dimena la coda, où d'autres dialectes la poussent d'ailleurs encore plus loin : cf. le vén. chi dorme non pia del pesce (Calmo 89) à côté du tosc. chi dorme non piglia pesce. En revanche, chez les écrivains modernes, le partitif est plutôt un peu moins abondant que dans l'ancienne littérature; cependant on le rencontre assez souvent chez Manzoni ou chez le sicilien Verga : cf. même chez ce dernier dar peso a délie sciocche storielle (Nov. 166) et en changeant le régime en sujet alors placé après le verbe : si sono udite di queste cose (164) etc. Les exemples cités jusqu'ici présentent tous cette particularité que d'une idée collective on détache un certain nombre d'individus; mais l'emploi du régime partitif peut également signifier que d'une idée individuelle on isole un caractère spécifique déterminé, caractère qui n'est pas exprimé, mais qui est indiqué précisément par la tournure partitive. Tel est notamment le cas après avère, tenere,fare : cf. avea delV uomo di corte (Sacch. 194) et de même avère del soldato, del galant uomo, quell' ingrato popolo maligna, Che tiene amor del monte e del macigno (Enf. 15, 61), fare del cittadino, del rustico, del padrone, mais en même temps fare il ciltadino etc. n'est pas moins employé. — A l'inverse de l'ancien italien, le vieux français ne fait pas encore souvent usage du régime partitif. On lit pourtant déjà dans le Roland si deit hum perdre del sane e de la char (1119), dans les IV Livres des Rois pristrent de Vewe (213), et cette dernière tournure est particulièrement ancienne et répandue même en dehors de la France, ensuite et laissicrent 0 lui de la chevalerie (G. Bourg. 3073), plus hisdos om ne puet de pain mangier (Cour. Louis 510), mais la locution la plus employée est avoir de tieus : // ot de teus cui (389) moût greva (Chev. Lyon 44), de tels i a qui la chose oent (153 var.) etc. C'est seulement en moyen français et dans le moderne qu'apparaît ensuite une révolution complète et aujourd'hui, abstraction faite de nombreuses locutions consacrées, comme demander pardon, avoir peur etc. (§ 178), la tournure partitive est partout en usage quand il s'agit d'une quantité indéterminée, illimitée, et que par conséquent on ne peut pas
employer un : voilà du Vrai courage etc. Il en va de même en provençal : cf. de pan e de peysson li autre li an dat (Appel, C. 8, 211), avia ' ?i i de grocx et de vermelhs (9, 11) etc., tandis que la langue actuelle en est assez bien au même point que le français moderne. C'est l'Ouest qui étend le moins cet emploi, car on n'y connaît guère que del agua et autr. termes sembl. : cf. en esp. dandos del agua (Cid 2798), cogio del agua (2801), del agua beneita echo por cl casar (Berceo, Sil. 332) trasquiessen del vino (307) et autr. locutions sembl., en port, bevi d' augua (Rom. XI, 370), puis comia dus ervas (370) et aussi, en ancien espagnol, ovode bonos omnes que lo empiadaron (Berceo, Sil. 600), prestalde de aver lo que sea guisado (Cid 1 18). Dans une période plus récente il y a peut-être lieu de remarquer buscaba de todas hierbas para hacer ensalada (D. Quich. i, 41).
Cf. aussi, pour le français, le travail de S. Schayer cité à la suite du § 199 et aussi, pour le provençal, C. Appel, Provenz. Chrestom., Glossaire sous de.
§ 367. Le nom qui est régime partitif adopte peu à peu, notamment en français, une forme spéciale qui se place en opposition prononcée avec le terme absolu pain et le déterminé le pain, tandis qu'au pluriel elle se trouve avec l'indéterminé un pain dans le même rapport que les pains avec le pain. Ce qui le montre également, c'est qu'elle s'emploie comme sujet (p. 366) et après toutes les prépositions, sauf après de et sans : on dit donc fai un ami : fai des amis, voilà de ces traits qui rafraîchissent rame; je F obtiendrai avec de l'argent; je puis, dit-il, être condamné à de la prison et autr. locutions sembl., mais naturellement ils ont causé d' affaires et non de d'affaires, ce qui va de soi, et // est mort sans héritier, ou bien avec de V argent je V obtiendrai, sans argent jamais, ce qui s'explique probablement par le fait que sans renferme l'idée d'une exclusion totale et non de (390) l'exclusion d'une partie. Mais une remarque spéciale est nécessaire par rapport à l'emploi de l'article. On dit en franc, mod. j'ai des amis, il a mangé du pain blanc, mais // a mangé de bon pain, il a dit de gros mots et plus familièrement des gros mots. Tandis que le français n'observe cette règle que si un adjectif précède le substantif, le provençal moderne l'applique en toutes
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circonstances : cf. / an carga de post, de talagiiegno, de fais de dougo e de rondau de cieucle (Mistral, P. R. 64 : Von y a chargé des planches y des poutrelles, des douves en hotte et des cerceaux en roue), avie de perle d'or à sa grand pienche (210 : elle avait des perles d'or à son grand peigne) etc. Il paraît hors de doute que le provençal conserve ici l'état de choses originaire : en effet, par le fait même que de perle, en vertu de sa signification, se met de plus en plus en opposition nettement marquée avec uno perle, l'article est exclu, d'où il résulte qu'en français de perle pour de perle n'est pas une forme mieux déterminée du nom employé comme régime partitif, mais un phénomène morphologique, une façon d'exprim.er le pluriel rendue possible par le fait que le servait de pluriel à le. Ainsi s'explique aussi que de gros mots soit éliminé par des gros mots. En ce qui concerne les substantifs déterminés, voici probablement ce qui en est : dans fai mangé de bon pain, pain est suffisamment spécialisé par bon, de sorte qu'il n'est pas nécessaire de le spéciaUser davantage encore au moyen de l'article; de bon pain et du pain se trouvent à l'égard de de pain dans le même rapport. Mais, quand l'adjectif vient seulement après le substantif, on l'indique déjà, comme en d'autres cas (p. 193), par l'emploi de l'article.